Les Français et leur goût du pain ou de la liberté

Publié le par RanDom

Cet article est la 2e partie de :
Pour l'anniversaire de Valmy : lire la première partie


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Ils avaient écrit dans la fameuse Déclaration des Droits : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Mais ils n'étaient pas dupes. Ils se proclamaient contre le destin, contre la nature, contre toutes les tyrannies. Ils savaient nos fatalités et que la nature se moque de cette justice qui n'est qu'au fond de nous. Mais si la nature défait à chaque instant ce que nous faisons, la liberté, l'égalité, la fraternité, d'autant plus faut-il le refaire par notre volonté, par des lois, et opposer au désordre naturel l'ordre humain. Au reste, prêts à payer ces prétentions leurs prix. La condition de la grande vie qu'ils rêvaient pour eux-mêmes et pour tous les hommes, c'était bien, et ce n'est déjà pas si facile, de se tenir disponibles pour la vie, mais c'était aussi se tenir disponibles pour la mort.
Quels qu'ils aient été, feuillants, girondins, montagnards, ils étaient tous en ce point les mêmes hommes. L'idée qu'ils avaient de la "vertu" faisait leur honneur et leur vie. Si la vertu mourait, autant valait qu'ils meurent, eux aussi.
La liberté ou la mort. La calomnie a affecté de croire que ce cri n'était qu'une menace pour les autres. Mais la mort qu'ils appellent ainsi n'est que leur propre mort. "Le jour, disait Saint-Just, où je me serai convaincu qu'il est impossible de donner au peuple français des moeurs douces, énergiques, sensibles, et inexorables contre la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai... C'est quitter peu de chose qu'une vie malheureuse, dans laquelle on est condamné à végéter le complice ou le témoin impuissant du crime... Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière. Mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée... dans les siècles et dans les cieux." Non seulement il ne pouvait vivre que dans l'air de la liberté, mais il se pensait responsable d'elle dans le présent et devant tout l'avenir. Il l'avait annoncée et promise. Mourrait-elle, il fallait qu'il meure. De ce dernier sacrifice les siècles du moins garderaient mémoire, et elle renaîtrait de ce souvenir.
Il n'importe que cette tension héroïque des fondateurs de la liberté n'ait jamais pu devenir la tension de tout un peuple. Il n'importe non plus que l'histoire de notre liberté depuis cent cinquante ans n'ait été trop souvent que l'histoire de notre mystification. Les seuls coupables sont les mystificateurs. Il est sans doute assez remarquable que ce soient toujours les candidats à la tyrannie qui dénoncent avec tant de complaisance notre liberté comme une illusion.  Tant de charité devrait nous mettre en garde. Au reste, ces dialecticiens, si experts à nous développer la duperie dont nous serions victimes, ne doutent pas de leur propre liberté qui est volonté de puissance et d'asservissement. Ils n'intrigueraient pas tant pour anéantir l'illusion de liberté, s'ils ne craignaient que l'illusion ne finît par créer la liberté elle-même. Croire à la liberté, c'est commencer d'être libre. Il se peut qu'un pays libre soit seulement un pays où l'on croit être libre. Mais ce n'est sûrement pas le même pays où l'on sait ne l'être pas. Cette différence nous suffit.
Nous sentons encore mieux que nous ne le savons ce que c'est qu'un monde libre. La lumière n'éclaire pas les seuls hommes qui pourraient définir ce qu'elle est. Une société libre est cette société où la lumière va toucher au moins comme un reflet les plus humbles et suscite l'attente d'une aurore jusque dans les plus obscures ténèbres. Il se peut que la France ne fît qu'attendre encore. Mais cette attente faisait son climat.
Si la liberté meurt, la France aussi sera morte.
Je pense à ces millions de Français qui, actuellement [le 20 septembre 1940], pour gagner le pain de la maison, travaillent sous la surveillance de l'autorité étrangère. Ils servent, mais ils savent qu'ils servent. Ils servent provisoirement, et avec un tel dégoût que pour un peu ils y perdraient le goût du pain. Mais une chose les sauve : c'est qu'ils n'ont pas perdu le goût de la liberté. Si vous leur dites qu'ils "collaborent", ils rigolent ; ils savent bien au fond d'eux-mêmes ce qu'il en est. Leur âme n'est pas dans leur besogne. Ils sont aux travaux forcés : c'est la part du pain qui est quelquefois dur à gagner. Mais ils sont plein de mépris : c'est la part de la liberté. Et ils grondent à leur ouvrage. Ils attendent, ils espèrent.
Qu'on nous laisse à notre souffrance. La conscience de notre servitude est tout ce qui reste de notre honneur."

Je recopie ce texte de Jean Guéhenno, écrit le 20 septembre 1940 dans son Journal des Années Noires. D'abord parce que c'est un beau morceau de notre littérature engagée. Un sacré discours car le discours sacré de nos expériences républicaines. Il pourrait servir de leçon de morale à des dirigeants qui, 70 ans plus tard, oublieraient les quelques principes fondant notre pays pour signer des contrats... Les mêmes qui nous demandent de faire de la morale à l'école ne respectent pas eux-même la leçon de leur école : "l'argent ne fait pas le bonheur" ! Ils oublient seulement que si le pain se vend et s'achète, le goût du pain ne dépend pas de nos devises ni de notre euro fort mais de notre liberté. Et s'il faut désormais gagner de l'argent pour être libre, c'est peut-être que nous sommes, finalement, moins libres que nous ne le pensions... Ce n'est pas une puissance étrangère qui occupe alors la France, mais c'est une idéologie étrangère aux idées qui ont fondé  notre pays dont la devise se poursuit... égalité... fraternité...

Risquons-nous alors la guerre comme en 1939 ? L'Europe est en paix ! Il est loin le temps où...
Exactement ce qu'on pense entre deux guerres.
Et d'ailleurs, informez-vous, le monde est en guerres ! Des guerres loin de chez nous ? Non, des guerres où des soldats français sont tués. Des guerres à cause de peuples moyenâgeux ? Non, des guerres à cause d'enjeux bien actuels ! Il n'est pas anodin qu'en Afrique ou en Asie, là justement où les belligérants profitent du manque de droits de l'homme, les forces en présence (qu'elles soient démocratiques ou tyranniques) luttent pour le contrôle des ressources en énergie. Nous faisons ces guerres de manière défensives. Nous défendrions des peuples. Est-on si certain ?

Informez-vous. Ce n'est pas un conseil, ce n'est pas une injonction. C'est un droit, prenez-le. Et vous avez le droit de vérifier, de comparer, de douter... Si vous avez perdu le goût du pain à force de l'acheter toujours au même supermarché, ne perdez pas le goût de ce pain qui est notre liberté, notre conscience, notre âme. Les temps sont durs, le pain est cher ? C'est justement dans ces temps-là qu'il faut être vigilant. C'est justement dans ces temps-là que les propagandes ont le plus de facilité à nous convaincre de nous taire. Je suis heureux de pouvoir m'exprimer ici. Sans être plus chrétien qu'un autre, je suis malheureux que certains de mes "prochains", dans le monde, n'aient pas ce droit.

Je ne cherche pas à dénoncer quelque politique que ce soit. On s'en offusquerait. On reprocherait à ce blog de ne pas être "apolitique". Or il ne s'agit pas seulement de politique que d'aimer la liberté. Et tous les partis politiques doivent cultiver cette liberté qui nous permet de voter pour qui l'on veut. Je ne cherche donc pas à dénoncer, mais instiller le doute me semble nécessaire. C'est aussi le rôle d'un blog qui se prétend culturel...

Je vous renvoie à l'article d'Antonio Tabucchi, un de mes écrivains préférés, bien actuel, interviewé dans le Courrier de l'UNESCO.

Un homme qui doute mais qui a au moins une certitude.
Vous ne craignez pas de vous tromper?
Il y a des valeurs fondamentales sur lesquelles il est impossible de se tromper. Personne ne peut se tromper lorsqu’il invoque le commandement «Ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même». C’est fondamental, cela appartient à la nature humaine. Je n’ai pas non plus de doutes sur la Déclaration universelle des droits de l’homme. Peut-être faudra-t-il en ajouter quelques autres, mais les droits de l’homme ne me font pas douter.
Cette interview date de 1999. Le commandement d'Antonio Tabucchi est à la fois une promotion de l'intérêt général et de l'intérêt individuel. Il devrait convenir à vous tous, citoyens libres, que vous soyez de droite ou de gauche.

Merci de vous informer pour continuer de douter malgré tout ce qu'on vous raconte dans les médias. Et je ne vous interdis pas de douter du bien fondé de mes propos... C'est le sel du débat et, pour conclure ce dossier, le principe même de l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948, il y a 60 ans) : "
Toute personne a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit."

Pour appliquer la leçon de Jean Guéhenno, la liberté d'opinion n'est pas un droit gratuit, n'est pas un produit de consommation : la liberté d'opinion et d'expression a pour ennemies l'ignorance et la bêtise. La liberté d'opinion et d'expression n'est pas seulement un droit mais c'est aussi un devoir : il faut informer et vous informer pour lutter contre les ignorances crasses qui détruisent les hommes. Ne s'expriment en liberté que les gens instruits. Sont facilement asservis les gens qui ne peuvent s'instruire à cause de la propagande et des publicités qui étouffent la liberté d'opinion.

Alors douter, toujours, en connaissance des causes.

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