Fari lu quarantottu ou la peur du désordre

Publié le par RanDom

Littérature italienne

 

Léonardo SCIASCIA, Gli zii Sicilia, Giulo Einaudi, Turin, 1960

Les oncles de Sicile, traduit par Mario Fusco, éd. Denoël, 1967,

édition revue et corrigée : L’Imaginaire Gallimard, 294 pages (juin 2006).

 

Résumé :

Le titre fait allusion à l’usage sicilien qui consiste à donner l’affectueux surnom d’oncle à des personnes qui incarnent un pouvoir, surtout quand celui-ci est considéré comme bénéfique. Dans chacun de ses quatre romans brefs, le petit monde sicilien se trouve transformé par un tournant de l’Histoire :

 

-       la victoire de Garibaldi bouleverse la vie d’un hobereau monarchiste (Quarante-huit) ;

 

-       pendant la guerre d’Espagne, un paysan engagé du côté des franquistes découvre qu’il se bat contre ses frères (L’antimoine) ;

 

-       à la Libération, les Américains débarquent avec leurs bienfaits, mais aussi leurs incompréhensions (La tante d’Amérique) ;

 

-       à la mort de Staline, un cordonnier ne se remet pas des révélations du XXe Congrès (La mort de Staline).

 

Quarante-huit :

L’histoire se situe, comme son titre l’indique, au milieu du XIXe s., entre 1847 et 1860. Dans une postface écrite pour la traduction française, Sciascia souligne l’antériorité de son récit par rapport au Guépard de Tomasi di Lampedusa, qui connut un succès considérable à partir de sa publication posthume pendant l’hiver 1958. Mais si l’un et l’autre parlent des remous qui se sont produits au moment du rattachement de la Sicile à la métropole, c’est dans une optique diamétralement opposée, car le pessimisme nostalgique du prince de Salina n’a rien de commun avec l’opportunisme couard que montre ironiquement Leonardo Sciascia.

 

« QUARANTOTTU, s. m. : désordre, confusion. Par allusion aux événements de 1848 en Sicile. Fari lu quarantottu, finiri a quarantottu, apprufittari di lu quarantottu, fig. c’est-à-dire faire du désordre, finir dans le désordre, profiter du désordre. Gaetano Peruzzo, Dizionario Siculo-Italiano, Tip. Amato, Castro, 1881 (auteur d’une Histoire de la ville de Castro). »

 

Le narrateur est le fils du jardinier du baron Garziano (nom d’origine espagnole). La participation du baron (et de l’évêque) aux événements de 1848 est ainsi décrite à travers le regard critique du jardinier que rapporte son fils. Celui-ci fait son apprentissage de la vie, aussi bien politique qu’amoureuse (le jeune narrateur évoque son amour pour la fille du baron). L’expérience du père doublée par la narration du fils confirme l’importance de la lecture et de l’écriture pour tout engagement politique.

 

Le père : « Il s’en prenait aussi au baron, il disait « ce salaud » ou « ce salaud-là »,

suivant que, dans sa colère, il se le figurait proche ou éloigné. »

 

L’histoire se déroule dans un bourg de Sicile, Castro, non loin de Castelvetrano, d’Agrigente et de Marsala, autres lieux cités. La puissance de l’Église apparaît à travers les personnages de l’évêque (homme de pouvoir, manipulateur) et de la baronne (donna Concettina est contre les « tentations » de toutes sortes, elle embrigade sa fille Cristina, tandis que le fils Vincenzino compte entrer dans les ordres). Les nobles, les galantuomini, le cavaliere Cesare Melisenda di Villamena doivent réagir face à la montée des libéraux qui s’opposent au pouvoir des Bourbons et à l’obscurantisme du roi Ferdinand Ier. Le 12 janvier, les habitants de Palerme se soulèvent et le gouvernement est obligé de transiger. Après l’échec de l’insurrection en Calabre, le succès des Siciliens encourage les Napolitains à secouer le joug de l’absolutisme. Le gouvernement n’a plus d’appui dans l’île (hormis à Messine). Les nouvelles autorités siciliennes libérales rétablissent la constitution de 1812.

 

On voit alors comment les conservateurs détournent la « révolution » à leur compte. Détenant la richesse, les armes ou une légitimité plus ou moins morale, ils noyautent le conseil civique en espérant un retour à l’ancien régime. Les mesures prises ne ravalent que la façade. Rien n’est fait pour ramener la paix ni pour rendre la justice, et ce sont donc les brigands et bandits, réfugiés dans la rude campagne environnante, qui commencent à faire la loi. L’influence du conseil civique apparaît dès lors dérisoire, et l’on devine que tout se joue en dehors du bourg, en dehors de la Sicile même (cf. l’intervention régulière de soldats venus dans l’île pour déporter les insurgés arrêtés, la fuite à Malte, l’espoir d’une intervention de marins anglais, la ferveur pour le pape…). Au final, l’intervention de Garibaldi (débarquement à Marsala) en 1860 conclut les événements par une touche de mépris pour le notable de Castro et sa cocarde accrochée à la poitrine en un ultime retournement de veste.

 

L’ironie n’est pas seulement dans le style de l’auteur mais aussi dans l’enchaînement des faits. Cette ironie permet à Sciascia de souligner la couardise du baron vantard, l’hypocrisie des mœurs (cf. les aventures du baron et de la servante Rosalia) ou au contraire la naïveté des hommes d’honneur. Elle dénonce enfin la cruauté des puissants comme des plus petites gens : « Pour distraire le baron de ses malheurs domestiques, il se produisit un petit fait en janvier 1850. (…) Un régiment vint à Castro avec une cinquantaine de gendarmes conduits par un homme qui était célèbre en Sicile à cause de sa haine envers les libéraux et des sévices qu’il leur faisait subir. Après celui de Maniscalco, le nom du lieutenant Desimone signifiait la prison et la mort, car il était le bras droit de Salvatore Maniscalco et son plus brutal exécutant. Je me le rappelle comme je le vis en ce jour où le printemps devait être imminent – il me semble encore sentir les fleurs un peu amères des amandiers, dans le jardin du baron Garziano. Je revois son nez couvert de petites veines, son regard porcin qui semblait ramper sur les choses, ses jambes courtes et hésitantes sous un ventre en tonneau ; il était gai, éclatait de rire et, en riant, donnait des tapes affectueuses sur les épaules du baron (…). Et le baron riait lui aussi (…). Le vin augmentait la familiarité entre le lieutenant et le baron ; ils parlèrent des ennemis de l’ordre qu’il y avait à Castro, puis des femmes, de celles de Palerme et de celles de Trapani ; le baron préférait celles de Trapani, le lieutenant jurait que les Palermitaines, sans nul doute avides d’argent et pleine de fantaisie, étaient les plus fougueuses qu’il eût connues. Ils se mirent d’accord sur les Syracusaines, le baron en avait connu une et le lieutenant aussi : « mais une grande dame, cher baron, de quoi se lécher les doigts… Une chose grecque » - et le baron l’approuva : « vous l’avez bien dit, les Syracusaines sont des choses grecques… Celle que je… vous me comprenez… c’était une statue, tout à fait une statue, et pour moi, elle faisait des choses, des choses… » Le soir, entourés par un demi-cercle de soldats et de gendarmes, et appuyés contre le mur du monastère de San Michele, je vis les onze libéraux qui avaient été arrêtés : ils avaient les mains enchaînées, et étaient attachés entre eux avec des chaînes ; la lumière jaune des lanternes, changeante et vacillante, faisait émerger de l’ombre tantôt le visage du pharmacien Napoli, tantôt celui de don Giuseppe Nicastro, et d’autres (…) ; des visages qui semblaient marqués par la fièvre et pétrifiés d’effroi. Au-delà de la haie de soldats, à l’extérieur, il y avait les gens du bourg ; le bruit avait circulé qu’on allait fusiller les prisonniers, les gens avaient accouru, et affluaient silencieusement devant le couvent. Mais le lieutenant Desimone voulait simplement plaisanter, et après une heure ou deux, il fit accompagner les prisonniers à la caserne des gendarmes ; satisfait, il s’en retourna au palazzo Garziano, raconter au baron le tour qu’il avait joué et faire un bon dîner. »

 

            La réflexion politique qui organise le récit n’entrave pas l’émotion ; au contraire, la pudeur du narrateur (engagé dans les rangs de Garibaldi) le rend encore plus sympathique ; et s’il se régale des frasques du baron, il confesse un regret : « Cristina de son côté se faisait plus belle et plus lointaine, toujours plus lointaine pour moi ; elle ne jouait plus et ne descendait plus dans le jardin*, donna Concettina sentait souffler la tentation dans son épanouissement, et c’est pourquoi elle ne la quittait pas d’une semelle. Je la voyais presque toujours à la fenêtre de ce que donna Concettina appelait la chambre de travail, penchée sur son tambour à broderie qui se couvrait sous ses mains de fleurs éclatantes, et son profil délicat était alourdi et comme tiré en arrière par les chignons de cheveux dorés. J’avais pour elle un vague sentiment d’amour, fragile et léger, me semblait-il, comme un épi qui poussait sans donner de grains ; quotidiennement présente, elle vivait déjà en moi comme dans l’essence du souvenir, mémoire et mélancolie, épi léger et gracile qui ne donne pas de pain. On disait qu’elle était promise à un homme de Castelvetrano, un bel homme qui avait le double de son âge et qui était très riche ; j’éprouvais un certain soulagement à penser qu’une fois mariée elle s’en irait du pays, et que je ne la reverrais jamais plus, que je me la rappellerais toujours telle que je la voyais à sa fenêtre, un profil de très jeune fille, léger et aérien comme un fin croissant de lune. »

 

* Le jardin est un lieu fortement symbolique, et le jardinier, paternel, est un personnage positif. C’est dans ce paradis que le narrateur passe les étapes de son initiation sexuelle. « Donna Concettina jugeait ma compagnie pernicieuse pour Cristina qui revenait toujours en nage de nos jeux dans le jardin ; sa mère craignait qu’elle n’attrapât une pneumonie (…) ; Cristina rentrait crottée, avec des éclaboussures de boue jusque dans ses tresses, des accrocs à sa robe, des écorchures sur les mains, elle revenait de nos jeux toujours plus mal élevée, chaque fois plus mal élevée : ses réponses comme ses silences en témoignaient. Donna Concettina disait toujours : « Chaque fois que tu te frottes à celui-là, tu me reviens comme un diable ; mais je vais te faire taire ; je vais te conduire chez les sœurs du couvent » (…). Une fois, Cristina apporta chez elle un lézard vivant qui s’agitait, attaché dans le piège d’herbes dans lequel nous l’avions pris ; donna Concettina poussa un mugissement et s’évanouit. »

 

Le père jardinier à son ami Vito Lacruna : « Les chiens font leur métier de chiens,

mais toi qui es un homme, tu devrais entrer par la porte. »

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cat 25/10/2008 20:30

j'aime beaucoup les extraits que tu as choisi.

j'avais lu le tout avant les extraits ce matin devant mon café !
et je découvre une période de l'histoire qui m'est totalement étrangère, et cela me rappelle, que décidément, ma vie n'y suffira pas pour apprendre tout ce que j'aimerais savoir ;)
alors quand certains étalent culture, je me dis que peut-être celle-ci n'est pas aussi grande qu'ils voudraient le faire croire ;)

je ne crois pas avoir vu le Guépard.
je t'avoue que historiquement, la période Louis XVI, Napoléon,
plus tard la guerre du Viet nam et
maintenant surtout la seconde guerre mondiale est ce qui retient mon attention.

le règne de Louis XVI parce que je ne saurais dire pourquoi, une tendresse pour cet homme maladroit qui aimait être roi mais ne savait comment si prendre et il faut le dire, il n'a pas eu de chance il n'est pas arrivé au meilleur moment ...
Napoléon car, je pense que, outre l'influence familiale par mon père durant mon enfance, j'ai toujours gardé une impression de survol de cette période.

la guerre du Viet Nam, c'est parce que je visionnais pas mal de film sur le sujet durant mon ado, et que je ne comprenais pas pourquoi il se passait des horreurs là bas, sans pour autant décidé de qui étaient les bons et qui étaient les méchants, mais en constatant des ravages humains, dans les chairs et les âmes que cette guerre produisait.

enfin, la seconde guerre, sûrement parce que mes grands parents l'ont vécu, parce qu'elle m'est peut etre plus abordable.

en tout cas, ton blog est une découverte, et donc pour moi l'occasion de m'enrichir, d'apprendre et de partager.

merci pour tout cela

bonne soirée

RanDom 25/10/2008 21:51



Bonsoir, Cat !

Je ne crois pas qu'on puisse avoir une grande culture mais on a au moins la culture qu'on mérite. J'ai découvert Leonardo Sciascia par des chemins détournés : les polars italiens. Et Sciascia m'a
fait revenir à l'Histoire... On ne se refait pas !

Je connaissais mal l'histoire de nos voisins (l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne...), pourtant, ils se sont construits avec nous, et parfois en s'opposant à nous. Louis XVI, je l'ai redécouvert en
étudiant Marie-Antoinette. C'est un roi que la guillotine me rendait humain, lui qui n'avait pas choisi d'être roi et dont la responsabilité lui incombant (résoudre une crise économique, sociale
et politique) était trop lourde. Il n'était pas comme notre président : il n'avait pas réponse à tout, il le savait, et comme il n'avait pas de communiquants autour de lui, ses hésitations l'ont
perdu. J'arrive à me mettre "à la place" de Louis XVI, ce qui n'est pas le cas de Saint-Louis ou de Louis XIV ;)

Je connais ton intérêt pour la Seconde Guerre mondiale et j'ai mis un lien à la page que tu lui consacres, dans ton blog. Cela me fait dire qu'on n'a pas une culture, on
complète plutôt la culture d'un(e) autre. Et tu complètes ma culture... C'est pourquoi je suis heureux si mon blog peut t'apporter quelques informations que tu puisses replacer dans ta
culture étendue ;)

Je me suis arrêté à Garibaldi (il est de Nice mais Nice appartenait à l'Italie, c'est donc un vrai personnage européen, avec une grande avenue qui lui est dédiée à Limoges). Il faut encore que je
lise le roman sur la guerre d'Espagne (période actuellement exposée à Oradour mais dont on ne parle pas assez en France), puis sur l'arrivée des Ricains en Sicile (là encore, en Sicile comme au
Viêt Nam ou comme en Irak, pas de vision manichéenne, pas de bons d'un côté et de méchants de l'autre, mais cela n'empêche pas de faire un choix : le citoyen doit bien faire un choix.) Enfin, le
roman sur Staline. Je me rends compte que beaucoup de mes auteurs préférés sont - ou étaient - communistes. Mais pas des communistes naïfs. Comme eux, je m'intéresse beaucoup aux relations
du peuple et de la culture. Je pense que la culture peut libérer des dogmatismes (politique ou religieux) et n'appartient pas à une classe ou à une autre. Quand on me parle de culture
"populaire", je me mettrais presque en colère ! La culture libère, c'est mon credo. Si on enferme les gens dans une culture "populaire", alors ce n'est plus de la culture, c'est du "pain et des
jeux". Et puis la culture n'appartient à personne, elle relie les gens entre eux, elle nous rapproche.

J'ai choisi ces extraits qui associent la critique politique et l'émotion. Cela donne de la chair aux idées. Mon modèle du genre reste le Danube de Claudio Magris. C'est vrai que je me
cultive pour aller vers les autres, pour partager et pour être touché. D'où mon envie de transmettre le savoir mais aussi le plaisir que d'autres m'ont transmis. Alors ton commentaire,
ce soir, me réchauffe et m'encourage à poursuivre mes lectures et mes articles.

Bonne soirée.