C'était l'âge où Dominique Rocheteau jouait

Publié le par RanDom

Certains prétendent que "Oh non rien n'a changé, tout a continué" tandis que d'autres répètent à chaque instant que c'était mieux avant. Je me demande bien avant quoi ? Je me suis souvent dit : c'est mieux avant 32-33 ans. D'ailleurs, si vous prenez les joueurs de foot professionnels qui se taclent à longueur de samedi soir, ils ont pour la plupart moins de 32-33 ans. Car 32-33 ans, c'est surtout l'âge de la RE-CON-VER-SION. Il y a quelque trente ans, lorsque je regardais un match de football à la télévision, ces joueurs avaient quasiment le même âge que mon père. C'était mes onzièmes pères, en quelque sorte. J'étais fier d'avoir un 10e papa qui s'appelait Michel. Michel Platini. Et quel grand-père cet autre Michel, Michel Hidalgo ! Peu à peu, les joueurs de foot sont devenus mes grands frères. Je les vénérais comme des idoles. Un peu turbulent, certes (prenez Cantona, fallait pas trop l'embêter). Génial et pourtant humble comme un aîné (prenez JPP et le but qui nous lança au Mondial mexicain de 1986 contre le Canada mais que tout le monde oublia à cause de ses futures papinades). Petit à petit, de grands frères, les footeux devinrent mes frères jumeaux. Et aujourd'hui, de petits frères. Bientôt, mes enfants, mes onze enfants...

Heureusement, Platini restera toujours quelque part, à la présidence de l'UEFA comme dans nos souvenirs de jeunesse, à la place d'un 10e papa.

Et Dominique Rocheteau, alors ? Est-ce que je me souviens de ce qu'il faisait quand il avait mon âge ? Il devait courir sur un terrain vert, un stade européen, sinon dans le chaudron de Geoffroy-Guichard. Vous me direz qu'il est idiot de comparer ma carrière de footballeur raté à celle d'un génie du football ! Vous rajouterez qu'il est plus idiot encore de mettre sur le même plan le foot de 1978 et le foot de 2008 ! Et vous avez raison. Oh, oui, bien des choses ont changé et tout n'a pas continué. Et c'était presque mieux avant...

Le vendredi 22 septembre 1978, en Première Division, la 12e journée de championnat se solde par 38 buts. Deux fois plus qu'aujourd'hui.

En 1978, Nancy écrase l'OM : 5-0.
Monaco étrille Bastia : 6-0.
Aujourd'hui : c'est 0-0, 1-0, au mieux 2-0 and Co.

En 1978, Strasbourg est en tête de 1ère division. L'équipe de Gilbert Gress bat les Verts (menés par Lacombe et Rocheteau), 2 à 1. Strasbourg domine alors largement le championnat qu'il emporta devant les Canaris, les Verts, et Monaco.
Aujourd'hui, c'est Lyon (dont le recrutement est mené par Lacombe) qui domine les débats, et Strasbourg se contente de mener la L2.

En 1978, Laval (le club Tango) tient en échec Sochaux.
Aujourd'hui, Laval est 4e de National, et lutte pour remonter en L2.

En 1978, il y a deux clubs parisiens en 1ère Div. : le PSG bat Valenciennes 2-0 et le Paris FC s'incline à Lille 2-4 (encore un stade où les spectateurs virent 6 buts).
En 2008, après un maintien difficile à obtenir, le PSG est le seul club de la capitale en L1 et perd à Saint-Etienne 0 à 1 (encore un stade où les spectateurs ne virent même pas un 2e but). Quant au Paris FC, il se débat en National.

En 1978, Bordeaux perd à Nîmes (2-4, non, je ne vous referais pas le coup des 6 buts applaudis dans un stade) et je m'endors soucieux.
En 2008, Bordeaux perd, gagne, perd, gagne... et je m'endors soucieux, ravi, soucieux, ravi... Le FC Tours va gagner à Nîmes 1 à 0 (L2) et je suis heureux que les Tourangeaux aient ainsi vengé les Girondins de 1978 !

En 1978, Lyon gagne déjà sans prendre de but contre Angers (3-0).
En 2008, il faut un pénalty à l'OL pour gagner au Havre (1-0). Angers se maintient au milieu du tableau de L2.

En 1978, il y a tout de même un terrain où n'est marqué qu'un seul but (pas de 0-0), il s'agit de Nantes-Metz : 1-0, deux clubs qui jouent le haut de tableau.
En 2008, il y a tout de même un terrain où l'on marque 5 buts (pas de 6e but) : Lille-Auxerre (3-2).

En 1978, les clubs sont fiers de prendre la suite des Verts et de se construire une épopée européenne (ainsi à Monaco, on déclare qu'avec son 6-0, l'équipe prépare bien son match retour contre Malmoe).
En 2008, les présidents de club estiment que la coupe de l'UEFA n'est pas assez rentable, le retour sur investissements n'est pas suffisant, et il ne faudrait surtout pas griller les joueurs afin d'aller chercher le nul, au mieux le 1-0, lors du match de championnat suivant.

Eh bien, vous estimerez peut-être que je cède à la nostalgie, au syndrome du c'était mieux avant ! Comprenez-moi : je passe la trentaine et c'est un peu ma reconversion. Je n'irais pas jusqu'à prétendre que le foot est ma vie, mais je rappellerais ce souvenir qui me hante à chaque soirée de championnat, lorsque je supporte les Girondins de Bordeaux et le FC Tours. C'était il y a de cela un peu moins de 30 ans.

C'était chez mon arrière-grand-mère maternelle. Nous passions en famille de jolies vacances. Le samedi soir, pendant que mes parents se retrouvaient devant la télévision à regarder l'émission de variétés, je prenais la radio de mamie, me réfugiait à l'étage de la maison, dans une chambre. Fébrilement, je mettais sur France Inter Grandes Ondes. Autant dire que ça grésillait. Ce soir-là, il y avait coupe de France. Une voix lointaine commentait le match Bordeaux-Tours. Un choc car Tours était alors en 1ère division ou pas loin. Je supportais les Girondins. Je ne concevais pas qu'il puisse perdre. J'avais encore l'âge où une défaite des Marines au Scapulaire me faisait pleurer, alors en coupe de France, c'était pire ! En face, j'éprouvais une certaine curiosité doublé de scepticisme à l'égard de ces autres bleus, les bleus tourangeaux. Il faut dire que nous venions juste de déménager à proximité de la cité ligérienne. Tours n'était alors pour moi qu'une nouvelle vie, une nouvelle ville à conquérir. Quelle que soit sa défense.

Et la défense tourangelle tint bon. Pendant que mes parents regardaient distraitement les variétés à la télévision pour échanger les nouvelles de la famille, je me recroquevillais sur mon lit et retenais difficilement mes émotions dans l'édredon parce que Bordeaux allait perdre. Au rez-de-chaussée des rumeurs, à l'étage un silence à peine troublée par une voix lointaine qui rapportait les batailles de milieux de terrain en pleine Vallée du Cher. Il y avait 0-0, mais ce zérozéro-là n'était pas le zérozéro des matchs nuls, c'était le zérozéro des matchs forts. Quand soudain, l'arbitre siffla pénalty à quelques minutes de la fin du match ! Le grésillement de la radio m'empêcha d'abord de bien entendre le nom de l'équipe qui bénéficiait du pénalty. Quand le commentateur répéta : "pour Bordeaux", j'explosais de joie. Je sautais du lit pour exulter et faire quelques bonds sur le parquet grinçant. Et les parents, en bas, durent sursauter, avant de rouspéter : encore le gamin qui saute sans raison...

Cette soirée-là, le fan de Bordeaux éprouva ses premiers sentiments de respect envers une ville qu'il allait apprendre à connaître, aimer, et dans laquelle il retourne régulièrement en vacances. Cette soirée-là, je ne savais pas encore que mon père (non pas le 10e Platini, mais le premier, celui qui initie à certaines passions comme la passion du foot), m'amènerait voir une autre rencontre Bordeaux-Tours de coupe de France, à la Vallée du Cher, sous une pluie battante. Cette soirée-là, je ne savais pas non plus que je foulerai moi-même le terrain de la vallée du Cher, en lever de rideau d'un triste match de National 2, devant pas même 500 supporters venus soutenir une équipe alors moribonde.

Je sautais de joie, fier d'annoncer à mes parents, supporters de l'OM, que de l'autre côté de l'Auvergne, l'Aquitaine avait gagné. L'Aquitaine où je suis né. Au cours de ces années-là, Bordeaux remporta régulièrement des coupes de France face à son grand rival marseillais. C'était alors Giresse contre Papin. C'était l'âge où Dominique Rocheteau arrêtait de jouer pour préparer sa reconversion.

Alors ne me dites pas que c'est mieux maintenant. Même les présidents de clubs estiment que la Coupe de France, ce n'est pas rentable, cela n'apporte pas assez de retour sur investissements, et cela ne fait que fatiguer des joueurs qui ne pourront chercher le nul à la prochaine journée de championnat.

J'aime le foot. Il me fait, parfois, encore vibrer, et à côté de la radio (FM, finies les grandes ondes !), je peux suivre l'évolution des scores sur internet. Cependant, je me dis quelques fois qu'il serait temps, moi aussi, de préparer ma reconversion, avant de haïr ce qu'on a adoré.

PS : J'ajoute en favori, parmi "MES AFFLUENTS", un lien direct vers le site de la Ligue de Football Professionnel (LFP).

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