La pudeur et la probité difficile face à l'horreur nazie

Publié le par RanDom

J’ai déjà cité le Journal des années noires, écrit par Jean Guéhenno, dans trois articles précédents. Ce dimanche fut une journée importante pour l’épanouissement de ma conscience. Quand il faut faire un choix, prendre des décisions, s’engager, j’aime retrouver ensuite quelques repères qui me réconfortent. J’ai donc relu ce qu’avait écrit Jean Guéhenno il y a 67 ans, jour pour jour. Il fait référence à des vertus comme la pudeur, la probité, toutes qualités difficiles à atteindre et préserver, face à l’horreur du nazisme.

 

Une collègue vient, aujourd'hui 20 octobre, de me prêter un livre : Enzo TRAVERSO, La violence nazie, une généalogie européenne, La Fabrique-éditions, Paris, 2002. Je vais me plonger dans cet essai qui semble faire écho à mes réflexions du moment. Peut-être fera-t-il l’objet d’un compte-rendu ultérieur. Mais en attendant, lisons ce que nous apprend Jean Guéhenno…

 

20 octobre 1941

Hier, j’ai lu le manuscrit nouveau de Blanzat ; ce matin, d’anciennes lettres de J… Et me voici accablé par le sentiment de ma lourdeur. J’ai vécu si grossièrement, si rapidement, si peu et si mal attentif aux âmes. Il me semble bien voir ce qui fait le principe de ma grossièreté… J’ignorais pour moi-même la pudeur et l’imaginais mal dans les autres. Je montrais toujours ce que j’étais, assez prêt à faire une règle de cette franchise impudique et naïve. Je n’ai pas assez réfléchi qu’il y a des âmes plus discrètes, enveloppées de pudeur comme d’un voile, et il a dû m’arriver de ne pas prendre assez garde à ne pas les froisser. Je croyais que les autres n’étaient que ce que je les voyais être. Imbécile ! Aurai-je le temps encore de vivre un peu finement ?

J’admire la gentillesse de Blanzat. Son petit garçon est revenu à Paris, et il est plein de peur à l’idée de tant de froissements qui vont l’atteindre, peut-être ; de quel ton il dit : « Mon fils ! »

 

21 octobre 1941

Discussion avec J. P. sur le langage.

Quel est l’essentiel du langage ? N’est-ce pas d’exprimer au plus près la pensée. Et ainsi bien écrire, c’est bien penser, et bien penser, c’est bien écrire. C’est toujours la même probité difficile. Je pense à cette idée chrétienne selon laquelle la parole du Christ, l’Évangile, est un autre corps du Christ. Je serais assez prêt à laïciser cette idée. Le langage des hommes est un autre corps des hommes. Et comme notre corps porte notre esprit, notre langage doit le porter aussi, le porter tout entier. Et comme les tares de notre esprit finissent par s’inscrire dans notre corps, il arrive qu’elles s’inscrivent dans notre langage. Trop d’écrivains contemporains, vaniteux et irresponsables, font du langage un usage mol et lâche. Hommes sans parole, ils ne tiennent jamais le coup que leur langage promet. Et c’est ainsi qu’on devient « homme de lettres », charlatan, histrion. Le langage mérite une autre révérence…

 

22 octobre 1941

Anniversaire de l’entrevue de Montoire : la « Collaboration » que cette entrevue inaugura va son train : sommes-nous au fond de l’horreur ? Ce matin, les journaux publient cet avis :

 

AVIS

« De lâches criminels, à la solde de l’Angleterre et de Moscou, ont tué, à coups de feu tirés dans le dos, le Feldcommandant de Nantes (Loire-Inférieure), au matin du 20 octobre 1941. Jusqu’ici, les assassins n’ont pas été arrêtés. 

« En expiation de ce crime, j’ai ordonné préalablement de faire fusiller 50 otages.

« Étant donné la gravité du crime, 50 autres otages seront fusillés au cas où les coupables ne seraient pas arrêtés ici le 23 octobre 1941, à minuit.

« J’offre une récompense totale de 15 millions de francs aux habitants du pays qui contribueraient à la découverte des coupables.

« Des informations utiles pourront être déposées à chaque service de police allemand ou français. Sur demande, ces informations seront traitées confidentiellement.

« Paris, le 21 octobre 1941.

« Der Militärbefehlshaber in Frankreich

« Von Stülpnagel

« General der Infanterie. »

 

Les journaux, dociles, impriment en grandes capitales le chiffre de 15 millions de francs, il semble qu’il s’agisse d’un nouveau prix de la Loterie nationale. Mais cinquante Nantais ont été fusillées ce matin. Quel Français n’a entendu les salves ? Quel silence et quelle angoisse, tout à l’heure, dans le métro.

À deux heures, le Maréchal nous a parlé une fois de plus. Il a dénoncé les complots de l’étranger, de l’Angleterre, nous a invités au mouchardage. « Ne laissez plus, nous a-t-il dit, faire ce mal à la France. » Et il a pris soin, pour le cas où cela nous aurait échappé, de nous faire remarquer  qu’il avait la voie brisée.

 
Retrouver des extraits du Journal des années noires dans ma rubrique : "Le poids des mots". 
1. "
Journal des années noires"
2. "
20 septembre, l'anniversaire de Valmy"
3. "
Les Français et leur goût du pain ou de la liberté"
4. "
La pudeur et la probité difficile face à l'horreur"

Publié dans Archives

Commenter cet article

cat 21/10/2008 21:09

prends ;) je t'autorise
je n'ai toujours pas vu persepolis, et pourtant, ce n'est pas faute de le vouloir ;)

la culture, c'est ce qui permet de confronter les opinions, les différents points de vue, ce qui nous oblige à remettre en question, à constater ...

bisous

RanDom 21/10/2008 23:02


Merci, je mets ici le lien vers ce nouvel article pour raccorder ta réflexion au cheminement de ma pensée. Celle-ci se présente ici de manière
brute mais s'est développée au fur et à mesure de mes expériences et surtout de mes rencontres. Autant d'occasions où il fallut me remettre en question. Bisous.


cat 21/10/2008 20:50

je trouve ta réponse intéressante !

pour ma part je pense qu'on est poussé parce que l'on est aussi. il y a des gens qui sont froncièrement du côté de la vie, et d'autres non ...
et ceux qui sont du côté de la vie, quoiqu'il arrive, ils se relèveront toujours !

je ne sais pas comment aujourd'hui on peut résister. chacun le fait à sa manière par des actions qui semblent pour d'autres insignifiants, des trucs bêtes pour la planète, parce que la planète ce sont les gens.

tu vois, je vais dire un truc que beaucoup considèrent comme un truc con, je refuse obstinément de me rendre en vacances dans des lieux où la misère est reine, parce que je refuse non pas d'affronter cette misère, mais de mettre en scène ma propre richesse.

quand on me dit, ils ne sont pas malheureux etc ... je doute, quand ils voient ces gens qui viennent dépenser ce que eux mettent des années à gagner, je trouve cela indécent.

on vit dans la société de consommation, est on obligé de devenir un mouton de consommateur ?
on vit dans une société du gachis, est on obligé d'être un mouton encore une fois ?

réfractaire je suis née, réfractaire je reste
et je dis

tout le monde se jette dans la Loire, qu'est ce que je fais ?
Je les regarde et je pense que ce sont des abrutis ;)

je ne sais pas aujourd'hui comment les uns et les autres font
ce que je sais c'est que je ne veux pas faire des choses qui ne me ressemblent pas. je ne supporte pas quand je dois me résigner
et ce même si perfectude n'est pas de ce monde, et même si je suis moi aussi un être imparfait .. mais je tends à être ce que je suis, qui je suis ... et cela ne passe pas par être le clone d'une société.

la résistance passe aussi par la recherche d'une vérité, par ne pas accepter les choses comme on nous les présente, mais bien par chercher, fouiller et user de notre esprit critique ;)

bonne soirée

bisous

RanDom 21/10/2008 21:06



Merci, Cat, pour ta dernière remarque qui conclue un avis lui-même pertinent. Mais ta dernière remarque est une belle phrase qui raisonne en moi et que je rendrai un
peu plus visible sur mon blog. Elle me rappelle une phrase de Marjane Satrapi, dans Persepolis (4) : "Une fois de plus, j'arrivai à mon éternelle conclusion : il fallait
s'instruire." C'est le premier acte de résistance d'une Iranienne face à un régime qui a restreint toutes ses libertés de femme. J'avais fait un dessin que je vais mettre en ligne
dès ce soir. Et si tu m'y autorises, je mettrais sous mon dessin, à côté de la phrase de Marjane Satrapi, ta citation. Merci Cat, pour ta phrase qui peut nous paraître une évidence, à nous, mais
qui malheureusement, dépasse tant de gens.



cat 21/10/2008 06:59

comme il est aisé de manipuler les gens ... en les culpabilisant.

j'ai retourné dans ma tête des millions de fois cette question, qu'aurais je fait !!!

je n'arrive pas à comprendre pourquoi nos sociétés n'acceptent pas la différence.
ma mère dit que je suis sa fille pas pareil, ... mais je lui ai demandé si elle se rendait compte que pour moi, c'était eux qui étaient des pas pareil pour moi !!!

j'ai une de mes amis d'enfance qui a fait son mémoire sur le journal le gatinais notamment pendant la guerre, je veux dire la seconde. elle a eu beaucoup de mal parce que beaucoup d'archives ont disparu.

Montargis a d'ailleurs vu sa devise remise en cause après la guerre, en raison du nombre de collabos qui y habitait ... Montargis le franc ... le franc était de trop.

quand on y pense, la valeur de l'argent, de nos jours, et sûrement de plus en plus, prend le pas sur les autres valeurs ... sur l'humanité ...
quel dommage ! quel gachis !

quant au fait que l'auteur se rende compte qu'il n'avait pas eu conscience que des gens étaient enveloppés d'un voile de pudeur et qu'ils prenaient ses avis probablement tranchés en pleine figure les laissant démunis et interdit. que dire de plus si ce n'est ... il vaut mieux tard que jamais ;)
le fait qu'il s'en rende compte est déjà un énorme pas ;)


bonne journée

RanDom 21/10/2008 20:12



Bonsoir Cat ! Très intéressant ton commentaire. Moi aussi, je me posais régulièrement cette question. Désormais, je m'en pose une autre : que faire aujourd'hui pour
me trouver à l'avenir du côté de ceux qui résistent contre ceux qui préfèrent se résigner à subir ?

Je ne crois pas qu'on puisse choisir d'être résistant. On est poussé. On est poussé par les circonstances. On est poussé par sa culture et son éducation. On est poussé par sa situation sociale,
sa famille et ses relations. On est poussé par la peur, la force physique, par la force morale. On est poussé vers la vie ou vers la mort. Il y a trop de facteurs pour répondre aisément à la
question. Mais je sais aujourd'hui que grâce aux relations que j'entretiens, grâce aux nombreuses sources d'informations (que je varie), grâce à la situation sociale
qui me libère, grâce à mon petit confort qui me met à l'abri du besoin, grâce à mes engagements qui entretiennent mes valeurs morales (la solidarité, la tolérance...), je
m'entraîne du côté de ceux qui défendent avant tout les droits humains (des femmes, des enfants, des hommes).

Je sais que je ne serais jamais un ange ! ni un sauveur ! Les Résistants n'étaient que des femmes et des hommes ! Le Limousin est une terre de Résistance : ses habitants y sont marqués par la
géographie, je pense. Les terres enclavées, les monts, la Creuse... On peut y prendre le maquis. Et tout le monde se connaît. Les réseaux de solidarité sont très forts. De générations en
générations, certaines valeurs, certaines solidarités se transmettent. J'ai moins senti cela dans le Centre-Val de Loire, qui ne me semble pas être une véritable région, car elle est
découpée par ses Tourangeaux, ses Angevins, ses Beaucerons, ses Berrichons, etc. L'Auvergne et l'Aquitaine sont également divisées. Mais le Limousin est une région ramassée sur elle. Il y est
difficile de s'y intégrer, mais une fois adopté, il se passe deux choses :

1°) On profite d'un réseau de solidarité très fort. On s'épanouit...
2°) On a envie de participer à cette solidarité et de s'engager. On échange...
Et ainsi de suite !

Voilà où j'en suis. Ma nouvelle région à une taille humaine. A l'échelle de ma région, on peut faire bouger les choses. Dans d'autres régions, on se dit que rien ne bougera jamais. Je laisse les
"collaborateurs" se résigner. Je préfère "résister" au fatalisme et faire en sorte que nos conditions de vie, à nous et à nos enfants, toujours s'améliorent ! Cela s'appelle, je crois, la
citoyenneté...

Sur ces longues pensées, je te laisse à ta belle soirée, Cat. Et bonne nuit aux lendemains heureux.