Au Gui l'An neuf, mort pour la France d'une grippe espagnole

Publié le par RanDom

Dans le jardin d’Anna (paru dans Vers et prose, oct.-déc. 1913) 

 

Certes, si nous avions vécu en l’an dix-sept cent soixante

 

Est-ce bien la date que vous déchiffrez Anna sur ce banc de pierre

 

Et que par malheur j’eusse été allemand

Mais que par bonheur j’eusse été près de vous

Nous aurions parlé d’amour de façon imprécise

Presque toujours en français

Et pendue éperdument à mon bras

Vous m’auriez écouté vous parler de Pythagoras

En pensant aussi au café qu’on prendrait

Dans une demi-heure

 

Et l’automne eût été pareil à cet automne

Que l’épine-vinette et les pampres couronnent

 

Et brusquement parfois j’eusse salué très bas

De nobles dames grasses et langoureuses

 

J’aurais dégusté lentement et tout seul

Pendant de longues soirées

Le tokay épais ou le malvoisie

J’aurais mis mon habit espagnol

Pour aller sur la route par laquelle

Arrive dans son vieux carrosse

Ma grand-mère qui se refuse à comprendre l’allemand

 

J’aurais écrit des vers pleins de mythologie

Sur vos seins la vie champêtre et sur les dames

Des alentours

 

J’aurais souvent cassé ma canne

Sur le dos d’un paysan

 

J’aurais aimé entendre de la musique en mangeant

Du jambon

 

J’aurais juré en allemand je vous le jure

Lorsque vous m’auriez surpris embrassant à pleine bouche

Cette servante rousse

 

Vous m’auriez pardonné dans le bois aux myrtilles

 

J’aurais fredonné un moment

Puis nous aurions écouté longtemps les bruits du crépuscule

 


Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Je ne goûte pas souvent à la poésie. La poésie, que la poésie, me lasse bien vite. Guillaume Apollinaire n’est pas pour moi seulement poète. Il est d’abord, pour reprendre le mot du frère de G. De Chirico, Alberto Savinio, un « homme-époque » qui élargit les horizons de la modernité. Et les horizons de notre modernité ne sont plus la ligne bleue des Vosges ni la ligne Maginot. Les horizons de notre modernité s’étendent à toute l’Europe.

 

J’ai rédigé un article sur Saint-Martin, il annonçait l’été de la Saint-Martin, organisé ce week-end du 8 et 9 novembre 2008.  Je dois à présent évoquer mon image de Guillaume Apollinaire, décédé le 9 novembre 1918, le même jour où l’autre Guillaume, le deuxième, l’empereur à Berlin, abdiquait. Nous allons commémorer le 90e anniversaire de l’armistice, ce 11 novembre 1918. Et tous les poilus anonymes, tous les soldats inconnus, mériteraient un article. Je vous conseille donc le n° 336 de la revue L’Histoire qui consacre un dossier sur le sujet, sans oublier l’actualité puisque L’Histoire nous rappelle aussi la Géorgie. N’oublions donc pas la Grande Guerre, mais n’oublions pas non plus les petites : elles font toutes des morts et d’autres victimes.

 

Les destins européens de Saint-Martin et de Guillaume Apollinaire se croisent : le premier soldat devenu moine, le deuxième poète devenu soldat. Les deux sont devenus si populaires qu’ils ont leur lieu de pèlerinage, le premier à Tours dans sa basilique, et le deuxième à Paris au Père-Lachaise. Il ne fait pas de doute que nombreux seront les amis et amateurs de « Gui », ce 9 novembre, à se réunir autour de sa stèle de granit frappée de calligrammes, dont la gloire est aujourd’hui universelle.



Mort pour la France, le lieutenant Kostrowitzky n’aura pas connu la paix, notre paix. Les manifestations de joie, à l’armistice, ont le goût amer du convoi funèbre emmenant la foule au Père-Lachaise, ce 13 novembre 1918. Comme si s’annonçaient déjà, par la mort du poète-soldat, les tragédies du siècle à venir. On aurait pu croire que c’était le prix de la victoire, mais de quelle victoire s’agissait-il ? Qu’allons-nous commémorer, ce 11 novembre ? Nous qui savons tout de ce que n’a pas empêché le 11 novembre.  Nous qui rejetons trop vite les causes réelles de la Première guerre, sur cette Allemagne « boche et malade », et qui assistons maintenant, impuissants, aux nationalismes pourrissant encore et toujours l’Europe.

 

Vous connaissez bien Guillaume Apollinaire. Et rassurez-vous, je ne vous le présenterai pas. Du dictionnaire au Web (8,5 millions de pages recensées par Google), j’imagine les flots d’informations qui circulent toujours à son sujet. Et vous-même avez sans doute votre petite idée si vous avez lu un peu d’Apollinaire dans votre scolarité.

 

Guillaume Apollinaire est pour moi un nouveau Ronsard, comme on les aime en Touraine, ceux qui parlent de la Vie avec de l’Amour aux lèvres.

 

Pour tes roses

J’aurais fait

Un voyage plus long encore

(les trois premiers vers du poème Ispahan qui est l’un de mes préférés.)

 

De quel voyage nous parle Gui, mort pour la France ?

 

Wilhelm de Kostrowitzky est né à Rome, il n’est pas français. Et d’ailleurs, je vous la pose maintenant, cette question qui me vient toujours quand on me demande ma nationalité, qu’est-ce qu’être français ?

 

La mère de Guillaume s’appelle Angélique, elle est polonaise, fille d’émigré. Qu’est-ce qu’être polonais ? Le père de Guillaume ne s’est pas fait connaître. Il s’agirait d’un ancien officier du royaume des Deux-Siciles, et je vous le donne en mille : François Flugi d’Aspermont. D’où ma question : qu’est-ce qu’être italien ? 26 août 1880, naissance de Gui.

 

Il a cinq ans, Gui, quand sa mère est abandonnée par Flugi d’Aspermont. La mère et ses deux enfants (Gui a un petit frère de deux ans son cadet, Albert) s’installent à Monaco. Qu’est-ce que Monaco ? Guillaume Apollinaire échoue au baccalauréat, fin 1897. Il lit. Il lit abondamment.

 

La famille de Guillaume s’installe à Paris en avril 1899, mais dès octobre, on retrouve la trace des deux frères dans les Ardennes belges, où Guillaume s’initie au wallon et conte fleurette à Marie Dubois (on dit « Mareye » en wallon). Mais qu’est-ce qu’être belge ou wallon, n’est-ce pas, par les temps qui courent l’amour ?

 

Août 1901 : Guillaume accompagne la famille d’une petite Gabrielle (dont il est le précepteur) en Allemagne. Mais de quelle Allemagne parle-t-on ? Il écrit de nombreux poèmes et des textes en prose. Il est amoureux de la miss de son élève, la blonde anglaise Annie Playden. Mais vous allez me le demander, qu’est-ce qu’être « petite anglaise » ?

 

Il fait un long voyage, l’amoureux, en Europe centrale. Il fait le beau Danube bleu. Berlin, Dresde, Prague, Vienne, Munich, l’Allemagne du Sud. Tout l’été 1902. À douze ans de la Grande guerre et à trente-sept ans de l’enfer. En novembre 1903, Guillaume voyage à Londres dans l’intention de reconquérir Annie, mais celle-ci ne se laisse pas fléchir. Rupture définitive au cours d’un second voyage en mai 1904 (et Annie qui fait le voyage en Amérique laissant Guillaume dans la déjà vieille Europe).

 

Il est entré

Il s’est assis

Il ne regarde pas le pyrogène à cheveux rouges

L’allumette flambe

Il est parti

Picasso.

 

Max Jacob.

 

Jarry.

 

Marie Laurencin (en 1907).

 

Onze Mille Verges (en 1907, aussi).

 

Et d’autres encore…

 

En 1909, Apollinaire signe ses articles Louise Lalanne.

 

Je passe les détails. Je passe toutes les péripéties. Il me faudrait plus d’un article.

Je préfère imiter Gui et dépouiller sa biographie comme il dépouilla la poésie :

   

Dans Le Pont, il y a ces vers :

C’est

Pour

Toi

Seule

Que

Le

Sang

Coule

 

 

Guillaume qui vivait alors à Auteuil s’installe en janvier 1913 dans un appartement qu’il gardera jusqu’à sa mort (202, boulevard Saint-Germain). Il s’intéresse toujours, dois-je le préciser, à l’avant-garde littéraire et artistique. Il se rend ainsi à Berlin pour une exposition de Robert Delaunay ; le catalogue s’ouvre sur le poème Les Fenêtres. Mais les frontières se ferment, et qu’est-ce que c’est, une frontière ? À un an de la guerre.

 

Mars 1914 : La Fin de Babylone.
Juin 1914 : Premier calligramme.
Voilà pour les repères littéraires.

 
Septembre 1914 : Apollinaire qui a l’intention de s’engager, à Nice, rencontre Louise de Coligny-Châtillon. Voilà pour les repères humains. Lou le laisse sans espoir. Mais Gui et Lou continuent de s’écrire jusqu’en janvier 1916.

 

2 janvier 1915 : Gui rencontre une jeune fille dans le train. C’est le début d’une nouvelle correspondance qui prendra rapidement un tour tendre, Madeleine (Pagès). Le 10 août, ils sont fiancés ; à partir du 1er septembre, lui est maréchal de logis puis sous-lieutenant.

 

Fin 1915 – début 1916, il est en permission à Oran dans la famille de Madeleine. Le 9 mars 1916 est publié le décret lui accordant la nationalité française – et Guillaume, qu’est-ce qu’être français, toi qui a obtenu ma nationalité ? Toi qui l’a obtenue quand on m’a rien demandé ? Cinq jours plus tard, Guillaume le Français est renvoyé en première ligne faire la peau aux sujets de Guillaume l’Allemand. Il est blessé le 17 (éclat d’obus à la tempe droite). On retrouve donc le nouveau Français à l’hôpital italien du quai d’Orsay, en avril. Trépanation en mai. Publication d’un Poète assassiné ; dès octobre 1916, Guillaume reparaît dans les milieux littéraires ; il se remet lentement. En novembre, il écrit une dernière lettre à Madeleine, qu’il a délaissée depuis sa blessure.

 

Apollinaire voit les jeunes poètes se grouper autour de lui ; Pierre Albert-Birot, Pierre Reverdy, Philippe Soupault, André Breton le considèrent comme le maître de la génération nouvelle. Combien de générations depuis, meurtries ?

 

Enfin, il se marie. Le 2 mai 1918, avec Amélia Kolb, dite « Jacqueline » ou « Ruby », la « jolie rousse » du poème final de Calligrammes, publié en avril.

 

Il meurt, aussi. Le 9 novembre 1918, de la grippe espagnole, alors qu’il travaillait à la représentation de sa pièce Couleur du temps (elle aura lieu le 24 novembre), et à la mise au point d’un roman, la Femme assise (qui devait paraître en 1920). Le Temps et la Femme, couleurs universelles de nos vies.

  Guillaume Apollinaire fait partie des 30 à 40 millions de cadavres (toutes nationalités confondues) qui jonchent l’itinéraire de la grippe « espagnole » (250 000 allemands, 211 000 français, 200 000 britanniques) de mars 1918 à 1919. Cette infection virale a sévi dans les pays en guerre mais aussi dans le reste du monde ; comme on en ignorait l’origine, la propagande l’attribua à une arme bactériologique. Elle sema la panique, chez les civils comme chez les soldats : dans le monde entier, l'épidémie tue plus que la guerre et affecte surtout les sujets dans la fleur de l’âge.

 


Je vous passe la description de l’agonie de Gui, « mort pour la France ».  La tombe du poète trouve sa place et sa forme définitive au Père-Lachaise, grâce au peintre Serge Férat.

 

C’est l’entre-deux-guerre.

 

C’est le sifflet dont je me sers

Sur le théâtre de la guerre

Pour siffler les Boches en Vers

En Prose et de toute manière

 

Et que Lou siffle en ce sifflet

Pour appeler son grand Toutou

À Gui l’An neuf Et mon poulet

Souhaite à Lou l’amour partout

 

La nuit

S’achève

Et Gui

Poursuit

Son rêve

Où tout

Est Lou

On est en guerre

Mais Gui

N’y pense guère

La nuit

S’étoile et la paille se dore

Il songe à Celle qu’il adore

 

Morale

On est bête quand on sème

 

Lorsque deux nobles cœurs se sont vraiment aimés

Leur amour est plus fort que la mort-elle-même

Cueillons les souvenirs que nous avons semés

Et l’absence après tout n’est rien lorsque l’on s’aime

 

Ces derniers vers ne sont pas de Ronsard, mais d’Apollinaire (1880-1918).

Pensez à lui, pensez aux autres qui sont morts, pour la France et pour d’autres causes, il y a 90 ans. Et continuez d’aimer, même avec leurs mots, leurs vers et leurs pieds s’il le faut. Je pense qu’ils ne sont pas si vieillots.

Si vous souhaitez poursuivre le voyage vers les roses d'Apollinaire, vous pouvez vous rendre sur ce site hebergé par l'Université du Western Illinois. Il est très complet (beaucoup d'illustrations accompagnent de nombreux extraits) et il s'adresse autant aux professeurs de français qu'aux étudiants et à tous les amateurs de poésie.

Les vers de mon article sont extraits de :
APOLLINAIRE, Poèmes à Lou, précédé de Il y a, Gallimard, Poésies, édition de 1969.

L'article qui fut le point de départ de ce récit est "L'enterrement d'Apollinaire", par Laurence Campa, Maître de conférences à l'université Paris-XII-Val-de-Marne, paru dans le n° 336 de L'Histoire (revue citée plus haut et dont le lien se trouve dans mes affluents), p. 52.

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vita 03/11/2008 17:10

J'aime la poésie et les poètes.Cet article "humanise"G.Appollinaire et lui donne sa dimension d'être de chair et de sang. VITA

RanDom 03/11/2008 20:03



Merci Vita, j'aime la littérature, plus pour "la chair et le sang" que pour l'encre et la plume. J'ai une formation d'historien plutôt que
de lettré, alors je voulais rendre hommage à cet homme sans le déshumaniser.



cat 03/11/2008 06:51

un petit coucou
en attendant que monsieur le professeur et son inévitable Pignouf nous offre de nouveaux mots ;)

:0010:

RanDom 03/11/2008 15:19


Je lis ton message.
Puis je le relis.
(Sans te cacher que Pignouf le lit par-dessus mes épaules, les yeux fermés).
Et cela m'encourage.
A continuer...
:0010: Je te souhaite une bonne semaine.


Koulou 01/11/2008 19:53

Il m'est arrivé d'emprunter un bouquin sur Apollinaire à la bibli, c'était très sympa. Une compile complète de son œuvre publiée par la Pléiade. Idem pour Rimbault. Apollinaire joue beaucoup sur la façon d'écrire les mots. Il dessine avec, comme dans "allo la truie " que tu nous as mis. Un gugus intéressant sans aucun doute. un témoignage précieux sur le début du 20ème siècle.

RanDom 03/11/2008 15:18



J'aime beaucoup jouer avec les mots. J'aime aussi associer des dessins aux textes. Et ce que j'aime chez Apollinaire, c'est de voir comment le jeu littéraire peut
faire naître des émotions. Ce n'est pas le calembour gratuit qui fait rire 10 secondes et qu'on oublie. "Pour le témoignage précieux sur le début du XXe siècle",
tout à fait d'accord, et j'ajoute : "un repère précieux pour le début du XXIe siècle". A+ de te lire sur ton blog, Koulou, bonne semaine !



pasca 30/10/2008 09:32

salut, j'écris du slam (poésie contemporaine), je peins et dessine aussi. n'hésite pas à visiter mon blog : à bientot et bonne journée !

RanDom 03/11/2008 15:11



Merci pour ton passage, Pasca, et on ne manquera pas de découvrir ton slam, ta peinture et tes dessins sur ton blog. A bientôt !



cat 29/10/2008 06:35

doucement certains se décident à rendre hommage aux résistants de l'ombre, mais aussi à ceux qui sont morts, ou qui ont été obligé
je pense aussi au malgré eux ...

bisous et bonnes vacances

RanDom 29/10/2008 13:14



Merci, Cat ! En novembre, je ferai le compte-rendu de "La Violence nazie". Disons que c'est au programme. Mais la période Novembre-Décembre sera certainement moins
active sur OB que celle qui vient de voir naître mon blog. L'emploi du temps sera plus serré entre mon collège et mon petit appartement d'Auzette.

C'est pourquoi ces vacances en famille seront profitables. Au moins pour me libérer l'esprit de tous les mots jetés ici et pour profiter de leurs mots à eux.

Bisous.