Parce que c'est une mer hospitalière ?

Publié le par RanDom

 

Jamais je n’avais pris le temps, au cours de mes études d’histoire et de géographie, de me poser cette question. Me voilà au quart de ma carrière de professeur et ce que j’aime retrouver chez mes élèves, c’est le regard premier ou neuf dont ils se servent pour contempler notre planète à partir des cartes que je leur propose. J’ai tellement l’habitude de ces cartes que je n’y vois plus que les données scientifiques. Or cette nuit, un élève que je ne connaissais pas, un élève que j’avais enfermé dans ma mémoire, un élève aussi timide que Pignouf, m’a posé cette question : « RanDom, pourquoi le beau Danube bleu se jette-t-il dans la mer Noire ? » Cartésien, je me suis d’abord réveillé pour m’éclaircir les idées ; les yeux ouverts à présent, j’ai tracé sur le blanc du plafond une carte de la Méditerranée avec la mer Noire à ses côtés. Pourquoi noire ? Pourquoi le Danube bleu ? Est-il si beau ? Et pourquoi préfère-t-il la mer Noire plutôt que l’Égée ? Parmi toutes ces interrogations, une seule fit que je me levai avec envie : par où commencer ?



Claudio Magris, dans sa quête littéraire, débute aux sources du Danube. 
Je n’ai pas longtemps cherché le livre que j’ai toujours bien mis en évidence dans ma petite bibliothèque. Il était temps, désormais, de faire ce que je n’avais jamais osé faire après avoir lu cette bible culturelle et mitteleuropéenne : l’utiliser. Il y a un chapitre sur la « Mer Noire » aux pages 468-470 (Gallimard, "L'Arpenteur", 1988).

Je cite Claudio Magris...

  « Les Grecs, selon Nestor, avaient interprété comme inhospitalière (axeinos) la qualification de « noire » donnée par les gens du pays à leur mer intérieure, sauf à la définir ensuite comme hospitalière (euxeinos, d’où Pont-Euxin) quand ils avaient fondé leurs villes sur ses côtes et en avaient fait une mer hellénique. Mais le pouvoir des mots projette sur cette mer Noire, aujourd’hui encore, l’image d’un désert liquide, d’un grand étang oppressant, d’un lieu d’exil, d’hiver, de solitude. Weininger l’associait à Nietzsche, à un visage obscurci par les nuages et incapable de sérénité. La saison balnéaire, sur les célèbres plages entre Constantza et Mamaia, avec ses palaces et ses touristes, ne réussit pas à vaincre le sortilège du nom, de ces eaux qui « quelquefois, paraissent noires, comme si la nuit y avait son berceau », écrit Vintila Horia ; la chaleur suffocante, la mer d’huile paresseuse, le luxe prétentieux et factice des grands hôtels, tout cela va de pair avec le charme trouble et obscur du mot, et des légendes archaïques et barbares qu’il évoque. »

Je m’arrête là, aux légendes barbares. J’imagine un peuple découvrant une nouvelle mer dont les rives sont déjà occupées par des « barbares » (dont les langues sont incompréhensibles). Ce peuple surnomme cette mer « l’inhospitalière » avant d’en conquérir les côtes et de la rendre « hospitalière ». Cela pourrait être plus poétique, plus allégorique, cette mer nourricière, cette mère-refuge, ces eaux qu’elle perdit pour nous offrir la vie. Mais dans notre Histoire, l’hospitalité d’une terre ou d’une mer s’acquiert souvent par le sang rouge et la mort noire des autres. J’écris donc la question pour m’en souvenir et y répondre plus tard : « Comment les Grecs ont-ils rendu cette mer Noire pour eux hospitalière ? » Et je poursuis ma lecture du passage écrit par Claudio Magris, histoire de voir si la mer Noire était réellement hospitalière.

« Constantza, l’antique Tomes – où Ovide vécut en exil –, c’est aussi maintenant un intense bouillonnement d’activités laborieuses, industrieuses, commerces, mouvements portuaires. L’éclectisme architectural est pesant comme du plomb, le liberty plane, sombre et monumental, la mer est aujourd’hui vraiment obscure et livide sous les nuages chargés de pluie, les grues du port découpent sur l’horizon leur tristesse rouillée. Vintila Horia, dans son roman sur Ovide, imagine le poète en exil écoutant le cri strident des mouettes et croyant les entendre hurler « Médééée… » avec des sons âpres et déchirants comme la magicienne barbare. En dehors même de toute suggestion fantastique arbitraire, le vent humide pèse sur le coeur et les effets du baromètre sur la tension artérielle ne sont pas moindres que ceux des herbes magiques et vénéneuses dont Médée connaissait le secret. »

   

« Le mélange d’un degré hygrométrique élevé et de réminiscences littéraires suffit donc à vider la vie, à dévoiler une insignifiance opaque, une solitude flasque comme un drapeau quand le vent tombe d’un coup ? Les grues sont la charpente métallique d’un grand navire désolé, une barque de Charon lancée dans un chantier d’État, et la ville tout entière est un bâtiment gigantesque et anonyme, qui a appareillé avant qu’on ait eu le temps de prendre congé et qui se balance dans une bonace propre à ôter jusqu’au regret et à la nostalgie de l’adieu. Les eaux sont un suaire païen, un dernier passage au-delà duquel il n’y a pas de connaissance ou la réponse à toutes les questions, mais rien que les limbes mornes, la même réalité qu’auparavant, tout aussi imparfaite mais plus indifférente et larvaire, des désirs et des sentiments affaiblis, comme si l’unique secret était l’émoussement, et la vérité une baisse d’intérêt. »

 

« L’au-delà chrétien a des âmes et des corps, celui des païens seulement des ombres ; c’est peut-être pour cela qu’il est plus moderne et plus crédible, c’est un cinéma permanent où l’on projette le film d’une réalité qui désormais n’est plus, les pures silhouettes de la vie. Ces dernières n’ont peut-être pas grand-chose à se dire, elles sont lasses d’un scénario autrefois excitant, et elles s’effleurent, muettes et apathiques, comme les photos de deux amants se retrouvent l’une contre l’autre dans un paquet, sans qu’ils s’enlacent pour autant. Dans ce sirocco on n’éprouverait ni peine ni douleur même à voir disparaître au tournant le visage aimé ; ce serait l’Averne. »

« Quand le vent de la mer Noire soufflait sur lui cette mélancolie, Ovide, qui a donné son nom à la place, avait recours à Éros, dieu qu’il n’est pas inopportun d’invoquer contre l’écoulement vide du temps. Mais l’honnête médecine de ce frisson ne pouvait lui suffire, à Tomes, parce qu’il n’était pas le poète de l’amour et du sexe, mais de l’érotisme, et que l’érotisme a besoin de la métropole, des mass-media, des potins de salon, de la publicité. L’écrivain érotique de valeur, Ovide ou D’Annunzio, est un génie du marketing, il impose des codes de comportement et invente des slogans, des formules publicitaires, comme D’Annunzio, ou bien il prescrit des modes et des cosmétiques, comme Ovide. Ce qui ne l’empêche nullement d’être un grand poète, comme tous deux l’ont été parfois. De toute façon il lui faut beaucoup d’espace et surtout une société complexe et articulée, un réseau de médiations sociales et un mécanisme de reproduction de la réalité qui ne permettent pas de distinguer le médium du message, l’expérience de l’information, le produit de la réclame. Le poète de l’érotisme, pour exister en tant que tel, doit être dans le coup, il a besoin de la Rome ou de la Byzance impériale, de Paris, de New York ; il était difficile, voire impossible de pratiquer l’érotisme littéraire dans l’Allemagne provinciale et casanière du XIXe siècle, et beaucoup plus encore parmi les Gètes. Ces hivers sarmates ont dû être vraiment froids pour Ovide ; Auguste avait su choisir sa vengeance. »

En refermant le livre de Claudio Magris, j'ai compris que l'hospitalité de la mer Noire, ou son inhospitalité, était chose trop humaine et subjective ; un fleuve ne saurait se soumettre aux lois de l'érotisme : il se contente de couler suivant les pentes offertes pour fertiliser les courbes de la Terre-mère. Je me souvins alors de quelques apparitions du Danube chez Hérodote et je fondai beaucoup d'espoirs dans son Enquête. Peut-être que le savant grec, considéré comme le premier historien, détenait la réponse à ma question : pourquoi le beau Danube bleu se jette-t-il dans la mer Noire ?

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marj 17/11/2008 21:42

Ah! je savais qu'un jour Claudio Magris passerait par ce blog!

RanDom 17/11/2008 21:51


Buona notte sorellina, comme il dirait, l'ami Claudio... Et ce n'est qu'un début ;) :0010:


cat 17/11/2008 17:38

hum, je ne suis pas d'accord avec toi, tu ne te contentes pas de rapporter un auteur, tu y mets ta patte ... et les coms auxquels tu répondes s'ils ne font pas avancer le smilbic, du moins, permettent de voir les choses autrement
et ça, quelque part, c'est déjà avancé.

RanDom 17/11/2008 20:56


Merci Cat ! Je n'arrive pas à faire avancer le smilbic : c'est un smilbic jetable :P Bisous


cat 17/11/2008 06:50

hum,
je ne dirais pas qu'il existe des règles de l'érotisme, car l'érotisme est une chose très naturelle, une odeur, une courbe, un regard
le fleuve est quelque chose d'érotique, tout n'est qu'une question de point de vue, je pourrais te raconter à quel point un fleuve peut être érotique ... mais ce n'est pas le lieu ;)

j'ai toujours pensé que danube bleu, mer noir, mer rouge etc, les couleurs associées étaient liées à la luminosité de l'eau ...

par exemple, lors de mon dernier voyage au Québec, je montais avec maman et lisa au lac saint Jean, le temps était très orageux, le ciel bas, et la couleur du lac était incroyable, il était violet, et pourquoi ? parce que le sol est constitué de petit galet noir violet, des galets d'ardoise ...

comme l'eau de l'estuaire de la gironde est marron du fait des limons et autres qui sont transportés par les deux fleuves qui se retrouvent à cette endroit.

la magie de la nature et des couleurs naturelles pour expliquer que le beau Danube bleu, dont j'imagine sans peine le bleu limpide et merveilleux vient se jeter dans la mer noire, noire de son reflet à certaines heures.
et si le danube se jetait dans cette mer pour partager sa couleur et la rendre moins noire tout simplement ...
s'il était allé là pour tendre la main à une amie, tout simplement ...

et dans l'idée de la philosophie amérindienne, je dirais que si les choses sont ainsi, si la nature est ainsi, c'est qu'il y a une raison qui s'appelle l'harmonie terrestre, que c'est la mer noire qui avait besoin du beau danube bleu et non la mer égée...

mais ceci n'a rien de cartésien, n'en déplaise à ce cher Descarte ... parce que parfois, il faut savoir rêver plutot que de tout expliquer ;)


bisous bisous

RanDom 17/11/2008 17:34



Bonjour Cat !


 


Que la méthode soit cartésienne ou non, vouloir expliquer le monde à la manière grecque, cela offre aussi de multiples occasions de rêver. Je poursuis donc mon
enquête par une autre Enquête, celle d’Hérodote qui, à force de vouloir expliquer son monde, me fait terriblement rêver. Cependant, je retiens toutes
tes hypothèses : de la philosophie amérindienne aux phénomènes optiques. Quant aux couleurs, je reviendrai longuement sur elles, je pense que la culture produit autant sinon plus de couleurs
que la nature. Le beau Danube bleu, par exemple, n’a pas toujours été bleu, mais fut jaune pour certains, ce qui change pas mal de choses. Et un Danube bleu n’aurait pas été beau pour des Romains
qui n’avaient pas de mot pour dire le « bleu » (ils auraient écrit le beau Danube « glauque » ?) Ta description du lac Saint-Jean, avec l’explication de sa couleur, nous
fait rêver. L’orage sans doute, ou l’érotisme ! Max Ernst, dans son tableau « Le jardin de la France » (1930), a rendu la Loire érotique. J’évoquais des règles de l’érotisme parce
qu’on parle bien de lois de la nature. Ces lois de la nature expliqueraient tout, cela nous rassure, mais la nature n’a pas de lois, pas plus que l’érotisme n’a de lois, sauf si des humains
passent par là pour poser leurs regards sur ces choses : la nature, l’érotisme… L’être humain aime bien imposer à la nature ou à l’érotisme sa Loi.


 


Mais j’écris ces mots pour un simple plaisir littéraire et non pour faire avancer la science ni la philosophie… Mes articles ne créent rien, ils recyclent. Et
recopier ces auteurs est pour moi un hommage à la (re)lecture, une invitation au voyage, non seulement dans l’espace mais aussi dans les mots. Je te souhaite une bonne journée, une bonne fin de
lundi. First day ;)


 


Bisous (je crois que les Roumains disent pup’ pour bisous)