La guillotine et la mort sérialisée

Publié le par RanDom

Enzo Traverso, dans son essai La violence nazie, une généalogie de l’Europe (2002), prend pour point de départ la guillotine, comme une étape essentielle dans le processus de sérialisation de mise à mort. Je développe son idée dans cet article.


 


La guillotine est le perfectionnement de la mannaia italienne (début du XVIIIe siècle). Pour Lamartine, « cette machine inventée en Italie et importée en France par l’humanité d’un médecin célèbre de l’Assemblée constituante, nommé Guillotin, avait été substituée aux supplices atroces et infamants que la Révolution avait voulu abolir. Elle avait de plus, dans la pensée des législateurs constituants, l’avantage de ne pas faire verser le sang de l’homme par la main et sous le coup, souvent mal assuré, d’un autre homme, mais de faire exécuter le meurtre par un instrument sans âme, insensible comme le bois et infaillible comme le fer. (…) C’était la douleur et le temps supprimés dans la sensation de la mort. »

 

Enzo Traverso souligne cette citation en l’opposant à Joseph de Maistre, aristocrate savoyard, qui dresse le portrait effrayant et admiratif du bourreau, dans une page des Soirées de Saint-Pétersbourg. Le bourreau y apparaît comme un pilier de l’ordre traditionnel. Les hurlements, les os qui craquent, le sang qui gicle, l’horreur de l’exécution, tout doit concourir, à travers la main du bourreau, à travers la terreur qu’il inspire (ces exécutions étant publiques), à l’ordre et à l’autorité du roi et de Dieu, garant de la bonne marche de cette société d’Ancien régime : « Dieu, qui est l’auteur de la souveraineté, l’est donc aussi du châtiment. » Si l’humanité apparaît, pour les Lumières, comme perfectible, prête à être modelée par la raison et orientée vers le progrès, l’humanité est pour de Maistre comme une espèce méprisable et sordide, toujours prête à tuer, sujet d’une histoire qu’il aimait représenter comme un carnage permanent. Sa vision est une préfiguration d’un univers nihiliste où il ne reste aucune place à la raison et aux progrès des Lumières. Les arguments maistriens permettent de justifier l’ordre divin et l’absolutisme. Ils sont repris par les tenants de la peine de mort. Et ils préfigurent le fascisme, c’est-à-dire l’ordre axé sur la terreur.

 

La Révolution française constitue un moment de rupture et c’est un tournant historique qu’amorce la guillotine : c’est la révolution industrielle qui entre dans le domaine de la peine capitale.

Enzo Traverso ne revient pas ici sur les idées de Jacob L. Talmon (historien polonais, 1916-1980) qui voit dans le Tribunal révolutionnaire et dans la guerre de Vendée les racines de la terreur totalitaire et les ancêtres des pratiques modernes d’extermination politique. Il concentre cette partie de son essai sur les procédés techniques qui entraînent la déshumanisation de la mort.

« L’exécution mécanisée, sérialisée, cessera bientôt d’être un spectacle, une liturgie de la souffrance, pour devenir un procédé technique de tuerie à la chaîne, impersonnel, efficace, silencieux et rapide. Le résultat final sera la déshumanisation de la mort. » (Enzo Traverso, p. 32)

 

Le débat de société : les philosophes luttaient contre l’inhumanité de la torture et contre les efforts déployés par les monarchies et l’Église pour augmenter les souffrances des suppliciés en rendant toujours plus sophistiqués les outils du tortionnaire. En éliminant la souffrance physique du condamné, par la guillotine, Lamartine peut louer ce « progrès de l’humanité et de la raison », comme une innovation mettant fin à l’inhumanité de la torture et des violences politiques du passé (on se souvient encore des horreurs de la nuit de la Saint-Barthélemy).
Pourtant, presque personne ne soupçonne alors, même après les exécutions massives de la Terreur, les effets futurs de la rationalisation et de la mécanisation du système de mise à mort. Le bourreau, lui, est devenu un citoyen comme un autre, éligible dès 1790, puis simple fonctionnaire. Et quatre autres figures accompagnent l’essor de ce nouveau dispositif de tuerie : le médecin soucieux d’éliminer la souffrance de ses semblables, l’ingénieur obsédé par l’efficacité technique, le juge statuant sur le droit de vivre des condamnés et le bourreau endossant les habits d’un « professionnel » ordinaire. Ces quatres figures joueront leur rôle sous le IIIe Reich, dans la mise en œuvre de l’ « opération T4 » (l’euthanasie des malades mentaux et des « vies indignes de vivre »).

 

J’ai lu cette nouvelle de Kafka, À la colonie pénitentiaire, écrite lors des premiers mois de la Grande Guerre. Enzo Traverso nous rappelle cette machine qui sert à la fois de condamnation et d’exécution, dont l’officier responsable décrit au visiteur les caractéristiques, les fonctions, la perfection technique. Cet étrange appareil est à mi-chemin entre les instruments de torture et les premières machines industrielles : il grave la Loi sur le corps du condamné ; son fonctionnement est assuré par un simple manutentionnaire borné, indifférent au sort des condamnés et complètement soumis à la machine. C’est l’appareil qui tue, lui se contente de surveiller que tout fonctionne bien. L’exécution n’est plus qu’une simple opération technique et le servant de la machine n’est plus responsable que de son entretien. La tuerie se déroule, sans sujet. Le bourreau n’incarne plus rien, il est désormais un chaînon dans un processus meurtrier dont la rationalité instrumentale le prive de toute singularité.

 

La guillotine inaugure donc une ère nouvelle, celle de la mort sérialisée, bientôt animée par une armée silencieuse et anonyme de petits fonctionnaires de la banalité du mal.

 

Enzo Traverso reprend ainsi Walter Benjamin : « l’abîme d’une mort sans aura » et de l’exécution indirecte, accomplie techniquement, éliminant l’horreur de la violence visible et produisant la déresponsabilisation éthique de l’exécutant. Les chambres à gaz seront l’application de ce principe à l’époque du capitalisme industriel.

 

Enzo Traverso reprend aussi Günther Anders : « la primauté des machines sur les hommes ». Avec la déshumanisation technique de la mort, les crimes les plus inhumains deviendront des crimes « sans hommes ».

 

Pour finir mon compte-rendu, j’ajoute quelques liens sur la peine de mort.

On peut s'informer sur :
le site :
http://www.peinedemort.org/peinedemort.php avec de nombreuses informations sur la peine de mort dans le monde.
le site du
Monde diplomatique, avec une carte sur la peine de mort dans le monde.

On peut rappeler le débat politique qui entraîna l'abolition de la peine de mort en France.
Le
discours de Robert Badinter (1981), à l'Assemblée nationale, sur l'abolition de la peine de mort.

On peut militer pour l'abolition de la peine de mort dans le monde.
Le site d'
Amnesty International (contre la peine de mort).

Publié dans Passé Présent

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LG 09/06/2011 18:06



Quel blalbla de bobos ! la peine capitale se perd; Badinter avec sa pouffiasse millionnaire pro-avbortement mériterait d'être pendus ou décapités !



cat 07/11/2008 06:37

j'aurais pu écrire

chat ou cesse coup !!!!

mais bon elle est mauvaise

euh pour moi la petite mort ce n'est pas aller rejoindre Morphée lollol =^-^=

bisoussssssssssssss

RanDom 07/11/2008 17:44



Bonsoir Cat !

Zut le lapsus ! La petite mort, bien sûr, ce n'est pas rejoindre les bras de Morphée. Je confonds tous les bras, moi ! Rha la la... (sifflement innocent mais insuffisant pour éloigner Pignouf de
l'écran).

"Quoi ! Mais pourquoi tu parles de petite mort, RanDom ??? C'est le 69 de BlogRank qui te monte à la tête ???"

Bon, un peu d'arrières-pensées, ça n'est pas inutile pour dédramatiser le lourd sujet de la peine de mort. Et puis cela me permet de présenter quelques photos de Paris, transformées, qui me plaisent beaucoup. L'histoire qui accompagne ces
photos sont en anglais, et pourtant, il y a bien mention de la "petite mort" ! Alors ? ;)

Bisous ! Et bisous de Pignouf qui va se moquer de moi pendant tout le week-end avec ça ;)
PS : la couleur de mes mots = la couleur de mes joues :P



René 06/11/2008 14:51

Amitiés d'un petit poète...

RanDom 06/11/2008 23:08


Les amitiés d'un petit poète sont toujours meilleures à prendre que les coups de poings d'un grand cornard. Bonsoir !


cat 06/11/2008 06:50

merci d'avoir rajouté de l'eau à mon moulin. je sais que si un référendum avait lieu sur pour ou contre la peine de mort, je voterais contre
à cause des innocents qui sont morts, là je pense à l'homme au pull over rouge, je pense aussi à outreau, à l'acharnement à prouver que c'est forcément bidule le coupable,
je pense aussi à ce professeur qui s'est suicidé à cause de cet ado qui a menti ... je pense à cet ado qui vivra toute sa vie en ayant sur la conscience que ... par son mensonge un homme est mort.

en fait, après mon commentaire d'hier, et ta réponse que je lis aujourd'hui, je me rends compte que je ne me suis jamais posée la question d'un possible rétablissement de la peine de mort, je m'étais juste interroger sur sa nécessité ou non. la france étant un pays ou la peine de mort n'est plus, je ne me posais pas la question.

par contre, j'avoue me taire quand j'entends certaines choses. par exemple quand on me dit que cantat aurait du rester en prison, etc ... pour moi, il a payé sa dette à la société, puisque l'on dit cela, il aurait pu passer sa vie en taule, marie trintignant n'aurait pas réssucité ... je crois que les gens voudraient qu'il soit toujours en taule peut etre pour s'enlever la culpabilité de ne pas avoir voulu voir ce qu'ils savaient et qu'ils n'ont rien fait pour ...
cantat, il vit avec ce qu'il a fait, avec les enfants de celle qu'il a tué, avec la douleur des parents de celle qu'il a tué, avec des gens qui le poursuivent, qui le jugent, qui le vomissent ...
je pense que ça, c'est pire qu'une prison à vie, pire que la mort.

je pense que la mort facilite les choses. celui qui est vraiment coupable, meurt et voilà ... on lui prend sa vie pour x raisons et ça a servi à quoi ?

comme tu le dis justement, la mort d'hussein n'a pas rendu l'irak différente, et crois tu que celle de la famille caussescu (rha l'écriture du nom m'échappe donc phonétique) et celles de la famille des tsars ... à quoi bon tous ces morts par vengeance ...

tu vois, je ne me pose pas la question du oui ou non la peine de mort en france, pour moi c'est non ...
ce qui m'interroge c'est le pourquoi mon non ...
ta réponse m'a fait prendre conscience de ça.

tes exemples me font me demander comment on en arrive là
comment peut on poignarder quelqu'un parce qu'il vous a regarder d'une manière qui ne vous a pas plu ?
comment peut on tuer quelqu'un parce qu'il a dragué votre copine ... ?

comme si la mort était devenue le seul langage pour régler les problèmes, comme si la vie et la prise d'une vie ce n'était rien.

je ne crois pas en dieu, je crois à l'harmonie terrestre à la manière des amérindiens, je pense que pour chaque chose bonne une chose mauvaise etc ... et inversement.
je n'ai pas envie de me venger, je n'ai pas besoin de hair, je pense que la vie rétablie toujours l'ordre terrestre ... mais les gens envahis par ces sentiments sont persuadés qu'être ainsi ce n'est pas possible ...
passé la colère, la blessure ... la vie reprend son cour ...

la vie rétablie toujours les choses ... m'asseoir sur le bord de la rivière et attendre de voir passer les cadavres de mes ennemis ... mais qu'est ce qu'un ennemi ;)

bref, merci d'avoir élargi mon horizon et de m'avoir fait prendre conscience de certaines choses par rapport à mes interrogements ;)

bisous et bonne rentrée

RanDom 06/11/2008 23:06



Bonsoir Cat !

Pour Ceausescu (il y a une cédille sous le premier s), tu peux l'écrire Chaussette Scout, ça me plaira.

On ne débat plus de la peine de mort en France car la loi a tranché pour de bon. Mais il faut rester vigilant. La loi n'est pas éternelle. Nous n'avons pas tous le même rapport à la mort, et donc
nous n'avons pas le même rapport au crime ou au suicide. C'est sans doute affaire de croyance. Pour les uns, la mort est tout. Pour les autres, c'est rien. Et puis il y a ceux qui situent la mort
entre les deux, qui lui donnent une signification. Ma hantise : Columbine.

Cela dépend aussi du paradis, de l'enfer ou du néant que l'on place après. Mais on dévie vers la philo ou la métaphysique, ce qui n'est pas l'objectif premier de mon article. ;)

Merci d'avoir lu cet article difficile et pas forcément attirant dans l'univers d'overblog. Merci aussi de m'avoir fait réfléchir, d'avoir cliqué sur "réactualiser" mes arguments contre la peine
de mort. Sujet sensible. Qui demande sans cesse de revoir sa position. Parce que le doute est toujours là, n'est-ce pas. D'où l'importance de discuter, d'échanger les points de vue. Parce que
convaincre les convaincus, c'est facile. Il faut alors s'entraîner à convaincre les "bords nés".

Pignouf est traumatisé par la guillotine. Dur de s'endormir après ça. D'où l'article qui vient après, à point nommé, à poing fermé, afin de pénétrer le royaume des songes, la petite mort...

J'espère qu'une petite berceuse calabraise te plaira. Bisous, Cat !




cat 05/11/2008 18:53

la peine de mort est un sujet qui m'interroge beaucoup. je ne saurais dire de manière catégorique si je suis pour ou contre, mais je saurais dire quels arguments je mettrais dans telle ou telle catégorie.
quand j'ai vu le film La veuve de Saint Pierre, avec Daniel Auteuil, la veuve étant la guillotine, et Saint-Pierre des Miquelons ... je m'interrogeais déjà sur le fait que celui qui manie l'instrument devient bourreau et donc assassin, que celui qui décide de vie ou de mort d'un autre, même de la pire ordure devient à son tour assassin et donc bourreau ...
d'où mon dilemne, si je suis pour la peine de morts quand des actes me révulsent, en faisant tuer le meutrier je deviens meurtrière moi même ... suis je capable de supporter cela ... devenir ce qui me révulse !!!

mais de l'autre côté, il y a des crimes si monstrueux que pour moi, la prison à vie n'a pas de signifiance, celui qui commet mais n'a pas de conscience réelle de son crime car il a un regard différent sur son acte pour x ou x raisons ne vivra ni dans la conscience de ce qu'il a fait ni dans le remord et les regrets ...
il saura qu'il a fait un geste (comme hitler et ses suiveurs) mais lui estime qu'il n'a rien fait de mal au point qu'il en soit là ...

enfin ... le problème étant également combien de gens sont morts alors qu'ils n'étaient pas les coupables ... et parfois la peine était proportionnelle au crime.

là, parlons d'un jean valjean envoyé au bagne sur les iles du salut pour avoir volé une miche de pain ...
au violeur qui prendre seulement trois ans pour avoir brisé une femme dans sa chair et son intimité

je n'ai pas de solutions ... je ne suis même pas sûre qu'il en existe

tiens je ne sais pourquoi, cela me renvoie à (j'ai perdu son nom), le yougoslave qui a été envoyé récemment au tribunal de la Haye, et qui annonce que les services secrets américains lui ont promis de le laisser en paix et de ne pas le rechercher s'il quittait la vie politique et restaient dans l'ombre ... là il y a quand même un énorme soucis, car ce personnage est directement lié aux massacres de la population yougoslave, et certains ont choisi de le protéger ...
la question étant : Pourquoi ? peut etre parce qu'eux même n'étaient pas clair dans cette guerre, qu'eux même ont fourni le fusil pour les massacres ...

se poser toujours plus de questions ... rien n'est exactement comme l'on voudrait que l'on croit, encore plus à l'heure du multimédia et des effets d'annonce !


bonne soirée

RanDom 05/11/2008 21:16



Bonsoir Cat !


 


Ton commentaire reprend tous les arguments que j’ai mis dans la balance avant de faire mon choix. Car il arrive un moment où il faut bien
faire son choix pour être en cohérence avec son engagement, avec ses actes. Alors j’ai fait mon choix pour ne plus en changer. Je participe un peu, financièrement mais très modestement, à la
lutte d’Amnesty International. Alors je suis contre la peine de mort. Sans plus me poser la question. D’ailleurs, le but de l’article n’était pas de refaire le débat. J’ai mis un lien au discours
de Robert Badinter qui est pour moi un homme politique de référence. C’est tout de même bien, par ton commentaire, de revoir un peu ça.


 


D’abord, les erreurs judiciaires. La formule : je préfère voir 10 coupables en liberté plutôt qu’un innocent en prison. Imagine aussi que
l’innocent soit exécuté, non pas parce qu’on le croit coupable, mais parce qu’il est dérangeant. C’est ce qui arrive en dictature : l’exécution des opposants au régime. J’en tremble :
voir Persepolis, de Marjane Satrapi (pour l’Iran).


 


Ensuite, les humains. J’ai lu l’Etranger de Camus. Et depuis, je me dis que tout être est un
criminel en puissance. On peut voir les choses ainsi : les hommes sont naturellement bons et il faut condamner ceux qui dévient. Mais on peut voir les choses aussi comme ça : les hommes
sont naturellement mauvais, et il faut récompenser ceux qui font des efforts. Sinon soigner ceux qui font des choses dites « monstrueuses ». On me prétendra qu’on ne peut pas soigner un
pédophile. Je n’ai pas de réponse à ça. C’est vrai. Mais je me mets à la place du type qui boit trop, qui prend le volant, qui renverse une mère et écrase son petit bout de chou avec son doudou.
L’horreur. Les parents me voudront morts ! Je comprendrais. Avant, il y avait la vendetta pour la vengeance : tu tues ma fille, je tue ton
frère, etc. La justice ne doit pas punir l’horreur par l’horreur. Le procès de Nuremberg ne devait pas être une vengeance contre les nazis. Comment, d’ailleurs, punir l’ignoble, le
« monstrueux », ce qui nous paraît « inhumain » ?


 


On croit que la mort suffit. Mais la mort ne suffit pas. Est-ce que ma mort suffit à réparer la mort de la fille que j’ai écrasée ou que j’ai
massacrée après le viol ? Tu vois, je me mets toujours à la place du meurtrier. Un jour, on dit : rétablir la peine de mort, au moins pour les terroristes. Mais les terroristes se tuent
eux-mêmes pour tuer les autres ! La peine de mort ne dissuade personne, ni les terroristes, ni les pédophiles ou psychopathes ! Donc, un jour, on dit qu’on rétablit la peine de mort
pour une petite catégorie de monstruosité. Et petit à petit, parce que les gens le demandent sous forme de sondage, un type se fait élire et décide d’étendre la peine de mort à d’autres cas
particuliers, d’autres cas particuliers, et d’autres cas encore. Comme les fonctionnaires doivent faire du chiffre : on condamne, on exécute. On justifie le salaire. On justifie toujours.
Tout se justifie, même la peine de mort. Il suffit de communiquer. Alors non, définitivement, envisager la mort pour réparer ou pour effacer une faute, même s’il s’agit d’une monstruosité, moi,
je n’y crois pas.


 


Et je pense que la peine de mort, c’est une affaire de croyance plus que d’opinion : moi, à la peine de mort, je n’y crois pas, et c’est
pour ça que je suis contre. D’ailleurs : imagine-toi à la place du juge ou des jurés ; est-ce si facile de condamner à mort ? Non, toi-même, tu fais la balance, le pour et le
contre. Même si le type est le plus monstrueux des hommes que tu aies rencontré, un tueur en série, avoir une mort sur la conscience, ça t’oblige à te justifier, à dire que tu avais raison de le
condamner à mort. Mais le seul à pouvoir dire si tu as raison de condamner à mort, c’est Dieu. Or, je ne crois pas en Dieu, pas plus que je crois en la peine de mort.


 


Bien sûr, je me la pose, la question : « qu’est-ce qu’on fait pour ne pas laisser le crime impuni ? » Et la réponse n’est
pas, non plus, facile à trouver. Mais d’abord, il y a le droit de (se) racheter, de pardonner. Ensuite, il y a des centres de soin. La prison, encore. Le but est de protéger la société,
hein ? Est-ce que la peine de mort protège la société ? Je n’y crois pas. Le but est de se venger ? Alors oui, on peut tuer. Mais alors que penses-tu de ceux qui font des horreurs
et se suicident eux-mêmes ? Finalement, la peine de mort ne sauve-t-elle pas le type qui a tout fait pour obtenir la peine de mort ??? Comme un pied-de-nez à celui qui a perdu son être
aimé et qui voudrait se venger. Et est-ce que la pendaison de Saddam Hussein (je le prends comme exemple puisqu’il a commis des tas d’horreur) a rétabli la paix, le bonheur, la prospérité, en
Irak ?


 


La justice humaine est aussi imparfaite que les hommes qui la rendent. Nous le savons. Nous avons vu Outreau. Et tu imagines la peine de mort
avec une affaire comme Outreau ? Je me souviens de ces gens qui ont été livrés en pâture dans les médias. Ces gens qui ont été lynchés en public, et qui sont ensuite devenus des martyrs à
cause de la vilaine justice. Donc, puisque nous connaissons nos défauts, les défauts de la justice, n’essayons pas de lui substituer une justice divine dont l’acte suprême serait la peine
capitale. Je ne crois pas en la « justice divine », je ne crois pas en « la peine de mort ».


 


Voilà. Je n’essaye pas de te convaincre, Cat : tu avais déjà tous les arguments en main, tu les as cités dans ton commentaire. Ton choix,
il t’appartient à toi seul. Je n’ai fait mon choix que très tardivement, parce que tant que je n’étais pas convaincu, tant qu’il y avait une faille dans mon raisonnement, je ne voulais pas
trancher. J’ai maintenant tranché. J’ai sauté par-dessus la faille. Et ça me fait du bien de me dire que mon choix n’est pas la Vérité, mais un simple engagement. Il y a un problème, il reste des
cas monstrueux impunis. Alors en tant que citoyen, humain, je me dis qu’il faut trouver des solutions, il faut les chercher, en dehors de la peine capitale. J’ai donc fait un choix. Ce choix
implique des cas non résolus. Encore heureux ! Quand mes élèves font les plus graves bêtises (et j’ai connu le cas, dans mon établissement mais pas dans ma classe, d’un élève qui poignarda
son voisin), je ne me dis pas : châtie-le ! Je me dis, que faire ? et comment faire ? C’est très frustrant, je te l’accorde, mais ne pas avoir toutes les réponses, c’est
justement ce qui pousse à agir, à apprendre et à éduquer, à répondre aux besoins de la victime comme aux besoins du criminel. Car répondre aux besoins et corriger, c’est aussi une façon
d’envisager les choses, au lieu de supprimer.

J'ai aussi connu le cas d'un petit élève marocain. Un jour son père tue un gars de son quartier (le mobile du meurtre ? l'autre emprunte sa voiture et l'abîme. Coup de couteau. Mort) Le
père en prison. Le fils placé en foyer. Comme ils sont Marocains, menace d'expulsion. Je n'ai pas suivi l'affaire jusqu'à la fin car confidentielle. Mais je me dis qu'avec la peine de mort,
quelles auraient été les conséquences pour le fils ? Je suis d'accord pour proportionner la sanction à la faute, mais cela ne signifie pas que la mort efface la mort, parce que le but de la
sanction, c'est de réparer, et je crois que tuer, ça détruit plutôt que ça répare. Je casse une vitre, alors je répare, je ne casse pas une autre vitre ! L'image est peut-être abusive. Je ne sais
pas. Et si l'autre n'a toujours pas conscience qu'il fait le mal, s'il faut marquer le coup (marquer le cou pour la lame de la guillotine ?), eh bien je ne vois pas comment il pourra réaliser,
mort, qu'il a fait le mal ! Car qu'est-ce que le bien et le mal. C'est Dieu qui décide ? Il n'existe pas. C'est la Loi qui décide ? La Loi est imparfaite (on parlait de désobéissance civile,
hier). C'est le juge qui tranche ? On en revient à la conscience. Et la conscience est une chose toute personnelle qui se construit après bien des erreurs et des fautes, des réparations et des
pardons. La peine de mort, c'est la fin du pardon. C'est je supprime et je m'en lave les mains.


 


J’ai dit beaucoup de choses. Il le fallait. Bisous, Cat ! à bientôt ;)