Femmes à vendre : un trafic mondial

Publié le par RanDom

Cet article est la deuxième partie d'un dossier consacré au trafic international d'êtres humains. J'ai entrepris le compte-rendu d'articles, publiés dans le Courrier International n° 917 (29 mai - 4 juin 2008), sur un sujet intitulé "Femmes à vendre". Nous avons tous plus ou moins entendu parler de ces filles de l'Est qui, abusées par des rabatteurs, se retrouvent sur les trottoirs de nos pays occidentaux, à se prostituer pour payer des dettes accumulées. Mais le phénomène étudié ici dépasse le cadre de la prostitution et du proxénétisme. On n'ose parler d'esclavagisme, mais à lire les diverses enquêtes réalisées, comment qualifier autrement cette "Traite" de femmes dont l'espoir d'accéder à notre bonheur occidental est exploité par des filières de mieux en mieux organisées.

Désormais, comme il existe un marché mondialisé pour la plupart des marchandises, il existe un marché international pour ces marchandises déshumanisées et ballottées à travers chaque continent, voire dans le monde entier. Il est difficile d'analyser froidement ces faits. Dans
un premier article, je suis parti de cas particuliers qui m'ont touché pour brosser des généralités plus objectives.

Dans ce deuxième article, je passe en revue les différentes régions du monde pour évoquer les particularités de chacune d'entre elles et les convergences de méthodes.

Dans un dernier article, je conclurais par les lenteurs de la prise de conscience et de la réaction des organisations internationales (comme l'ONU, l'UE ou les Etats-Unis).

1) Partons de
la carte « traite des êtres humains » qui se trouve à la page 41 de ce Courrier International n° 917. On constate que les filières de l'esclavage sexuel exploitent les pays moins développés pour fournir les plus riches.

a) En Europe, les pays d'origine se situent à l'Est, les pays de destination à l'Ouest ; la Pologne ou la République tchèque sont à la fois pays d'origine et de destination. Selon le journaliste britannique Misha Glenny (auteur de McMafia : Crime Without Frontiers, Bodley Head, avril 2008), la Bulgarie joue un rôle crucial dans les opérations de trafic : les gangs bulgares envoient des femmes vers le sud, dans l'UE via la Grèce, vers le sud-est (en Turquie et au Moyen-Orient), vers l'ouest (en Albanie) et vers le nord (en Rép. tchèque et en Allemagne). Une fille qu'il a interviewée en Israël était passée entre les mains de Moldaves, d'Ukrainiens, de Russes, d'Égyptiens et de Bédouins, avant d'arriver à sa destination finale : un bordel de Tel-Aviv.

La région des Balkans est une plaque tournante du trafic. Il y est impossible de distinguer pays d'origine, de transit et de destination. La transition de l'économie planifiée à l'économie de marché, ainsi que les conflits (Kosovo, Bosnie...) ont permis aux trafiquants de recruter des victimes parmi les nouveaux pauvres et les nouvelles catégories de personnes vulnérables : jeunes au chômage, femmes ayant perdu leur emploi, membres de la communauté rom. Quand le conflit des Balkans s'est calmé, on a commencé à voir sur les routes des trafiquants qui se rendaient de Serbie au Kosovo et en Bosnie pour organiser des ventes aux enchères de femmes. Les victimes étaient ensuite réparties dans des maisons closes où les premiers clients étaient souvent des casques bleus, protégés par l'immunité diplomatique que leur confère leur statut de personnel des Nations unies. Lire 
l'histoire de Nita.

b) En Amérique, les pays d'origine sont «latin» (Brésil, Mexique...) ; les pays de destination au Nord.

c) On trouve aussi des pays d'origine en Asie (où Chine - lire ci-dessous - et Inde sont à la fois d'origine et de destination). Le Japon et l'Australie sont des pays de destination. En Thaïlande - lire ci-dessous, - le commerce sexuel des enfants s'est répandu essentiellement pendant la guerre du Vietnam quand les soldats américains fréquentaient les bordels de Bangkok. Dans les années 1970, des groupes criminels, conscients des profits juteux qu'ils pouvaient en tirer, ont commencé à organiser des voyages de tourisme sexuel en Thaïlande pour les hommes européens. Mais c'est dans les années 1990, au moment où l'essor économique de l'Indonésie, de la Malaisie, des Philippines et de Singapour a commencé à marquer le pas et que des femmes sans emploi se sont laissé attirer par le secteur du « divertissement », que le trafic transfrontalier s'est développé. Aujourd'hui, on estime qu'environ 200 000 de ces femmes travaillent au Japon, dans des saunas, des salons de massage et des réseaux de téléphone rose pour rembourser les prétendus coûts de leur recrutement et de leur voyage, enchaînées aux proxénètes et aux trafiquants par des liens de peur, de servitude et de honte. Selon End Child Prostitution in Asian Tourism (organisation internationale dont le siège est à Bangkok), les enfants vendus par les parents indigents ou enlevés par des groupes mafieux sont introduits du Vietnam en Thaïlande, du Myanmar aux pays de la côte Pacifique et du Népal en Inde.

d) En Afrique, le Nigeria (malgré sa richesse pétrolière) a l'un des revenus par habitant les plus faibles du monde ; depuis quelques années, de jeunes nigérianes arrivent en Italie, officiellement « parrainées » par des amis proches, pour travailler comme infirmières ou dans l'hôtellerie, mais elles ne tardent pas à s'apercevoir qu'elles sont tombées dans des réseaux de prostitution dirigées par des mères maquerelles. Elles sont maintenues dans un état d'esclavage pour dettes par l'intermédiaire de rites vaudous et de serments. Après un périple à travers l'Afrique qui peut durer plusieurs mois et au cours duquel elles passent d'un rabatteur à l'autre, elles se retrouvent sur les trottoirs du nord de l'Italie, isolées, perdues et terrorisées par les punitions infligées par des « gros bras » ou par les menaces de représailles contre leur famille restée au Nigeria.


2) Après cette première revue générale des différentes régions du monde, on peut zoomer sur certaines d'entre elles.


a) Femmes roumaines et moldaves livrées à l'Ouest
La jeune photographe Dan Popa s'est fait connaître par son reportage sur le trafic d'êtres humains en Moldavie, qui a été publié par le magazine Ogoniok (Moscou). Elle a réalisé les portraits de quelques-unes des 500 femmes retournant chaque année en Moldavie et bénéficiant de l'un des programmes de réinsertion mis en place par l'antenne locale et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). On estime à 100 000 par an le nombre de femmes placées sur le « marché des services sexuels » par des pays de l'ex-URSS. Ce trafic est l'un des effets collatéraux des changements politiques qui ont provoqué la disparition du bloc socialiste dans les années 1990.
À Chisinau, l'OIM est à l'origine de nombreuses initiatives pour tenter de sensibiliser la population aux dangers du trafic d'êtres humains : n° de téléphone gratuits, sites Internet et nombreuses campagnes d'affichage ciblant notamment les plus jeunes. L'OIM a parrainé la projection dans les lycées moldaves du film suédois Lilya 4-Ever (2003) qui raconte l'histoire d'une mineure russe prise au piège de la prostitution forcée. Le film, tiré d'une histoire vraie, a été également diffusé par la télévision nationale. L'OIM assiste par ailleurs les nombreuses ONG installés en Moldavie, telle La Strada qui aide les femmes à se réinsérer, car celles qui parviennent à échapper aux griffes de leurs geôliers doivent affronter l'opprobre d'une société encore très traditionnelle... Entre 2000 et 2007, l'OIM a aidé au rapatriement de 1277 victimes en Roumanie. Certaines de ces personnes, essentiellement des jeunes femmes, vivent aujourd'hui cachées, bénéficiant du programme de protection de témoins mis en place par le gouvernement roumain sous la pression de l'UE. En Roumanie, l'application de la convention entrée en vigueur au mois de février 2008 (à lire dans le prochain article) est de la responsabilité de l'Agence nationale contre le trafic de personnes (ANITP) qui a traité en 2007 les cas de 1659 personnes (dont 750 hommes et 274 mineurs) reconnues victimes de la traite d'êtres humains.

Les trois phases principales du trafic d'êtres humains :
1. La phase « orientale » (fin des années 1980 et début des années 1990) :
La « marchandise » était principalement acheminée vers Istanbul, Ankara et les autres grandes villes turques.
2. La phase « yougoslave » jusqu'en 2003 :
Pendant le régime de Slobodan Milosevic, l'embargo international a favorisé l'apparition de nombreux groupes criminels et les contrebandiers des années 1990 travaillaient de mèche avec les autorités. Les premiers Roumains à s'intéresser à ce trafic se sont associés à leurs voisins ex-yougoslaves qui avaient défriché le terrain. Grâce à eux, la « marchandise » roumaine et moldave arrivait plus vite en Italie et, de là, dans toute l'Europe occidentale.
3. La phase « européenne » à partir de 2004 :
Le centre de gravité de ce trafic s'est encore déplacé : si, dans les années 1990, les trafiquants se concentraient sur l'axe turco-yougoslave, ils se sont aujourd'hui réorientés sur le centre de l'Europe, notamment à cause des nouvelles adhésions à l'UE (Bulgarie, Roumanie). À partir de 2004, les trafiquants ayant accumulé beaucoup d'argent ont commencé à acquérir des pied-à-terre en Europe occidentale pour développer leurs activités : clubs de nuit et autres maisons de passe semi-légales devenus trop visibles, il ne fallait pas moins regrouper les filles encore dispersées à travers la Serbie, la Bosnie, le Kosovo, la Macédoine et l'Albanie. Après l'an 2000, on a vu émerger des destinations « exotiques » : certains États arabes (lire ci-dessous, « Dans les pétromonarchies du Golfe ») et même le Japon. L'appât du gain a pratiquement éliminé les barrières de nationalité ou d'origine : les chefs de réseau sont roumains, mais aussi italiens, autrichiens, grecs... Des sources policières affirment ainsi qu'un des principaux fournisseurs du marché japonais est la mafia tchétchène, qui était active en Moldavie et en Roumanie dès les années 1990. À travers diverses filières, des filles roumaines sont arrivées au Japon, dans les régions de Tokyo (dont le quartier de Kichijoji), de Nagano, de Chugoku, de Shimane...

Le calvaire des jeunes filles prises au piège
1. L'annonce dans le journal : « On recrute des danseuses pour... » une destination de rêve. D'autres annonces offrent des emplois de baby-sitter, d'hôtesse d'accueil ou même de cueilleuse de fruits. Elles s'adressent, comme par hasard, à des femmes, jeunes de préférence... Les annonces sont attractives : bon salaire, logement compris, frais de transport remboursés.
2. La frontière franchie, confiscation du passeport. On donne aux filles quelques billets pour les amadouer. Elles apprennent ensuite que des messieurs tout ce qu'il y a de plus honorable désirent les connaître en échange de sommes d'argent. Les récalcitrantes sont battues et séquestrées jusqu'à ce qu'elles acceptent les nouvelles règles du jeu.
2.1. Les filières qui traversent aujourd'hui la Roumanie vers l'espace ex-yougoslave ont été aidées indirectement par les réaménagements politiques et territoriaux des Balkans. Les tensions inter-ethniques, les combats récurrents, l'enclavement, l'état d'insécurité, l'aggravation de la corruption et du trafic d'armes ont représenté autant de facteurs favorisant le développement de ce phénomène. De Roumanie, les convois de trafiquants d'êtres humains partent en Serbie, se dirigeant souvent vers la zone hôtelière de Veliko Grodziste ou de Varset, en Voïvodine.
2.2. Leurs routes se divisent : les filles peuvent aller en Albanie (à destination de Tirana ou de Durrës), en Bosnie (vers Sarajevo, Brcko ou le fameux marché «Arizona» fréquenté par les soldats de l'ONU - au Kosovo, les policiers affirment qu'on trouve les plus grands bordels des Balkans à cause des soldats internationaux) ou en Italie, via Bari. Dans une autre variante, les filles arrivaient en Occident par Belgrade, la Croatie ou la Slovénie.
2.3. Les trafiquants ont pour règle de se respecter et de se soutenir mutuellement, sinon de s'ignorer dans leurs opérations ; il en résulte une délimitation assez précise de leurs « territoires » : dans la zone albanaise, la mieux organisée, trois gangs sont dirigés par les Dusan, Alahalec et Samir ; la filière serbe est sous le commandement de Jivan et Zvonko ; les principaux convois à destination de l'Italie sont organisés par un certain Genarinno. Les Serbes conduisent la «marchandise» jusqu'à la frontière du Kosovo (ou de l'Albanie). De là, les filles sont prises en charge par les Albanais, qui les transportent en Italie dans des embarcations rapides.

3. Prostitution, mendicité, travail illégal, il existe des réseaux spécialisés dans chacune de ces filières, y compris dans celle de personnes handicapées. Aurelian Pavel, chef de la BCCO (Brigade de lutte contre le crime organisé) de Constanta (sur la mer Noire) explique qu'il y a de nombreux groupes mafieux, organisés autour d'une famille ou d'un clan, essentiellement dans la population rom ; et selon lui, en 2007, quelque 150 femmes et enfants ont été envoyés de Constanta pour mendier en Europe (essentiellement vers l'Italie ou l'Espagne). Ces réseaux sont bien organisés et obéissent à une hiérarchie très stricte. Ils ont des raccoleurs, des transporteurs, des hébergeurs et des gros bras.

4. Un seul trafiquant condamné en Roumanie, entre 2001 et 2002 ! On comprend pourquoi cette activité a le vent en poupe. Sa pénalisation reste dans la plupart des cas un vœu pieux, et les statistiques montrent que, du moins jusqu'en 2003, ce phénomène a été alimenté par la tentation de gains faciles et colossaux, mais aussi par la tolérance des juges roumains qui ont remis en liberté la plupart des accusés. Aujourd'hui, néanmoins, de nombreux trafiquants d'êtres humains de l'espace yougoslave sont emprisonnés au pénitencier d'Ibrizovo (Macédoine). Ce sont en partie les témoignages de victimes roumaines qui ont rendu possible leur arrestation.


b) Chine, une plaque tournante
Le rapport 2007 du département d'État américain (voir le prochain article) place la Chine dans la liste des pays à surveiller particulièrement. Selon ce rapport, des femmes et des enfants venues de Mongolie, du Myanmar, de Corée du Nord, de Russie et du Vietnam, sont vendues en Chine comme épouses, prostituées, esclaves. À l'inverse, des femmes chinoises, à qui on a promis un travail légal, sont contraintes à la prostitution à Taïwan, en Thaïlande, en Malaisie ou au Japon. Le trafic concerne aussi des Chinoises en Chine même, avec au moins 10000 victimes par an. Les chiffres officiels chinois confirment cette analyse : en 2007, selon l'agence Xinhua, 1496 cas concernant 3000 victimes de trafic international d'êtres humains ont été décelés par la police des frontières chinoises ; le ministère de la Sécurité dénombre 2500 cas où des femmes et des enfants avaient fait l'objet de trafic sur le territoire chinois.
- En juin 2007, la Chine découvrait horrifiée le scandale de centaines de migrants, dont des mineurs, mis en esclavage dans des briqueteries de la province du Shanxi. Quelques mois plus tard, les adultes rescapés constataient qu'ils ne pouvaient poursuivre leurs bourreaux...
- En janvier 2008, un journaliste d'un quotidien cantonais se faisant passer pour un client dénonçait le trafic d'enfants originaires de Liangshan (au Sichuan) dans la province du Guangdong. Âgés de 13 à 15 ans, ces jeunes sont loués par centaines comme bêtes de somme par des trafiquants aux usines de cette province qui a donné à la Chine sa réputation d' « usine du monde »...

c) Thaïlande, autant victimes que bourreaux
Le rapport 2007 du département d'État américain fait également référence à la Thaïlande de manière préoccupante : elle est citée en lien avec le Canada, l'Australie, le Qatar, la Finlande, l'Indonésie, la Russie, la Corée du sud et le Kirghizistan. C'est à la fois un pays d'exploitation des étrangers et une plaque tournante pour les marchands d'esclaves. Sur tous les continents, on trouve des Thaïlandais - en tant que victimes et en tant que bourreaux.
- En 2007, plusieurs Thaïlandais ont été envoyés comme travailleurs temporaires aux États-Unis, où ils se sont trouvés réduits en esclavage pour dette.
- Des propriétaires de bateaux de pêche thaïlandais ont fait de même avec des Birmans, et un réseau indien a fait transiter des immigrés clandestins par Bangkok avant de les envoyer en Occident.
- Bangkok n'a pas ratifié la convention internationale pour la prévention et la lutte contre le trafic d'êtres humains, ni le protocole contre la vente, la prostitution et la mise en scène pornographique des enfants. Le trafic d'êtres humains n'a donné lieu qu'à une seule et unique condamnation, celle de la Cambodgienne Khunthea, condamnée en 2005 à 50 ans de réclusion pour prostitution de huit jeunes filles envoyées en Malaisie. En 2006, le gouvernement cambodgien a affirmé qu'un nombre important de ses ressortissants étaient exploités en Thaïlande et, pour certains, forcés de travailler comme mendiants. La plupart sont des femmes et des enfants, et, si leur nombre fait débat, il est évident pour tout piéton se promenant dans les rues de Bangkok que ces personnes « travaillent » effectivement comme mendiants (souvent handicapés, ou mutilés par les mafias, et donc complètement dépendants).
- La Thaïlande ne dispose pas du cadre législatif nécessaire pour enquêter sur les cas de trafic d'êtres humains sur son territoire ou à l'étranger. Une affaire de réseau de prostitution exploitant des Thaïlandaises à Manama (Bahreïn) n'a même pas fait l'objet d'une enquête par les services de police censés traiter les cas d'exploitation de femmes et d'enfants. Les autorités du Bahreïn étaient indignés que les Thaïlandais osent même songer à enquêter sur leur territoire (pas d'inculpation, pas d'arrestation, et aucune femme n'a été libérée de son asservissement physique et économique)...

d) Dans les pétromonarchies du Golfe
Chaque citoyen dispose d'un certain nombre de titres de séjour, qu'il peut attribuer à des travailleurs immigrés selon des quotas par pays définis par le gouvernement. Une famille peut embaucher une employée de maison et un chauffeur, tandis que les entrepreneurs peuvent faire venir des ouvriers par centaines. Les titres de séjour sont re-vendus par les ayants droit, ce qui constitue, pour certains d'entre eux, une véritable rente. Et, une fois que quelqu'un a ainsi « acheté » un travailleur, il lui confisque son passeport et le tient donc à sa merci. C'est ce que dénonce le quotidien koweïtien Al-Jarida, pour qui ce système s'apparente nettement au trafic d'êtres humains. Il faut rappeler que, dans ces six monarchies, c'est aux immigrés, qui représentent entre 20% et 80% de la population, qu'échoient tous les métiers pénibles.

Alors que les jeunes Kurdes irakiens tentent leur chance en Europe, la région kurde du nord de l'Irak a vu arriver au cours des trois dernières années des milliers de travailleurs venus des régions pauvres du monde. Selon les estimations, entre 10000 et 15000 étrangers travaillent au Kurdistan irakien. Si la plupart viennent du sud-est de la Turquie et peuvent quitter le pays à tout moment, d'autres, venus de pays comme le Bangladesh, l'Indonésie, les Philippines ou l'Éthiopie, ne pourront pas repartir avant deux ou trois ans. Ils n'ont droit à aucun congé, encore moins à un voyage payé pour rentrer chez eux. Comme ils parlent rarement l'arabe et l'anglais, ils se retrouvent entièrement à la merci des employeurs locaux.
Hommes et femmes d'Asie et d'Afrique de l'Est sont très recherchés au Kurdistan. Les autorités ont délivré l'année dernière 400 permis de séjour pour travailleurs « sous contrat ». Ces étrangers sont balayeurs, éboueurs, personnels de ménage dans les hôpitaux, serveurs de restaurant, vendeurs dans les centres commerciaux ou employés de maison. Pour un directeur d'hôtel « Les Bangladais sont frugaux et fiables » alors que les Kurdes trouvent selon lui toujours un prétexte pour ne pas venir travailler... La demande de travailleurs « sous contrat » attire des agences douteuses, mais aussi des trafiquants d'êtres humains. Il existe des sociétés fictives qui établissent de faux contrats et se procurent des visas pour l'Irak auprès de fonctionnaires corrompus de l'ambassade d'Irak à Dubaï. Des dizaines de Bangladais se sont ainsi retrouvés à Erbil au cours des dernières semaines (mai 2008) ; sans papier ni argent, certains n'ont plus que la mendicité comme recours. Certains meurent, d'autres se donnent la mort.
Plusieurs centaines de femmes originaires de pays pauvres travailleraient également au Kurdistan. Comme dans certains riches pays du Golfe, elles risquent des violences sexuelles dans cette société puritaine. Les agences et les employeurs, eux, n'ont rien à craindre sur le plan juridique...

Le travail d'enquête des journalistes et la mobilisation d'organisations non-gouvernementales permettent d'améliorer notre information concernant ce phénomène de trafic d'êtres humains. Consommateur moyen, j'ai parfois tendance à passer à côté de telles informations, à zapper, parce que la presse, la radio, la télévision et internet (nos principales sources) mettent sur le même plan les débats politiques, les exploits sportifs, les publicités, les chroniques people et les enjeux de société. Moi-même, dans ce blog, je traite de multiples sujets sans parvenir vraiment à distinguer ce qui devrait, en premier, attirer notre attention de citoyen. Mais à la fin de cet article, il m'apparaît évident que le sort de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes asservis, doit nous préoccuper et forcer les autorités internationales à mener une lutte rendue compliquée par l'organisation efficace des réseaux mafieux et des filières esclavagistes. Négliger ou pire, nous rendre complice d'un tel trafic, revient à nous asseoir sur nos Droits de l'Homme et ne plus reconnaître notre dignité humaine.

Dernier article : "Femmes à vendre : pas de conclusion, des résolutions".

Publié dans L'autre sexe

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cat 13/10/2008 20:00

Au niveau structure, ton article m'a renvoyée à mes cours d'histoire ;)

pour le fond, je te félicite de relayer l'info. Si je ne m'abuse, une île n'est pas citée en méditerranée et pourtant, une véritable plaque tournante, il s'agit de la crête. un reportage a été diffusé assez récemment, dans 66 minutes il me semble sur la 6 (je ne suis pas sûre ;) ) et qui expliquait, comme tu le fais très bien aussi, les procédés et les aboutissants de ce trafic.
des jeunes femmes de l'est étaient invités à se rendre en crete pour travailler comme danseuse, et finissaient prostituées. impossible de sortir du système, puisque les passeports sont d'office pris par le propriétaire du bar, qui nie la prostitution des filles ... et c'est lui qui estime quand elles ont suffisamment payé leur dette.

c'est absolument effrayant de voir cela à notre époque. Le rêve occidental pour les femmes devient un véritable cauchemar humain, une honte humaine ...

bises

ps: merci pour le lien ;-)

RanDom 13/10/2008 20:32



Merci pour ton info, Cat ! Ton exemple vient enrichir l'article et ton récit évoque la descente en enfer des héroïnes (malgré elle) du film Sex Traffic.

La structure de l'article te rappelle un cours d'histoire, parce qu'à l'origine je ne destinais pas ce texte à mon blog. Mais la volonté de contribuer à diffuser l'information fut plus forte...
On peut regarder un match Roumanie-France à Constanta sans oublier la souffrance de personnes qui, à Constanta (port cité dans l'article), rêveraient d'être à ma place.

A bientôt de te lire !