Les Dialogues du Pont Saint-Pierre (suite et fin)

Publié le par RanDom

LES DIALOGUES DU PONT SAINT-PIERRE
Nouvelle inspirée du Pont Saint-Etienne
et du Pont de la Drina (roman d'Ivo Andric)
Suite :
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III.
Johanna se promène. Il lui faut un peu d'air. Elle longe la rivière. Comme si la Weizer pouvait la relier à quelque chose. A quelques-uns d'entre nous. Nous étions quatre garçons à partir, le même jour, du village. Je n'étais pas le plus jeune, mais je laissais la Weizer à de vieux camarades. Leurs regards, à tous, nous portaient vers la Montagne. Ce n'est pourtant pas la Montagne, trop vieux camarades, vers laquelle nous forcions le pas, nous allions sur d'autres collines, d'autres crêtes que Celle où portent encore aujourd'hui vos regards. Nous fuyions. Parce que l'Armée fédérale était trop renseignée, trop puissante, nos chefs nous enlevèrent. Ils vivaient - et vivaient bien - en nous livrant à l'adversaire, et nous-mêmes survivions. Sur d'autres collines, sur d'autres crêtes, enchaînés et si loin de vos trop vieux regards, nous travaillions dans des camps(4).
(4) L'existence des camps dits de "filtration" a été reconnue officiellement avant d'être définie dans un amendement de la Constitution en mai 1999. L'amélioration des conditions de vie dans ces camps, telle qu'on peut s'en assurer grâce à de nombreuses enquêtes télévisées, a pu rassurer les organisations humanitaires subventionnées par l'Etat.

Johanna avait plus d'air mais pas plus de souvenirs. Comme l'eau de la Weizer, le souvenir passe mais le même le remplace et ce fameux souvenir coule, encore rouge, dans ses veines. Il y a quatre garçons dans ses bras, et ses lèvres, encore rouges, roulent sur leurs joues. C'est un peu de courage avant de partir. Adieu, maman.
" Je ramènerai mon père, avais-je fini par dire, pour supporter les ordres de supérieurs qui avaient l'âge de mon père.
 - C'est plutôt lui qui te ramènera, répétait maman dans mon souvenir qui passe. Et qui coule, toujours vert, chaque jour dans la Weizer, sous les yeux de maman."

" Bonjour Johanna ! Aujourd'hui, hein, ça va ?
 - Si l'on veut, Monsieur Ragomech, ça va.
 - Et à la télévision, tu as vu ce qui se passe en Moldavie (5) ?
 - Nous les plaignons, mais il ne se plaignent pas...
 - Et nous non plus, Johanna, nous ne nous plaignons pas.
 - Paix à vous, Monsieur Ragomech, restez libre...
 - Merci bien, Johanna, et toi aussi, garde ta liberté."
(5) La Moldavie est un des pays voisins régulièrement choisis par les journalistes pour montrer que le sort des citoyens pourrait être pire.

Le Pont Saint-Pierre repose sur cinq piliers comme la religion de Johanna. " Un pont, enfin, des bras pour me porter au-dessus de l'eau. des bras d'homme. Mon fils, tu es ma petite pierre. Et toutes ces pierres, des larmes de mère, les restes de nos hommes. Des bras qui nous emportent au-dessus de l'eau qui vous emporte. Et nous traversons la Weizer comme l'aiguille rejoint un autre point pour recoudre vos déchirures au fond de nos mémoires."
Johanna s'arrête devant la croix dressée au milieu du pont. Il y a une plaque de marbre fixée à la pierre pour rappeler que ce pont permet le passage de la Weizer aux pélerins chrétiens. C'est un pont qui date du XIIe siècle, du Moyen Âge, d'une époque où deux rives décidèrent de commercer ou de ne plus faire la guerre. "
Bras tendus, vous me portez au-dessus de l'eau. Serrez-vous la main, moi je vous embrasse."

La parole revient toujours sur le pont Saint-Pierre et Johanna se remet à parler. Comme si les mots aussi avaient besoin d'un pont pour traverser l'esprit. C'est donc l'unique endroit où Johanna se dit libre : " Je suis libre, parce qu'il me reste un recours, l'eau de la Weizer. Me jeter d'en haut. Mais le temps de compter (un pilier, deux piliers, jusqu'à cinq), je ne pense plus à l'autre côté. De cet endroit, chaque rive a sa beauté. Les pélerins passent et oublient à quel bout d'Europe, sur quel tombeau de saint, ils vont échouer. Il y a bien la croix, pour leur rappeler le ciel, mais les pélerins font comme moi. Ils découvrent un saule ou une charpente. Ils continuent de marcher alors qu'ils seraient bien, là, pour l'éternité." 
Il se peut que Johanna s'adresse aux dizaines d'hommes qui érigèrent au XIIe siècle le pont Saint-Pierre. Elle les remercie d'avoir déposé les pierres de sa famille à cet endroit. C'est tout de même mieux que les cimetières, se reposer libre entre deux terres.

IV.

Quand elle retrouve la parole, Johanna aime à raconter des histoires (6).
(6) " Le peuple invente facilement des histoires et il les propage à une grande vitesse, mais la réalité s'immisce et se mêle étrangement et sans partage à ces histoires." Ivo Andric, Le Pont sur la Drina, 1987 : par exemple, l'histoire racontée par Johanna semble inspirée de celle des deux enfants jumeaux emmurés dans les fondations du pont.

Il paraît qu'un des piliers du pont Saint-Pierre renferme le corps du premier architecte, décédé pendant la construction. Au cours d'une restauration, on a retrouvé des os. Le squelette de l'architecte ! Personne n'avait entendu parler de sa mort. Ceux qui avaient remarqué son absence imaginaient qu'il avait fui la région, emportée par une femme. Mais c'est emporté par la faux qu'il quitta notre monde. Bien sûr, le deuxième architecte demanda aux maçons de ne pas répandre la nouvelle. Des entrailles du défunt, quel présage auraient tiré les augures ? Eh bien votre pont s'élève grâce aux plans d'un mort... Empruntez-le donc, à vos risques et périls ! L'architecte en second avait compris que les pierres permettraient au pont de tenir plusieurs siècles, mais pour s'assurer des fondations morales de la structure, il y mêla quelques os. Ni vu, ni connu, le mort s'était fait la belle. Et c'est pourquoi, le jour de la Saint-Pierre, nous célèbrons la construction du pont, passage des pélerins, en brûlant une effigie représentant la plus belle fille du village. Juste en face de la croix : nous ne sommes pas tous chrétiens.

Ne crois pas que ce soit contre les chrétiens. Pour eux aussi, la messe est dite, et eux comme nous sont dépassés par certains de leurs pouvoirs. Je ne suis pas parti pour me venger des chrétiens. Je veux ramener mon père.
" Ce sont les pères qui ramènent les fils.
 - Mon père est mort.
 - Pour ramener son fils à la vie...
 - C'était ton mari. Ne veux-tu pas de son corps ?
 - Oui, mais pour le ramener à la dignité. Toi, pourquoi veux-tu le ramener ?"

Elle ne m'aurait pas cru, et j'ai dit : d'accord, c'est pour me venger.

Les dialogues du pont Saint-Pierre peuvent parfois s'échapper, et Johanna de plaisanter : " Quel enfant tu fais de vouloir ranimer ton ours en peluche alors qu'il n'est plus vivant ! Quelle injustice cherches-tu à combattre ? Puisque l'ours en peluche n'a jamais été vivant ?
 - Alors, tu ne l'aimais plus ?
 - La coutume recommande aux deux mariés de s'aimer.
 - Je suis tout de même le fruit de cet amour.
 - Tu en es une racine. La coutume est une autre racine. Les friuts de l'amour sont les larmes qui tombent sur les racines. Mes larmes te noyent comme la Weizer inonde le village en été. Mais la coutume la plus sèche recommande à l'enfant d'accomplir au cours de son passage à l'âge adulte un acte d'amour à l'égard de ses parents. Alors tu as préféré t'assécher et partir en mission : ramener le père à la mère. Si tu avais dit...
"Maman, je ne suis plus un enfant, mais tu es mieux placée que moi pour savoir ce que je dois faire : rester à tes côtés ou ramener mon père à la dignité ; pour ma part, je ne saurais trancher. Je vous aime tous les deux même si entre vous deux il n'y avait pas de grand amour."
 - Au lieu de ça, tu as dit : je ramènerai mon père pour me venger. Et c'est pourquoi je te réponds : quand tu reviendras, ton père sera toujours mort."
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Moi-même, je ne suis jamais revenu. Le camp.
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Johanna, sur le pont Saint-Pierre, s'arrête et se penche au-dessus de la Weizer. Elle observe un visage qui s'y reflète (avec la précision de mon écriture). C'est le visage de mon père. Ils se sourient. Je suis fier. Parfois, ils croient que je suis là.
 " Bonjour Johanna ! Aujourd'hui, hein, ça va ?"

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