Les Dialogues du Pont Saint-Pierre

Publié le par RanDom

LES DIALOGUES DU PONT SAINT-PIERRE
Nouvelle inspirée du Pont Saint-Etienne (à Limoges)
et du Pont de la Drina (roman d'Ivo Andric)


I.

Nous avons reçu un courrier mentionnant l'identité de mon géniteur et précisant, à la rubrique Cause du décès : "Enquête en cours". Les voyelles sont administratives, les consonnes lapidaires. Et le regard de ma mère... Le regard de ma mère au matin du jeudi 16 octobre 1973, je ne peux le garder pour moi.

Dans le regard de ma mère, mon histoire est en larmes. Comme quand votre enfance est en larmes. Dans mon pays, la prison est un passage ; dans votre vie, être adolescent est un passage.
Mon adolescence s'extermine à la mort de mon père, enlevé et torturé par des miliciens aux ordres du BRAF (1).
(1) BRAF : Bureau des Renseignements de l'Armée Fédérale. L'armée, qui dépendait du chef d'Etat, et la milice, qui dépendait du Ministère de l'Intérieur, se sont rapprochées depuis que le Président de la République et le Ministre de l'Intérieur ne sont qu'une seule et même personne (ordonnance du 31 mai 1969).

Il se peut que pour les besoins de l'enquête un autre terroriste - puisque c'est ainsi qu'ils qualifient tout suspect - soit enlevé, torturé et pendu. Autrefois, on fabriquait la possibilité d'un suicide en fabriquant les pièces du dossier. Au moins pour sauver les apparences. Aujourd'hui, il suffit de griffonner trois mots pour rendre à l'Etat sa virginité : Enquête en cours, confidentielle défense de creuser si ce n'est un trou pour y jeter le cadavre (2).
(2) "Enquête en cours", parfois abrégé EC, donnant lieu à des développements licencieux, comme "Et mon cul".

Quand elle croise une jeune femme enceinte ou une mère tirant son petit garçon par la main, maman se dit :
Elle a plus de chance.
J'ai fait quelque chose et il ne fallait pas.
Elle ne sait rien, encore, de la souffrance.
Moi, je le prendrais dans mes bras.
Si de telles pensées la submergent, ma mère se rend sur les rives de la Weizer. Juste pour franchir des ponts. Sur la rive, descendre ou remonter la Weizer sans se poser de questions. Sur le pont, oublier la vie en cours.

Parfois, je regrette de ne jamais l'avoir appelée Johanna. Aujourd'hui que tous l'appellent Johanna ! Pour un fils, il n'y a que "maman !"mais c'est pourtant si beau, comme prénom, Johanna... Et tous l'appellent Johanna pour ne pas la rendre plus triste ; le seul endroit où maman n'est plus triste, c'est sur l'un ou l'autre des deux ponts qui, dans mon village, traversent la Weizer.
" Bonjour Johanna ! Aujourd'hui, hein, ça va ?
- Salut à votre âme, Monsieur Pastornach, ça va.
- Notre avocat vous attend demain, hein, vous n'oublierez pas.
- J'y penserai, si vous croyez...
- Bien sûr Johanna, bien sûr, allez donc le rencontrer, hein ?
- Merci Monsieur Pastornach, pour votre bon coeur...
- Adieu, Johanna, paix à toi, vrai : paix à toi."

Dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 octobre 1973, à deux heures trente-six, ils ont frappé plusieurs coups à la porte. Comme personne ne venait leur ouvrir, certains sont restés pour frapper plus fort, d'autres ont préféré casser la vitre de la grande pièce, en bas. Ils étaient au moins six, en uniforme de la Milice. Ils sont entrés, avec leurs armes, et ils ont amené mes parents dans la grande pièce. Ce n'était pas pour discuter. Ils ont frappé maman comme ils avaient frappé la porte, très fort. Maman a perdu connaissance. Ils ont pris papa, lui ont mis un sac sur la tête et lui ont attaché les mains. Les six hommes sont sortis avec mon père. Qui ne cherchait pas à se défendre. D'autres hommes les attendaient dehors. Moi, j'ai fermé les yeux.

Le matin du jeudi 16 octobre, je ne peux plus dire l'heure, je me suis réveillé dans les bras de maman. Un peu idiot parce que j'avais onze ans quand c'est arrivé. Et à onze ans je n'aimais plus que maman me prenne dans ses bras. Elle me souriait, elle n'osait pas me demander si j'avais tout vu, elle me serrait contre elle. Elle n'osait pas m'inventer d'histoire. Je crois avoir pris ma décision à cet instant, dans les bras de ma mère, parce qu'elle ne m'a pas demandé si j'avais vu. Parce qu'elle ne m'a pas inventé d'histoire... Et puis je voulais effacer cette sensation étrange : se sentir minable après avoir fait croire à sa mère que tout irait...

II.
Johanna préfère la rive droite moins fréquentée de la Weizer ; à intervalles réguliers, de petits panneaux estampillés "La municipalité aménage les bords de la Weizer" justifient le recours aux impôts pour :
- la sécurité des enfants qui jouent trop près de l'eau ;
- protéger cet environnement des jeunes motocyclistes ;
- le confort des promeneurs insouciants ;
- la mise en valeur du patrimoine par des paysagistes apprentis ainsi écartés de la délinquance ;
- l'étude de la biodiversité locale par des chercheurs trop dîplômés.
Il y avait sans doute plus de panneaux, à l'origine, mais des enfants les utilisent dans leurs jeux, pour se battre. Au bord de la Weizer, reconstitution de duels romantiques voire de batailles à grande échelle. Les zorros s'en servent comme des épées, les rambos comme des bazookas, et chacun avec son panneau dans les mains joue de nos impôts comme de nos armes.

En 1979, j'ai intégré un corps de troupe, mon propre corps à peine formé. Maman n'était, elle, pas d'accord. La tragédie ou la fable :
Un fils : Je veux venger mon père.
Une mère : Ils m'ont déjà pris un homme.
Le fils : Je te promets de ramener mon père, en vie ou en cendres.
La mère : C'est plutôt lui qui te ramènera.
Le fils : Et s'il est mort ?
La mère : Justement, mort, il te ramènera.

A l'Ouest, vous avez toujours eu les meilleures idées, mais à l'Est, nous avons les meilleures histoires. C'est grâce au regard que vous portez sur nous : par exemple, sur les Albanais. Vous avez cru que nous pourrions vous rejoindre mais nous sommes déjà plus à l'Est. Nous traînons dans une région du monde, entre Balkans et Caucase ; nous errons comme le fantôme de Constantin qui promit de ramener Doruntine au chevet de sa mère (3).
(3) Allusion au récit d'Ismaïl Kadaré, Qui a ramené Doruntine ?, 1986.

La Weizer est classée "rivière de Paix et d'Europe" car elle relie trois Etats autrefois en guerre. Elle prend sa source dans mon pays, et mon pays peut en réduire le débit pour priver d'eau les pays voisins. Le plus grand des barrages, en amont de mon village, est un fleuron du patrimoine architectural de la Nation. Je n'appartiens pas à la Nation mais à une Minorité. Pour l'Armée Fédérale, ma Minorité est constituée de terroristes. A 18 ans, je suis passé du statut de terroriste potentiel à celui de terroriste présumé. Tout cela, nous l'apprenons comme vous par la télévision. Il y eut des manifestations pour rappeler les droits de l'homme. Rappel en forme de banderoles et de cris. La Milice est intervenue à son tour pour rappeler que les opposants au gouvernement démocrate seraient traités comme des complice du terrorisme. Rappel en forme de coups de matraque et de tirs. J'ai pris, diriez-vous, le maquis.

Nouvelle à suivre dans le prochain article...

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