Le Parthénon, lieu de pélerinage pour amateurs de casse-tête

Publié le par RanDom

Attention, l'auteur de ce blog décline toute responsabilité en cas d'ennui mortel provoqué par la lecture d'un compte-rendu aussi long... Si malgré tout vous vous êtes risqués à lire, il y a de fortes chances que vous n'ayez pas trouvé de réponse à vos questions. Dans ce cas, n'hésitez pas à vous plaindre en laissant quelque commentaire vengeur ! Une autre solution est de cliquer sur ce lien pour obtenir la référence d'un livre qui saura mieux que je ne le fais ici vous initier au casse-tête qu'est ce fameux Parthénon.

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Cela faisait très longtemps que je n'avais pas vu le documentaire Arte du samedi soir.  Et ce samedi 4 octobre 2008, je cochais aussitôt la case du programme télé annonçant une enquête sur le Parthénon. Bien installé dans mon fauteuil 1970's, devant mon écran ni plat ni plasma, je pouvais remonter le temps. Enseignant l'Antiquité en 6e, passionné par la Grèce antique, j'attendais ce nouveau documentaire (de Gary Glassman, 2008) avec une certaine curiosité. Nous savons tous beaucoup de choses sur le Parthénon, la demeure de la Vierge Athéna qui défendait sa chasteté. Nous avons tous entendu parler des proportions harmonieuses du temple grec dominant, sur l'Acropole, la cité athénienne. Certains d'entre vous ont même eu la chance de visiter ce site fabuleux, aux ruines élégantes. Elles sont là, dignes, à nous veiller. Que restait-il à découvrir ? Quels étaient les secrets annoncés dans le titre du documentaire ?

De très belles images, un commentaire fort instructif, une enquête archéologique fascinante, tout fut réuni pour me rappeler mon amour pour l'Histoire. D'abord, je fus frappé par la beauté des œuvres humaines (partie A). Ensuite, je fus stimulé par le défi intellectuel que nous ont lancé les artistes et scientifiques grecs, à travers les siècles, poussant les historiens d'aujourd'hui à reconstituer leur passé (partie B). Enfin, je fus ému par la douceur et la fragilité de ces ruines : elles nous enseignent que toute civilisation, aussi puissante soit-elle, est mortelle. Et ce n'est pas seulement l'humain en tant qu'individu, c'est l'humanité elle-même qui pourrait partir en poussière si elle n'écoutait pas les leçon de nos marbres (partie C)

A. Commençons par la beauté des lieux...

1) Le Parthénon n'est pas seulement un chef-d'œuvre de l'architecture : tout le bâtiment semble en effet construit comme une véritable sculpture servant d'écrin à la divine sculpture, la statue chryséléphantine (d'or et d'ivoire) d'Athéna, aujourd'hui perdue. Le temple est une merveilleuse boîte à bijoux de famille. Tout en marbre, il abritait aussi le Trésor de la Ligue de Délos, à la vue de tous les citoyens. Eux qui sont sculptés sur la frise des Panathénées comme si, en inventant la démocratie, ils se plaçaient sur le temple à égalité avec leurs dieux... N'est-ce pas ces œuvres grecques, à l'instar du Parthénon, qui inspirèrent nos humanistes et nos artistes de la Renaissance, peintres et sculpteurs, architectes aussi, leur faisant retrouver cet élan créateur indépendant de la croyance en un quelconque Dieu? Eh bien, nous ne pouvons pas aujourd'hui admirer le Parthénon comme un simple bâtiment ingénieux. Parce qu'il est chargé, en plus de ses tambours de marbre, d'Art et d'Humanité.

 

2) Le philosophe Protagoras, contemporain de Périclès et du Parthénon (Ve siècle avant J.-C.), déclara que l'homme est à la mesure de toute chose. Le temple serait donc construit suivant les proportions du corps humain, jugées les plus harmonieuses. On a tous entendu parlé du nombre d'or. On a tous vu l'homme de Vitruve, inscrit dans son carré et son cercle par Léonard de Vinci. Si les dieux sont à l'origine de l'harmonie parfaite, de la beauté ultime, alors le corps humain en est le modèle de référence. Il faut dire que pour mettre d'accord tous les artistes et artisans d'origines diverses, il fallait bien s'entendre sur des critères communs. Comme certains rapports ne changent pas dans la nature, ceux-ci servirent d'étalons. Le pied des Anglais n'est pas né de leur humour ou flegme british... Il se trouvait déjà sur la pierre de Salamine, qui montre aussi un pied dorique et un autre, ionien. Et des siècles avant Léonard de Vinci, on retrouve gravé sur cette pierre un bras tendu dans lequel pourrait s'inscrire celui de l'homme de Vitruve. Le Parthénon se dresse donc sur l'Acropole avec ses proportions humaines et avec la force de l'homme. Observez bien ses colonnes. Ses colonnes sont humaines, comparables à des haltérophiles. Par une technique de correction optique (appelée «entasis»), les piliers paraissent droits mais sont en réalité légèrement renflés au tiers de leur hauteur. Cette correction esthétique permettant de renforcer la structure du bâtiment force l'admiration. On a vraiment cette sensation d'homme fort gonflant leur poitrine pour supporter toute la charpente du Parthénon. On a vraiment cette sensation de pierre vivante.

Vitruve est un architecte romain du Ier siècle avant J.-C. Léonard de Vinci s'inspire de son oeuvre théorique pour retrouver les proportions harmonieuses à partir du corps humains. Ce n'est pas seulement une affaire de nombre d'or. Il s'agit de mettre au point des critères communs, des unités de mesure qui mettent tout le monde d'accord. Le temps de nos mesures décimales est en effet encore loin.

3) Aujourd'hui monochrome, le Parthénon était en réalité polychrome. Le XXe siècle, peut-être avec l'invention de la photo et du cinéma en noir et blanc, nous avait fait oublier la réalité... Tout comme les cathédrales gothiques étaient peintes, le marbre blanc des temples antiques pouvait également se couvrir de peinture... Les conservateurs ont retrouvé de vieilles archives datant du XIXe siècle, laissées de côté au siècle suivant, remis en avant maintenant: ces relevés, ces dessins, nous montrent un Parthénon vivement coloré. Le documentaire les met superbement en valeur...

 

4) Mais la maison est blanche et, dans tout l'Occident, le Parthénon fut plusieurs fois copiés, de l'Assemblée nationale à... la maison blanche. Les autorités aiment à se parer ou à se retrancher derrière les piliers majestueux de cette Antiquité idéalisée. Les temples grecs ont conquis le monde: le Parthénon n'est pas le plus grand, il fut inspiré par des temples plus anciens, il en inspira d'autres plus récents. C'est pourtant lui qui sert de modèle. C'est qu'il a gravé la rétine du plus grand nombre. Et la démocratie accorde le pouvoir au plus grand nombre: lorsqu'une majorité de citoyens athéniens, poussés par leur stratège Périclès, décidèrent de consacrer une grosse part de leur budget à la construction du monument (100000 tonnes de marbre au lieu de 400 navires de guerre), quelle était leur intention? Sparte fut une plus grande puissance militaire, son image s'est pourtant ternie au cours des siècles, au contraire d'Athènes et de Périclès qui parvinrent à inscrire leur nom, leur gloire, leur kléos (notre Clio!), dans nos mémoires. Les Athéniens ont perdu la guerre du Péloponnèse, Périclès est mort de la peste. Tout mortel est d'ailleurs voué à une fin, de vieillesse ou de violence. Mais tout mortel peut assurer sa survie dans la mémoire de ses descendants. La pierre du Parthénon en ruine n'est-elle pas encore vivante? Non, l'Art n'est pas un vain mot, l'Art n'est pas inutile, et la beauté existe bien pour ceux qui daignent l'admirer.

 

Par ailleurs, l'art n'est pas gratuit... Elle n'est pas non plus fortuit. Certes, l'art coûte en investissements humain et financier, mais combien rapportent-ils en matière de découvertes et de connaissances ! Ainsi le Parthénon n'est-il pas qu'un chef-d'œuvre artistique, c'est aussi un formidable casse-tête scientifique qui fascinera tous les amoureux de problèmes mathématiques ou d'énigmes techniques et optiques...

 

B. Un défi pour notre science

 1) Le Parthénon n'est pas qu'une belle boîte à bijoux : c'est le résultat de nos intelligences lorsque celles-ci sont associées en un vaste orchestre. Le produit est si prodigieux qu'aujourd'hui, nous ne savons plus reconstituer les pièces de ce puzzle trop parfait ! Et même les ordinateurs en perdent leur grec ancien! Ils n'arrivent pas, malgré leurs capacités extraordinaires, à refaire ce que les Athéniens ont fait et ce que le Temps (ou plutôt les autres peuples) ont défait... Je l'ai passé jusqu'ici sous silence, je ne le rappelle que maintenant, exprès: le Parthénon fut construit entre 447 et 432 ans av. J.-C. (soit en 15 ans, d'autres disent moins de 10). Or aujourd'hui, après 30 années d'efforts, les archéologues n'ont pas encore fini de restaurer ce trésor de l'humanité. Non, trente ans n'auront pas suffi. Ils ont pourtant plus de moyens que les Anciens, nos archéologues : ils peuvent exploiter les ordinateurs, le titane à la place du bois de cèdre, les milliers de plans sur papier (quand les Grecs gravaient leurs plans sur la pierre). Nos scientifiques ont compris qu'au lieu d'utiliser leur intelligence, il fallait utiliser l'intelligence grecque. Au lieu d'utiliser leurs propres yeux, leurs propres cervelles, leurs propres membres, il fallait se remettre dans la peau de l'Athénien... Retrouver leurs techniques, leurs outils...

 

2) Il n'existe plus de plan du Parthénon. Les Athéniens ont effacé la recette, préservant leur secret... Une fois le Parthénon achevé, ils ne leur restaient plus, en effet, qu'à polir le marbre sur lequel apparaissaient leurs différents repères architecturaux. Restaurer ce monument signifiait donc tout reprendre non pas de zéro mais à l'envers : il fallait retrouver le plan à partir de la construction, puis reconstruire à partir du plan... Ce plan existait forcément: essayez, sans plan, de construire un bâtiment de cette ampleur, alors que chaque pièce, chaque élément de ce bâtiment n'est pas interchangeable... Alors que les jointures ne font pas la taille d'un cheveu, tout se jouant au millimètre près... Les plans devaient permettre aux architectes (parmi lesquels Ictinos) et sculpteurs athéniens (comme Phidias), une fois l'ensemble planifié, de monter les éléments du temple en un temps record. Un peu comme lorsque vous faites un brouillon avant d'écrire une lettre : le brouillon vous prendra le plus de temps. Vous le mettrez à la poubelle. La copie du brouillon vous prendra peu de temps. C'est cette copie que votre destinataire conservera dans sa boîte pour des années, voire des siècles... Le Parthénon fut construit en 10-15 ans, ne doutons pas que sa conception prit bien plus de temps ou du moins exigea énormément d'expériences. Les archéologues sont confrontés à cette phase de recherches. Une fois celle-ci terminée, le montage du puzzle sera rapide... Jouez-vous aux casse-tête ? Si vous avez une intelligence comparable à la mienne, vous mettrez un temps infini à trouver le truc, l'astuce qui débloquera l'ensemble. Parfois, le hasard seulement vous donnera la clef. Puis vous mettrez peu de secondes à défaire ou refaire le casse-tête (en râlant : tout ça pour ça...). Dans les années 80's, je jouais au Rubik's Cube.

 

3) Le Parthénon est un immense Rubik's Cube! 100000 fragments (20000 tonnes de marbre) jonchent le sol de l'Acropole. Dans les années 1900, on ne se posa que peu de questions : pour remonter tous les blocs, il suffisait de les empiler les uns sur les autres... Eh bien, mince ! Au lieu de jouer au puzzle, on jouait à ce fameux jeu où il faut empiler les cubes sur un axe vertical jusqu'à ce le tout s'effondre, le perdant étant le dernier à poser sa pièce... Pour le Parthénon, aucun bloc de marbre n'est taillé à angle droit. Aucun bloc n'est interchangeable : chaque élément du puzzle a sa place, unique, dans l'ensemble... Reconstituer le puzzle est toujours possible, mais quand les blocs sont fragmentés, dégradés, vous savez qu'il faudra vous armer de patience ! Ajoutez à cela que certains blocs n'existent plus : vous devrez reconstituer les pièces manquantes du puzzle... Les archéologues ont défini une cinquantaine de critères (l'érosion, les dégradations humaines comme les graffitis, etc.). Ils entrèrent 5500 informations dans leurs ordinateurs, espérant que d'un simple clic, nos amis les puces électroniques reconstitueraient le casse-tête... Vous imaginez la suite si vous êtes habitués aux ordinateurs qui plantent... Les humains ne pouvaient compter que sur eux-mêmes! On s'en remettrait au bon vieux dessin, et au juger avec les yeux, deux simples yeux...

 

4) Les Grecs maîtrisaient la perspective et les lois de l'optique. Il n'y a aucune ligne droite dans le Parthénon, et pourtant, le monument de l'Acropole nous paraît parfaitement rectangulaire, droit, géométrique... En vérité, la surface du temple est convexe, comme l'architrave et l'entablement. Quant aux piliers, ils sont inclinés vers l'intérieur du temple: si on les prolonge en hauteur, les piliers se rejoindraient à 5 kilomètres de la surface. Le sol du Parthénon peut donc être considéré comme la base d'une pyramide. Pour réaliser l'«entasis» (la partie renflée de chaque colonne), les sculpteurs de tambours (les éléments cylindriques montés les uns sur les autres pour former une colonne) devaient disposer d'un compas avec un écartement de 1,5 kilomètre. Avec nos ordinateurs, nous pourrions nous débrouiller à imiter ce compas. Mais les Athéniens avaient trouvé un système ingénieux en reproduisant la courbe, au préalable, sur modèle réduit... Enfin, je ne rappellerai pas aux amoureux des mathématiques les règles de Pythagore que, pour ma part, je ne côtoie pas tous les jours... Les passionnés pourront s'en donner à coeur joie à retrouver les différents rapports en plus du fameux nombre d'or : le rapport 4 sur 9, par exemple ; les pieds (dorique, ionique, «anglais») ; le triglyphe (cet élément à trois rainures qui orne la frise du temple à intervalles réguliers) servant sans doute de module de construction (comme un étalon de mesure).

 
1. Le temple tel que nous le voyons.
2. Le temple tel que nous le verrions s'il était construit avec des lignes droites.
3. Le temple tel qu'il est construit pour que nous ne voyons que des lignes droites.


5) Autre moment fort du documentaire: la découverte de bois de cèdre vieux de 2500 ans dont les archéologues purent encore humer l'essence... En effet, lorsqu'ils séparèrent les tambours composant une colonne, ils comprirent comment les Athéniens joignaient entre eux, de manière hermétique, les différents éléments du pilier: tout simplement avec des espèces de chevilles en bois de cèdre ! C'était si hermétique que le bois s'est ainsi conservé... Jusqu'à cette odeur que le spectateur parvient à retrouver grâce aux belles images et aux commentaires raffinés. Pour couper à toute poésie, les restaurateurs ont décidé de remplacer ce bois de cèdre par du titane... La restauration n'est pas la reconstruction. Lors d'une première campagne, dans les années 1900, les restaurateurs ont surtout dégradé, involontairement, l'édifice. D'une part, ils n'ont pas respecté l'emplacement des différents morceaux, d'autre part ils ont placé des crampons de fer pour joindre ces pièces de marbre. Or le fer, en s'oxydant, par la rouille, a érodé la pierre... On avait tout simplement oublié la leçon des Grecs : eux-mêmes utilisaient des crampons de fer, sauf qu'ils n'oubliaient pas d'enduire le fer de plomb, ce qui permettait, tout en évitant l'oxydation, de mieux combattre les fissures... Restaurer, ce n'est pas simplement recopier. Restaurer, c'est retrouver ce que le passé nous enseigne.

 

C. Le passé nous enseigne que notre civilisation est fragile.
Le passé nous enseigne l'émotion.

 

1) Comprenez bien, je ne cherche pas à vous persuader que c'était mieux avant. Notre civilisation a hérité de la civilisation grecque, par l'intermédiaire des Romains, des Germains, des Lumières et des archéologues contemporains. Notre civilisation n'est ni meilleure, ni pire que les précédentes. C'est une civilisation et tout historien se garde de juger une civilisation. Bien sûr, j'éprouve un certain attachement à la civilisation grecque, mais cet attachement est à la fois personnel et humain, ce n'est pas un attachement scientifique. C'est un attachement qui m'est venu à l'instant où j'ai compris, grâce aux Grecs, que les humains du passé n'en étaient pas moins des humains comme vous et moi, et que les humains du passé ne sont morts que parce que c'est là notre destin à tous. D'autres préféreront regarder ces hommes passés comme des fantômes, comme des âmes au Paradis ou des cadavres en Enfer, comme des curiosités de Musée Grévin, comme des articles de dictionnaire. Moi, je ne peux m'empêcher de vouloir me mettre à leur place, en leur temps... En quelque sorte, il m'arrive de superposer le passé et le présent. Il m'arrive, non pas de comparer, mais de relier les fils qui unissent les membres d'une même famille, d'une seule humanité. Il m'arrive d'échanger ma place: moi, à la place du citoyen grec approuvant la décision du stratège Périclès de construire le Parthénon, et lui à ma place de citoyen français approuvant par mon vote la décision d'un élu d'ériger de nouvelles colonnes de Buren.

2) La démocratie athénienne, avec ses esclaves, n'est certes pas la République française. Mais la République française a eu ses esclaves et ses femmes gardées au foyer. Peut-on se glorifier d'avoir attendu 1944 pour donner le droit de vote aux femmes ? Les Athéniens, face à leurs adversaires, étaient aussi fiers que nous de leur système politique. Ils l'ont utilisé non pour l'étendre, mais pour s'étendre dans le monde égéen. Et nous voudrions donner des leçons à ces ancêtres, nous qui utilisons à notre tour le prétexte de la démocratie pour nous étendre dans le monde au lieu d'étendre les valeurs démocratiques? Le débat est lancé. Le Parthénon nous pose la question. Il est en ruine. Nous sommes encore sur pied. La civilisation grecque fut rongée par ses guerres intestines. Son impérialisme. L'Europe aussi, au XXe siècle, fut rongée par ses guerres nationalistes et son impérialisme. La comparaison est volontairement provocatrice. Nous n'avons certes pas des leçons à donner car nous avons autant de leçons à tirer que de valeurs humaines à répandre. Il n'en va pas de notre survie, car de l'historien grec Thucydide au général de Gaulle, je sais que toute civilisation passe tandis que les peuples restent. Il en va de notre dignité humaine et du modèle de civilisation que l'on veut transmettre aux peuples à venir. Chez les Chrétiens, l'extrême-onction efface tous. Mais les historiens sauront retrouver nos actes. Le travail de mémoire est aussi un travail de la conscience. Nos descendants sauront nous mépriser comme nous méprisons les «gens» du Moyen Âge. Au moins, nous idéalisons les savants de l'Antiquité. Serons-nous, à notre tour, vénérés par nos descendants, et à jamais inscrits dans leur mémoire. Que symboliseront à leurs yeux les «tours Eiffel» et les «statue de la Liberté» que nous érigeons aujourd'hui? Des siècles de progrès ou des siècles de gâchis?

 

3) Après la fascination puis la colère (de qui a conscience), place à l'ironie : nous pensons le Parthénon dégradé par le temps quand il est dégradé par les hommes. Oui, Protagoras a raison: «L'homme est la mesure de toute chose.» Il est à l'origine, par sa démocratie, de l'érection du temple. Il est l'architecte de l'édifice se basant sur des proportions humaines. Il est enfin le destructeur de ce qu'il a construit. Nous qui nous servons souvent des Turcs pour faire porter le chapeau à nos têtes innocentes, n'oublions pas que les premiers à transformer le temple furent les Chrétiens qui s'en servirent comme d'une église. Les musulmans vinrent ensuite et le Parthénon devint mosquée, et même dépôt à munitions (car la Grèce se trouvait déjà au centre de la confrontation entre Vieille Europe et Orient). Plus que les nombreux séismes, ce sont les Vénitiens qui firent exploser le temple en 1687 (d'où les nombreux débris jonchant le sol). Heureusement, le hasard faisant parfois mieux les choses que les humains, une ambassade française avait profité de sa présence à Athènes, 14 ans plus tôt, pour reproduire en dessins, avec longue-vue et force détails, les sculptures de la frise des Panathénées qui ornent le Parthénon. Il était temps ! Sans ces relevés, il eût été impossible de reconstituer la frise si célèbre aujourd'hui. Pouvons-nous nous féliciter, nous Français, de notre attachement à la préservation de ce patrimoine? Là, l'ironie du sort cède la place au sarcasme ou au cynisme : les Français et les Anglais se livrèrent en effet à une terrible concurrence. Certes, dès la fin du XVIIIe siècle, des moulages permirent de reproduire certaines sculptures du monument (considéré de plus en plus comme une allégorie de la démocratie et de la République pour des nations européennes alors aussi divisées que les cités grecques). Mais la surenchère dans cette guerre du patrimoine allait entraîner, après l'explosion de 1687, une nouvelle catastrophe. Les Anglais, avec l'autorisation des Turcs, pillèrent la frise des Panathénées pour l'acheminer au British Museum. Les Français ne sont pas en reste : il suffit de se promener sur les Champs-Élysées pour comprendre que notre amour des civilisations anciennes, par le pillage, est surtout une volonté politique d'afficher notre puissance. Nous ne faisons sans doute que reproduire le comportement des Athéniens, affichant leur puissance sur l'Acropole aux yeux de tous, eux qui n'oubliaient pas d'ouvrir leur cité aux étrangers afin de profiter de leur savoir et de bien d'autres qualités.

Les relations entre la Grèce et la Grande-Bretagne à propos de la frise du Parthénon sont encore tendues.
Voir par exemple
cet article sur le retour de la frise en Grèce...


4) Les Athéniens ont donc investi dans la pierre, dans le marbre. Le documentaire nous apprend que la statue géante d'Athéna, d'or et d'ivoire, était une façon de thésauriser les richesses de la cité. Elle servit d'ailleurs à financer une part de la guerre du Péloponnèse. Les Athéniens devaient également avoir de solides connaissances en matière économique et une fine perception des enjeux financiers. Dans ce domaine, nous n'avons certainement pas de leçon à donner... Ni de fierté à tirer de notre modèle économique. Nous avons érigé la Bourse à la hauteur d'un Parthénon. Le temple n'a plus grand-chose de religieux, il n'y a pas de culte, à moins de considérer le culte de la finance comme un moteur de notre cité. Le Parthénon est en ruine. Quant à la Bourse...

 

5) Passons l'enthousiasme, la fascination, la prise de conscience, le sarcasme... Revenons à l'émotion pure et simple. Revenons à l'admiration. Faisons couler une larme, non de regret mais de gratitude, sur les superbes sculptures de la frise des Panathénées (attribuée au célèbre Phidias). Remercions ces Athéniens de nous avoir livré une telle œuvre. Une telle œuvre libère. Elle nous libère de nos dieux et de nos chaînes. Elle transcende l'humain. Mon avis est peut-être personnel. Pourtant, ce documentaire me donne soudain l'envie de partager. Les fragments de la frise (cette tête de cheval, ce cavalier ou cet homme qui remet une sandale) me donnent envie de communiquer ma passion, mon énergie, à d'autres. La frise représente l'ensemble des citoyens athéniens au cours de la fête des Panathénées (les Grandes Panathénées avaient lieu tous les quatre ans, un peu comme nos événements sportifs internationaux ou nos Grandes Expositions). Il s'agit de la procession qui mène les Athéniens jusqu'à l'Acropole, pour revêtir la statue d'Athéna de sa tunique (péplos). Mais sur la frise, les hommes et les femmes sont à l'égal des dieux. Ils s'élèvent même en haut du temple aux côtés de leurs vénérables créateurs. Les sculptures grecques sont très réalistes et reproduisent la nature: cette veine saillante paraît gonflée de sang quand bien même elle n'est que de marbre. Tous les citoyens sont liés entre eux - et c'est justement le rôle de la religion : relier les humains entre eux - et pourtant ainsi reliés, les citoyens de la frise n'en gardent pas moins une personnalité unique. C'est ce contraste entre des figures, certes uniques et personnalisées, mais intégrées dans un ensemble uni et cohérent (mais difficile à interpréter), qui provoque l'émotion. Nous nous retrouvons tous sur cette frise. À notre place. Personnelle et sociale. Soit je me détache de la frise et je me retrouve seul, je n'existe plus. Soit je me noie dans la masse de marbre et je n'existe plus en tant qu'individu mais en tant qu'animal (l'animal politique d'Aristote). Cette frise est comme un contrat passé entre Athéna (protectrice de la cité d'Athènes) et ses citoyens (non plus ses sujets). C'est mon interprétation. Cette interprétation me vient de l'histoire du Parthénon. Comme lui, nous sommes tendus entre la perfection et la destruction, dans cet état de ruine qui est encore nous et qui, menacés de disparaître, nous force non pas seulement à restaurer mais aussi à préserver ce que nous voulons transmettre.

Voir les références de ce film sur le site d'Arte.

Publié dans Passé Présent

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yannaki 06/10/2008 14:05

Bonjour,
Merci pour ta visite, bravo pour le compte rendu il est complet...
Je vais ajouter le lien sur mon billet, et cool pour la rediff :)
@+

RanDom 06/10/2008 17:10


Merci Yannaki, et pour tous ceux qui sont passionnés par la Grèce et sa riche culture, rendez-vous sur ton
blog qui nous apporte une mine d'informations.

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