S'instruire pour entretenir sa petite maison

Publié le par RanDom

J’ai découvert Marjane Satrapi en 2000, lors de la parution du 1er tome de Persepolis (L’Association). J’ai dévoré les tomes suivants. J’ai dévoré les autres œuvres de cette femme iranienne. J’ai vu le film. J’ai même placé le premier article de mon blog sous son « marrainage ». Ce soir, je mets en ligne mon premier dessin entièrement au marqueur noir, réalisé d’après une petite vignette du tome 4 de Persepolis (2003). Le message de cette vignette m’avait drôlement éclairé, et j’avais décidé d’inscrire les mots de Marjane Satrapi dans ma mémoire en reproduisant le dessin au format A4.  

J’ai ajouté quelques éléments, comme la télécommande, pour rappeler la force magnétique que possède ce petit objet dans notre quotidien : j’aime le contraste entre le journal qui barre le regard de la jeune femme (mais ouvre son esprit) et la télécommande qui ouvre la fenêtre télévisuelle (mais ferme son esprit)… J’ai aussi rajouté les magazines qui n’informent pas forcément mais qui nous accompagnent par leurs couvertures rassurantes où nous sourient les « super héros » modernes de notre société de consommation. Nous faisant oublier que nous aussi, nous avons un rôle à jouer. Le thé ou le café, c’est pour rester éveillé. Dans ma vie, il fait souvent nuit (comme ce soir), lorsque je me tourne vers d’autres horizons que mon horizon limousin ! 
 

Je ne fume pas, c’est Marjane Satrapi qui fume. Je ne fume pas mais ici, la cigarette concentre mon regard sur la réflexion de la lectrice. Sur sa réflexion et ses inquiétudes. Elle ne sourit pas. Contrairement aux filles qui charment les Unes de magazines. Elle ne sourit pas car la recherche de la vérité n’est pas très divertissante. Disons qu’il y a des informations qui divertissent, des diversions, et il y a d’autres informations qui, si elles ne sont pas drôles, peuvent tout de même épanouir notre humanité. Marjane Satrapi ne sourit pas, mais se libère en prenant sa vie en main, en prenant sa tête en main, en prenant ses idées en main, sans se laisser piéger par ce que la société de consommation voudrait qu’elle vive et voudrait qu’elle pense. J’ai aussi ajouté le tableau suspendu au-dessus de Marjane Satrapi. La dessinatrice les représente souvent ainsi, ces tableaux aux arabesques persanes. L’art est un moyen de rechercher la vérité et de se libérer de l’ignorance. La lampe fait bien sûr référence aux Lumières.

 

Je n’ai pas essayé de faire un beau dessin car je ne me suis jamais destiné à bien dessiner. Je connais mes limites et les tremblements de mes doigts ! Par ce dessin, je voulais passer du temps sur la formule de Marjane Satrapi qui domine son dessin :

 

« Une fois de plus, j’arrivais à mon éternelle conclusion : il fallait s’instruire. »

 

Pourquoi cette phrase toute simple me fit tant d’effet ? Parce que je suis professeur et que mon rôle n’est pas simplement de garder des enfants enfermés dans une salle de classe. Cette phrase exprime la responsabilité de l’enseignant : « Instruire ». Et ce verbe, pour moi, il a toujours signifié « Libérer ». Libérer et ouvrir l’esprit. Instruire, c’est offrir la possibilité à un adolescent de se construire une petite maison. J’écris « petite maison » en faisant allusion à un document que je montre aux élèves de 6e : une scolarité complète de l’âge de 3 ans à 17 ans coûte 90 540 euros à l’État (en 2002-2003, d’après les chiffres du gouvernement) ; dans ce document, il y a une phrase qui s’achève par ces mots : « le prix d’une petite maison ». J’explique à mes élèves que la petite maison, elle est dans leur tête. Mes élèves se marrent ! Sur ce même document, il y a un portrait de Grisha Charpack : né en Pologne, il arrive en France en 1932 (à neuf ans, mes élèves en ont onze), avec ses parents et ses frères.  Il apprend le français et complète son instruction grâce à l’école publique. Devenu chercheur en physique nucléaire après la Seconde Guerre mondiale, il obtient en 1992 le prix Nobel de physique. Mes élèves ont alors compris ce que représentait cette petite maison. On a tous dans la tête une petite maison. Et on a tous envie que sa maison soit la plus belle pour y inviter ses amis. Mais à l’enfance, sans instruction, comment se construire cette maison ? Et à l’âge adulte, sans instruction, comment l’entretenir, cette petite maison, où l’on voudrait s’y bien sentir ? Et si l'Etat délaisse l'instruction de ses citoyens, à quoi ressemblerait la ville composée de toutes nos petites maisons ?

 

Comme Grisha Charpack, Marjane Satrapi a choisi la France pour exprimer son talent et pour nous instruire sur l’histoire et le quotidien en Iran. Elle nous instruit aussi sur notre façon d’accueillir les étrangers et comment sont reçues les leçons de l'Europe dans le monde (des leçons qui ne sont pas toujours en concordance avec nos actes).


La phrase de Marjane Satrapi me fit aussi de l'effet parce que si j'ai découvert Marjane Satrapi, c'est parce qu'alors, j'avais une élève iranienne dans l'une de mes classes. Une fille iranienne qui ressemblait drôlement à Marjane Satrapi, avec ses cheveux très noirs et son gros grain de beauté. Je me souviens qu'elle dessinait, elle aussi, des arabesques au feutre noir sur sa feuille blanche. J'ai compris cette année-là, dans un collège que les médias placent dans des "quartiers difficiles", que le professeur instruit ses élèves autant qu'il s'instruit par eux.  


J’ai reproduit le dessin de Marjane Satrapi pour ne jamais oublier la responsabilité que j’ai, non pas seulement vis-à-vis de mes élèves, mais d’abord vis-à-vis de moi-même. L’instruction est d’abord une affaire personnelle : chacun est responsable de sa petite maison. On doit aider les enfants et les adolescents à construire leur petite maison. Mais lorsqu’ils deviennent adultes, comme vous-mêmes êtes adultes, ils sont libres de faire de leur petite maison ce qu’ils veulent. Ils en sont responsables. Vous êtes libres de vos opinions. Mais que vaut une opinion non instruite ? Que vaut une information non vérifiée ? Que vaut une information qui se transforme en fantasme, en peur ou en menace ? Pensez aux trois petits cochons et au loup. Quelle maison voulez-vous avoir pour vous protéger du loup ? La maison la plus solide n'est pas les murs de nos frontières. La maison la plus solide face à la loi du plus fort, c'est la raison, c'est l'instruction.

 

Catgirl m’a écrit, dans un commentaire d’aujourd’hui : « la résistance passe aussi par la recherche d'une vérité, par ne pas accepter les choses comme on nous les présente, mais bien par chercher, fouiller et user de notre esprit critique. »
 

J’aime la petite maison de Catgirl, j’aime son blog aussi.

Et « Une fois de plus, j’arrivais à mon éternelle conclusion : il fallait s’instruire. »

Publié dans Archives

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mutuelle jeune 19/11/2009 10:13


super ce blog
bonne continuation et
bientot


Mina 24/10/2008 23:13

je vais dire comme les autres, tu as un vrai talent pour le dessin...

Moi, je me bas pour faire des... grrrrrr !

si tu le souhaitais, tu pourrais t'y mettre sérieusement.

Et ton texte super.

Je vais me contenter de poser une question :

c'est quoi pour toi, s'instruire ?

RanDom 24/10/2008 23:55



Merci, Mina ! Je vais m'intéresser à tes grrrrrr qui ont l'rrrrrr sup'rrrrrrr rieurs ;)
Ta question est puissante : c'est quoi s'instruire ? M'instruire, c'est 99,99% de ma vie parce que je suis resté à l'école, tu sais, et je passe 99,99% de ma vie à m'instruire pour rendre le
petit 0,01% qu'il me reste heureux.

Plus sérieusement, et en dehors de l'école, je crois que s'instruire, c'est ce qui permet de remettre en doute ce qu'on m'apprend, ce qu'on me dit, afin de me libérer l'esprit de tout le
superflu. Enseigner ne suffit pas à instruire, apprendre ne suffit pas pour s'instruire. Par exemple, les élèves qui remettent en doute ce que je leur apprend s'instruisent. Ils font fonctionner
leur cerveau, ils enquêtent, comme une instruction de dossier. Je leur dis, c'est peut-être usant, de s'instruire comme ça, mais c'est la seule façon de se libérer et de se prendre en main plutôt
que de se faire embrigader et de se faire avoir. S'instruire, c'est donc partir en quête. Et Mina, on part souvent en quête de vérité car elle n'est pas incompatible avec la quête d'amour, au
contraire !

Concrètement, je m'instruis pour m'ouvrir l'esprit : par exemple, je m'intéresse à ce qui se passe dans le monde, sans m'arrêter aux frontières de la France. Rien que ça, me mettre à la place de
l'autre, c'est une méthode qui me sert pour m'instruire.

Vrai sujet de philosophie. Et bonne question !
Bonne nuit, bon week-end, Mina !



cat 22/10/2008 06:36

ma petite maison, ce sont mes grands parents qui m'ont aidé à en construire les fondations de manière très solide et sur le terrain.
Aujourd'hui disparus tous les deux, moments où chacun prend un bout de ce qui a été eux, je suis étonnée que mes cousins cousines, frères et soeurs ne souhaitent qu'une seule chose, alors que je voudrais tout d'eux ... parce que je me suis beaucoup construite avec eux.

c'est eux qui m'ont donné le goût de l'instruction, et que l'instruction passe par l'école, mais pas que par l'école ;)
c'est une affaire de tous les jours :D

pour ton dessin, j'ai cru que c'était une vignette de la bd ;)

j'aime beaucoup ton soucis du détails qui effectivement refléte ce que tu en dis.
notamment le visage figé ainsi que la cigarette suspendue. les yeux stupéfaits !!!

ton dessin est très réussi et fait parfaitement passer un message :D

je finirais en disant, au choix
que la culture est un puit sans fond
ou une montagne sans sommet

bonne journée

RanDom 22/10/2008 13:37



Très jolies formules : c'est le mythe de Sisyphe ou le tonneau percé des Danaïdes. Tu as raison quand tu dis que la famille est un autre cadre permettant
l'instruction. On a souvent la chance d'avoir dans sa famille des membres qui nous servent de repères, en plus des parents. On ne choisit certes pas sa famille, mais on peut choisir, à
l'intérieur de celle-ci, des modèles. Et puis ce qui est très important, c'est le côté affectif de la famille. Il est désormais prouvé que le développement physique et intellectuel dépendait de
l'épanouissement affectif. D'où la responsabilité des parents vis-à-vis de leurs enfants. Mais là encore, il faut savoir doser : trop d'affection peut étouffer, alors c'est difficile et c'est
pour ça que l'éducation et l'instruction sont des combats de chaque instant où rien n'est jamais acquis.

Merci pour tes compliments sur le dessin (voir ma réponse à Gari). J'ai dit un jour que je faisais du dessin comme d'autres font du yoga. J'aime aussi ce dessin parce que je me souviens du moment
de quiétude où dessiner put écarter de moi toute forme d'anxiété.

Bonne après-midi, Cat.



gari 21/10/2008 23:42

hey! mais tu gribouille toi aussi ! en meme temps ca m'étonne pas , une personne qui a souvent une craie , un crayon , un stilo ect , en main , ne peut l'éviter , parceque les mots ne suffisent pas toujours pour
une expréssion , ces pensées s'expulsent le long du bras et tout à coup on a crée , matérialisé une idée ,
un sentiment , ect...
tu fais ca plutot bien , faut continuer ;)

RanDom 22/10/2008 00:06



Venant de toi, Gari, c'est un compliment que je ne prends pas à la légère ! Ceci dit, je dessine surtout pour passer une heure ou deux concentré sur une table en
essayant de me relaxer. C'est vrai que dessiner fait appel à la pensée ! Et je crois que je dessine autant pour exprimer ma pensée que pour la construire. Je pense que toi aussi, quand tu peins,
tu ne matérialises pas seulement une pensée mais tu la construis en même temps que ta peinture se réalise. C'est pas seulement un truc d'artiste, mais aussi un truc de prof : ce qui compte n'est
pas toujours ce qu'on a lu, ce qu'on a dessiné, ce qu'on a écrit. Ce qui compte, c'est aussi ce moment pendant lequel on a lu, pendant lequel on a dessiné, pendant lequel on a écrit, et qui nous
a rendu plus intelligent. Après, on peut être déçu du résultat, mais ce n'était pas du temps perdu, on ne regrette pas.

J'aime bien les BD. Si je voulais réaliser une BD, je m'occuperai du texte. Mais il est important, lorsqu'on écrit le texte, d'avoir plein d'images à l'esprit. Alors, parfois, au lieu d'écrire
les textes, je dessine les images. Très modestement. Parce que je respecte trop les vrais dessinateurs qui, eux, travaillent vraiment. Bonne et belle nuit, Gari !