20 septembre, l'anniversaire de Valmy

Publié le par RanDom

Les gouvernants, les uns après les autres, parlent de rétablir les leçons de morale à l'école où des cours d'éducation civique sont déjà dispensés. La "morale" ou l'éducation à la citoyenneté, dans le cadre scolaire, est une réalité qui se pratique chaque jour, dans des lieux protégés où s'exprime aussi l'adolescence. Les cours d'histoire rappellent les combats passés qui nous ont permis d'acquérir des droits. Et la Déclaration des Droits de l'Homme ne met pas sous silence les devoirs qu'ils impliquent.

Je voudrais ici me souvenir d'une autre "morale". Celle qui n'est pas écrite sur un tableau à chaque début de journée. Les formules du genre : " l'argent ne fait pas le bonheur " ne répondent à aucune question et, d'ailleurs, n'apporte aucune réponse... Ces formules étouffent ce que nous avons de meilleur en nous. Elles nous empêchent d'exprimer notre volonté de justice. Elles nous conduisent à aborder la vie sous l'angle de la fatalité. Elles brident tout esprit d'initiative.

"Liberté, égalité, fraternité" Nous consommons ces formules. Comme si nous avions pris un abonnement avec la démocratie et que nous attendions de la démocratie des services : forfait illimité. J'ai bien peur cependant que la démocratie ne soit pas en forfait illimité et qu'il faille, pour prolonger l'abonnement, payer de sa personne au lieu de débourser des euros.

Les cours de morale, les séances d'éducation civique, Messieurs les gouvernants, ne devraient pas être réservés aux seuls jeunes sous prétexte qu'ils sont jeunes, mais à tous les membres de notre République, à commencer par vous-mêmes, Messieurs les gouvernants, qui devriez avoir des comportements de citoyens exemplaires... Quel que soit votre parti / prix.

Je reproduis dans cet article un très beau texte de Jean Guéhenno.
(voir la présentation de Jean Guéhenno dans un article précédent)
Ces articles, dans la rubrique "Les poids des mots" ou "La suite dans les idées", ce sont les grandes leçons de morale que je me fais à moi-même. Elles construisent mon identité - mieux, mon engagement - de citoyen. Elles sont comme un retour aux sources et donnent sens à ma place dans notre société française et mondialisée. On pourrait s'en moquer, on pourrait les mépriser. Mais les mots, pour moi, ne sont pas que des mots ; les idées, à mon avis, ne sont pas que des idées ; les actes passés, de mémoire, ne sont pas tout à fait passés...

J'écris ces mots le 20 septembre 2008
Jean Guéhenno écrit son texte le 20 septembre 1940.
Le 20 septembre 1792 eut lieu la bataille de Valmy
au cours de laquelle  Dumouriez et Kellermann battirent les Prussiens près de Saint-Menehould (Marne). Elle marqua l'arrêt de l'invasion et rendit confiance à l'armée française.

Jean Guéhenno, le 20 septembre 1940, attend une victoire française contre les nazis. Elle redonnerait l'espoir. Elle ne vint pourtant pas. Elle viendra, enfin, mais de la part d'autres Français qui, suivant un général, ont décidé que certains mots valaient la peine qu'on ne s'en moquât pas. Non pas des formules rhétorique du style "l'argent ne fait pas le bonheur". Mais des mots d'un poids plus fort : "liberté, égalité, fraternité".

Surtout, le 22 septembre 1792, la nouvelle Convention proclame la République. Notre Première République. En octobre, La Marseillaise devint l'hymne officiel de la France : "Contre nous de la tyrannie / l'étendard sanglant est levé (bis)" et plus loin : "Liberté, liberté chérie / Combats avec tes défenseurs." Aujourd'hui, même si ce chant guerrier paraît trop violent dans une Europe en paix, comment ne pas entendre que ces paroles sont toujours d'actualité et que notre liberté requiert beaucoup de vigilance de la part de ses défenseurs. La bataille de Valmy et La Marseillaise sont devenues des symboles qui nous rappellent le rôle joué par nos combattants dans l'instauration de notre République, de nos droits et nos libertés.

Bien sûr, tout pacifiste souhaiterait se passer d'une armée.
L'exemple du Costa Rica fait, de ce point de vue, rêver.
Mais que nous dit un pacifiste comme Jean Guéhenno, ce 20 septembre 1940 ?
"Pour l'anniversaire de Valmy :
Si la France venait à mourir, elle ne mourrait pas de son principe mais bien de lui avoir manqué, de ne pas l'avoir mis en oeuvre avec assez d'audace et de loyauté. Nous étions faibles parce que nous n'étions pas assez purs. Nous n'étions pas assez délibérément ce que nous étions.
J'ai senti venir le malheur. Peut-être ne savions-nous plus ce que vaut la liberté. Nous en parlions trop. Nous croyions en jouir. Mais elle n'était plus pour trop de gens qu'un mot sans vertu. Ils subissaient inconsciemment mille contraintes, se rendaient eux-mêmes prisonniers des "propagandes" tout en jurant d'être de libres citoyens. L'élan s'est amorti au long de cent cinquante années de marchandages et de combinaisons. Dès les années 1850, Renan déjà recommandait aux libéraux de parler moins de la liberté et de s'appliquer davantage à penser librement : elle vivrait mieux de cet effort que de toutes les déclamations.
Il y avait bien en 1939 quelques hommes libres. C'étaient quelques artistes attentifs à tuer en eux à chaque instant l'habitude et à renouveler l'intérêt de leur vie. Cette liberté n'était le plus souvent que le luxe du bonheur, liberté de riches traqués par l'ennui, fantaisie de rêveurs de sleeping qui cherchent partout hors d'eux-mêmes les occasions d'ardeur qu'ils ne trouvent plus en eux-mêmes. Mais la liberté d'une âme qui combat, la liberté difficile, où donc était-elle ?
Les hommes de 1789 savaient ce qu'était la liberté : c'est qu'ils sortaient de la servitude. Nous le saurons de nouveau bientôt peut-être, si nous y rentrons.
Au mois de juin 1939, pour échapper aux mensonges du temps, à sa confusion lâche, pour retrouver la joie, j'étudiais la Révolution. Le temps impitoyable avait amené son cent cinquantième anniversaire. Le gouvernement français était dans un cas difficile : il devait exalter, comme le principe même de son établissement, un acte, un principe qui menace toujours de ruine tous les gouvernements et lui-même. Il décréta des fêtes. Mais ce ne fut pas sans scrupules. La Révolution aurait ce qu'elle méritait, un service funèbre et un bel enterrement.
La plus belle fête devait avoir lieu le 20 septembre 1939 ! Il était dit que, ce jour-là, une magnifique " cérémonie militaire " se déroulerait sur le champ de bataille de Valmy "préalablement signalisé". Quels arpenteurs-jurés, guidés par quels historiens-topographes, s'empareraient de ce terrain ? Répéterait-on la bataille ? La jouerait-on comme une comédie ? Quels conscrits de 1939 endosseraient la livrée de Brunswick, lesquels l'habit blanc et bleu des gardes-françaises, lesquels l'habit bleu et rouge des gardes nationaux ? Qui serait Kellermann et qui Dumouriez ? Repérerait-on aussi les emplacements de batteries et jusqu'aux points de chute des boulets ? Les fossés où les conscrits feraient semblant de mourir ? Et ce léger brouillard qui tout le matin de la vraie bataille enveloppa les armées françaises et la victoire, quelle machine fumigène l'étendrait au-dessus des collines ? "Sur le champ de bataille de Valmy préalablement signalé..."
Etait-ce donc là tout ce que pouvait l'histoire ? Mettre les pas des enfants très exactement dans les pas des pères, leur indiquer le point jusqu'où ils ont liberté d'aller et signaler la colline, le fossé où tout leur élan doit finir ?
La force enivrée bafouillait par toute l'Europe et il semblait que nous eussions honte, parmi tous ces ivrognes, de notre raison. Le vrai drame de la France, ce n'était pas tout ce qui, de l'extérieur, la menaçait. Son péril, ce n'était ni le chancelier Hitler, ni M. Mussolini. Le mal était en elle-même ; c'était cette crise de confiance qu'elle traversait, cette peur d'être soi. Les jeunes garçons français, à les considérer individuellement, étaient aussi actifs, aussi intelligents que jamais. Mais il leur manquait cette sorte d'unanimité dans l'espoir et le songe qui est le signe de la santé des peuples. Que les fêtes pour le cent cinquantième anniversaire de la Révolution ne fussent que des commémorations funèbres révélait cette faiblesse et cette atonie.

Il était si clair que la seule bonne façon de fêter la Révolution eût été de la continuer. la France, c'est une certaine alacrité. Il eût fallu assez croire à la liberté et à la justice pour les proposer à l'Europe comme les moyens de la paix. Mais nous avons manqué de foi et nous traînions un peu, depuis vingt ans, sur le chemin.
le 20 septembre 1939, le jour anniversaire de Valmy, les armées françaises commençaient de s'enliser dans les boues de la ligne Maginot.
Quand le combat fut engagé, alors tous ces récits où j'avais cru rapprendre à quelles conditions on vit libre, rendirent pour moi un autre son. La mort, je retrouvai ce mot à toutes les pages. "La liberté ou la mort." "L'égalité ou la mort". "Le bonheur du peuple ou la mort". "La République tout entière ou la mort". Ce son grave et lourd, comme une cloche, faisait l'accompagnement de toutes les paroles de ces Français d'autrefois. Ils ne criaient pas du haut de leur tête : "Vive la liberté." Mais cette note basse et qui dure, cette note tenue et comme en dessous de ce que l'esprit conçoit signifiait un engagement de tout l'être, et un engagement que tout l'être tenait. Ils n'écrivaient, ne disaient, ne pensaient jamais : "Vivre libre" tout court, comme des jouisseurs avides, mais ils ne manquaient pas d'ajouter "Ou mourir". Ils savaient qu'autrement c'eût été parler pour ne rien dire. Ils savaient qu'il n'est pas si simple de "vivre libre", qu'il ne suffit pas de le désirer, de le chanter. Ils savaient que la liberté est à chaque instant menacée par la mort, et qu'il faut, à chaque instant, pour vaincre la mort, être prêt à la mort. (...) Ils savaient que la liberté, cela va se chercher au fond de soi, que cela peut devenir une tension à éclater, par-delà les forces humaines, que c'est une chose qui se veut, qui veut être voulue, que ce n'est pas du tout une chose naturelle, enfin que, comme la non-liberté est dans notre vie la part de Dieu, la liberté est la part de l'homme, sa volonté et sa création."

Je vous laisse lire à votre rythme ces idées, ces paroles de Guéhenno, et je les poursuivrai à mon rythme dans un prochain article...

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