Pepe Carvalho, un privé à Barcelone

Publié le par RanDom

Nous avons tous été initiés aux polars par un privé aguerri qui nous faisait sentir inférieurs par son intelligence, sa capacité de discernement, une vision cynique de la société, ébréchée par des remontées de magma émotif. Ce privé généralement considéré comme un "renifleur de braguettes" ou comme un "fouilleur d'ordures" (pour rester poli) est en marge du monde comme nous même nous mettons en marge de notre quotidien en nous retirant lire ses enquêtes.

Je n'ai jamais été attiré par Sherlock Holmes ni par Agatha Christie. C'est le San Antonio de Frédéric Dard qui m'a plongé dans la fange du noir. J'aime bien ce prénom, Antonio. En italien. J'avais essayé Maigret mais les années 1930 m'effrayaient plus que les années 1945 de Nestor Burma. Les BD de Tardi me facilitèrent la tâche et Guy Marchand aussi. Nestor Burma devint un modèle. J'ai redécouvert ensuite l'original, le Burma de Léo Malet avant d'émigrer aux Etats-Unis dont les privés servaient de références à nos français. Toutefois, les polars américains me parurent bien stéréotypés, dépassés par les films noirs et hollywoodiens de la même époque. Il me fallait donc revenir dans ma bonne et chère Vieille Europe. Comme Pepe Carvalho revenant de la CIA, je posais mes neurones entre la Galicie et Barcelone, au nord de l'Espagne. Manuel Vázquez Montalbán devint mon auteur préféré du moment. Depuis 2004, je ne jure plus que par cette littérature méditerranéenne me faisant voyager du Portugal à l'Italie. Après Pepe Carvalho, je me suis intéressé à des commissaires transalpins voire siciliens. Et les polars italiens sont devenus mes références... Andréa Camilleri en tête.

Mais revenons à l'Espagne... Chercher Manuel Vázquez Montalbán dans une librairie relève de l'enquête policière. Parfois rangés à la lettre V de Vasquez ou M de Montalban, les livres à la tranche noire sont souvent noyés par les Vargas ou les Manchette. On peut également en trouver dans le rayon littérature étrangère. Le dernier livre que j'ai lu de cet auteur, d'ailleurs, n'est pas un polar, c'est Erec et Enide, publié en France en 2004, seulement après sa mort, le 18 octobre 2003 (il y a à peine 5 ans). Depuis, les livres de Manuel Vázquez Montalbán disparaissent des rayons et l'on ne trouve facilement que les dernières enquêtes de Pepe Carvalho. 

Manuel Vázquez Montalbán n'est pas seulement un auteur de polar. Je le considère comme l'un des grands intellectuels européens les plus actifs et les plus lucides de son époque. Il est né en 1939, à Barcelone, se décrivait comme un "accro du boulot" et publiait énormément de livres, jusqu'à avouer : "il faudra que j'arrête d'écrire un jour pour me rappeler comment on vit." Comme son héros Pepe Carvalho, l'auteur se pense comme un piéton de l'histoire qui ne cesserait de marcher. Son style est très personnel et mélange la critique à l'humour. Romancier, essayiste et poète, M. Vázquez Montalbán n'a jamais abandonné le journalisme et possède une vision aiguë de la réalité.


Dans ses chroniques hebdomadaires publiées dans les quotidiens espagnol El Pais et italien La Repubblica ou dans le mensuel français Le Monde diplomatique, il donnait son point de vue sur l'actualité, analysant la situation politique et sociale du monde au jour le jour. Le cycle des romans ayant Carvalho pour héros, entamé en 1972 avec Yo maté a Kennedy (J'ai tué Kennedy ou les mémoires d'un garde du corps) lança son inventeur sur le marché et lui valut un succès international. L'enquêteur galicien, «ancien agent de la CIA, ex-membre du Parti communiste, intransigeant, cultivé, brutal dans nombre de ses comportements et bon vivant», a derrière lui plus de 25 années d'existence littéraire et des admirateurs inconditionnels qui ont créé à son nom des amicales, des cafés ou des forums de discussion Internet.

J'ai découvert Pepe Carvalho par la télévision, grâce à Arte qui rediffusait la série. Le premier épisode que je vis, Los Mares del Sur (Les Mers du Sud), me conquit par la profondeur des personnages, l'intrigue sociale aiguisée. Le roman avait reçu le prix Planeta 1979 et le prix international de littérature policière 1981. Je vis à la télé les différents épisodes de la série, et lus avec délectation les autres romans ou nouvelles.

M. Vázquez Montalbán est également l'auteur d'enquêtes romancées sur des personnages clés, comme son Autobiografía del general Franco (Moi, Franco), Pasionaria y los siete enanitos (La Passionaria), O César o nada, qui a pour cadre la Rome des Borgia.

Fin gourmet, grand cuisinier, fou de cette « religion laïque » que représente pour lui le football, M.Vázquez Montalbán a toujours défendu des positions de gauche, ce qui lui a valu de connaître les prisons franquistes dans sa jeunesse. Cet écrivain «hispano-catalan, peut-être aussi européen ou euro-africain», comme il s'est un jour défini, a obtenu en 1995 le prix national des lettres espagnoles pour l'ensemble de son oeuvre. Diplômé ès lettres, il a été nommé docteur honoris causa de l'Université autonome de Barcelone. Mais les collègues et amis de cet homme simple et réservé continuent à l'appeler Manolo.

Manuel Vázquez Montalbán  est mort à Bangkok le 18 octobre 2003. Il venait d’achever un roman de 800 pages, intitulé Millennio, mettant en scène une dernière fois le détective privé Pepe Carvalho (paru en poche en 2007). J'ai découvert Pepe Carvalho à la mort de son auteur. Je m'apprête bientôt à lire son ultime enquête. Mais pour sûr, le privé de Barcelone continuera d'inspirer mon estomac et mon regard sur le monde.

Des liens pour prolonger
mon article et votre plaisir...


Sur le site d'Arte, plusieurs pages sont consacrées à Manuel Vázquez Montalbán.

La chaîne franco-allemande diffusa en série quelques enquêtes de Pepe Carvalho, interprété par Juanjo Puigcorbé. Jean Benguigui fait un sympathique Biscuter.

Le site d'Arte est très complet, avec en bonus une
enquête interactive de Pepe Carvalho.

Manuel Vázquez Montalbán  sur Vespito.net.
"Manuel Vázquez Montalbán ou la liberté d'écrire" (Courrier de l'UNESCO).

Une tentative de "bio-bibliographie de Pepe Carvalho"

Les passionnés de gastronomie catalane peuvent toujours tenter sans risque les recettes de cuisine de Pepe Carvalho.

Sur mon blog, j'évoque aussi mon intérêt pour le commissaire Maigret, qui inspira Andréa Camilleri, le créateur du commissaire Montalbano (à ne pas confondre avec Montalbán !)

Publié dans Archives

Commenter cet article