Parce qu'il a le blues et va broyer du noir ?

Publié le par RanDom

     Déçu de voir que le Danube n’avait pas de relation avec le Nil (lire l’article de lundi), je me demandais s’il n’existait pas un rapport entre le bleu de ce beau Danube et le noir de la mer plus ou moins « hospitalière » (lire l’article de dimanche). Je me souvins que je confondais facilement, étant petit, le noir et le bleu marine. Il fallait que je fasse un effort pour me dire que non, la voiture paternelle n’était pas noire mais bleu marine. Le noir est, parmi toutes ses attributions, couleur de l’autorité. Au XIXe siècle, pour produire ce noir, on utilisait des couleurs de synthèse extraites du charbon et du goudron. Les uniformes de ceux qui détiennent l’autorité (douaniers, policiers, magistrats, ecclésiastiques et même pompiers) sont alors noirs, avant de passer progressivement au bleu marine… Un stylo noir peut être source d’autorité et il est plus convenable d’utiliser de l'encre noire pour écrire une lettre administrative quand le stylo bleu, plus familier, est utilisé pour apprendre à écrire… Comme si la signature noire était utilisée pour créer une certaine distance tandis que des mots bleus couleraient pour mieux nous rapprocher… Voilà ce qui me venait à l’esprit pendant que le beau Danube bleu continuait de se jeter dans la mer Noire.

Cependant, j’associais tout ce noir au blanc plutôt qu’au bleu ; pour l’expliquer, je me procurais Le petit livre des couleurs, résultat d’un entretien de l’historien et anthropologue Michel Pastoureau avec Dominique Simonnet, livre édité en poche, comme son titre l’indique, chez Seuil, « Points Histoire », 2005. Comme il y est écrit noir sur blanc, pile à la page 100, c’est sans doute l’apparition de l’image gravée et de l’imprimerie (au XVe siècle) qui a peu à peu imposé le couple noir-blanc tandis que la Réforme, à la même époque, privilégie ses deux couleurs et les distingue des autres au nom de l’austérité et de l’autorité. Il est amusant, à ce propos, de lire cette idée selon laquelle le sérieux exige le noir et le blanc : « Les temples antiques sont en couleurs ! » s’exclament dans leurs lettres les jeunes architectes qui sont allés en Grèce à l’époque romantique. Les vieux savants restés à Paris, à Londres ou Berlin n’arrivent pas à y croire : « Comment ? Les Grecs et les Romains auraient peint leurs monuments de couleurs vives ? Ce n’est pas sérieux ! »

     Depuis Aristote, on classait généralement les couleurs sur un axe, avec le blanc et le noir à chacune des extrémités. Ce qui donnait : blanc, jaune, rouge, vert, bleu, noir. Je note que le noir achève cette liste comme la mer Noire achève l’Europe ; le bleu est cité juste avant le noir, comme le Danube bleu se jette dans la mer Noire. Je crois avoir trouvé la solution mais c’est là qu’Isaac Newton intervient pour chambouler mon classement. En découvrant la composition du spectre de l’arc-en-ciel, le scientifique établit, au XVIIe siècle, un nouvel axe qui exclut, pour la première fois, le noir et le blanc : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. Noir et blanc sont dès lors souvent mis à part. Il arrive même qu’on les oppose aux couleurs.

 


 

     Les inventeurs de la reproduction photographique, le développement du cinéma, l’apparition de la télévision dans nos salons, en prolongeant les images gravées en noir et blanc, ont contribué à nous familiariser avec l’opposition noir-blanc d’un côté et couleurs de l’autre. On peut s’interroger : pourquoi toutes ces images furent-elles en noir et blanc avant de devenir en couleurs ? Était-ce par contrainte technique ou par habitude culturelle ? Au début de l’aventure photographique, les clichés n’étaient d’ailleurs pas en noir et blanc mais ils étaient plutôt jaunâtres ou marronnasses. On cherche alors, au lieu d’améliorer les couleurs, des papiers blancs qui permettent d’obtenir un vrai rendu noir. Comme s’il fallait, après la gravure, continuer de représenter le monde en noir et blanc. Il existe également un problème de coût : aujourd’hui encore, la photocopie en noir et blanc est moins chère que la photocopie en couleurs (et les cartouches d’encre de mon imprimante sont ainsi distinctes : une pour le noir, une pour les couleurs). Mettons-nous pourtant d’accord et parlez-en aux Romains ou à nos vieux Francs ! Pour nos ancêtres d’avant l’imprimerie, il eut été absurde de dissocier le noir et le blanc des autres couleurs ! Tout cela est bien culturel : les procédés techniques et chimiques ont progressivement gravé dans nos mémoires un monde particulier avec son passé noir et blanc et ses actualités en couleurs. « Savez-vous que, dans les années 1920, la technique du cinéma en couleurs était déjà bien au point et que son développement aurait pu commencer plus tôt ? Ce qui l’a retardé, ce sont des raisons économiques, mais aussi morales : à l’époque, certains esprits estimaient que les images animées étaient futiles et indécentes. Que dire, alors, si elles avaient été en couleurs ! C’était trop osé pour la société du moment. Pour des raisons similaires, Henry Ford, grand protestant puritain, a refusé de vendre ses Ford T autrement que noires (alors que ses concurrents produisaient des voitures de différentes teintes). (…) En 1938, le film Les Aventures de Robin des Bois, de Michael Curtiz et William Keighley, qui a popularisé le Technicolor, forçait sur les couleurs contrastées. On a critiqué cet abus de couleurs qui donnait aux scènes un aspect peu réel. » Finalement, le noir et blanc fut rejeté par la majorité du public. Il est même arrivé de « coloriser » de vieux films ! On assiste aussi à une étrange inversion : "un film en noir et blanc revient désormais plus cher qu’un film en couleurs et, du coup, le noir et blanc se voit revalorisé, considéré comme plus chic et plus vrai que la couleur !"

Exemples d'images en noir et blanc :
Sur mon blog : "premier baiser de cinéma".
Sur le blog de Gari : "Complémentaires humaines".
Sur le blog d'Artishow : "portraits"

 

 

 

    
     Oubliez maintenant tout ce que je viens d’écrire, parce que tout ce que je viens d’écrire ne concerne que l’Occident… Et jouons un peu aux échecs. Vous, vous avez l’habitude des échiquiers aux cases noires et blanches, mais puisque je vous ai pourtant demandé d’oublier l’Occident un instant ! À sa naissance, en Inde, vers le VIe siècle, le jeu d’échecs comportait des pièces rouges et des pièces noires. Pour mieux les distinguer, car le couple rouge-noir est perçu comme un contraste plus fort en Orient qu’en Occident. Les Persans et les musulmans, quand ils adoptèrent le jeu d’échecs, gardèrent cette opposition des noirs contre les rouges. Quand le jeu est arrivé chez nous, vers l’an Mil, les Européens ont changé la donne en faisant s’affronter des (daibles) rouges contre… des (anges) blancs. C’est seulement à la Renaissance que l’on est passé au couple actuel : noir contre blanc, forces obscures (du Mal ?) contre lumière (du Bien ?)…

Croisés refusant de combattre
Guillaume de Tyr, Histoire de la Guerre Sainte, Nord de la France (XIVe siècle).
BNF, manuscrit.

     Monde souterrain de la Mort contre lumière céleste du Paradis ? En Asie, si le noir est également associé à la mort et à l’au-delà, le deuil se porte en blanc. Tandis qu’en Occident, le défunt retourne à la terre, redevient cendres, partant vers le noir ; en Asie, il se transforme en un corps de lumière, un corps glorieux, s’élevant vers l’innocence et l’immaculé. Le drapeau des pirates, noir, rappelle aussi la Mort, avec sa tête et ses os. Il a été repris par les anarchistes au XIXe siècle, empiétant sur le drapeau rouge de l’ultragauche et rejoignant le drapeau noir de l’ultradroite – conservatrice, monarchiste, ou de l’Église…

     Si le Rouge et le Noir a été supplanté par le Noir et Blanc, qu’en est-il de l’association du Noir et du Bleu ? On peut lire les mots suivant dans un autre ouvrage de Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, également édité en poche par Seuil, Points, 2002, p. 121 et suivantes. « Le romantisme voue un culte à la couleur bleue. Spécialement le romantisme allemand. Sur ce terrain, le texte emblématique, sinon fondateur, est le roman inachevé de Novalis Heinrich von Ofterdingen, publié à titre posthume en 1802 par Ludwig Tieck, son ami le plus proche. Ce roman conte la légende d’un trouvère du Moyen Âge parti à la recherche d’une petite fleur bleue vue en rêve qui incarne la poésie pure et la vie idéale. Le succès de cette petite fleur bleue fut considérable, bien supérieur à celui du roman. Avec l’habit bleu de Werther elle devint la figure symbolique du romantisme allemand. Peut-être même du romantisme tout court, tant cette fleur et sa couleur furent imitées hors d’Allemagne par des poètes écrivant dans toutes les langues d’Europe. Partout le bleu fut paré de toutes les vertus poétiques. Il devint ou redevint la couleur de l’amour, de la mélancolie et du rêve ; ce qu’il était plus ou moins dans la poésie médiévale, où le jeu de mots entre ancolie (fleur de couleur bleue) et mélancolie existait déjà. En outre, le bleu des poètes rejoignait ici le bleu des expressions et proverbes qui, depuis longtemps déjà, qualifiaient de « contes bleus » les chimères ou les contes de fées, et d’ « oiseau bleu » l’être idéal, rare et inaccessible.

 

"Ce bleu romantique et mélancolique, celui de la poésie pure et des rêves infinis, a traversé les décennies mais s’est à la longue quelque peu dévoyé, noirci ou transformé. En Allemagne, il est encore présent dans l’expression blau sein qui signifie « être ivre », l’allemand ayant recours à la couleur bleue pour qualifier l’esprit embrumé et les sens anesthésiés d’une personne qui a trop bu ; alors que le français et l’italien, pour dire la même chose, ont recours au gris et au noir. De même, en Angleterre et aux États-Unis, l’expression the blue hour (l’heure bleue) désigne la période de sortie des bureaux en fin d’après-midi, lorsque les hommes (et parfois les femmes), au lieu de rentrer directement chez eux, vont passer une heure dans un bar pour boire de l’alcool et oublier leurs soucis. Ce lien entre l’alcool et la couleur bleue est déjà présent dans les traditions médiévales : plusieurs recueils de recettes destinés aux teinturiers expliquent que lorsque l’on teint avec de la guède (qui ordinairement ne nécessite qu’un faible mordançage), utiliser comme mordant l’urine d’un homme en état d’ivresse avancée aide à bien faire pénétrer la matière colorante dans l’étoffe.

« Enfin, et surtout, il faut rapprocher du bleu des romantiques allemand le blues, forme musicale d’origine afro-américaine, probablement née dans les milieux populaires à l’horizon des années 1870 et caractérisée par un rythme lent à quatre temps, traduisant des états d’âme mélancoliques. Ce mot anglo-américain, blues, que de nombreuses langues ont adopté tel quel, provient de la contraction du syntagme blue devils (démons bleus) ; ce dernier désigne la mélancolie, la nostalgie, le cafard, tout ce que le français qualifie d’une autre couleur : « idées noires ». Il fait écho à l’expression anglaise to be blue ou in the blue, qui a pour équivalent allemand alles schwarz sehen, italien vedere tutto nero, et français « broyer du noir ».

Vous ne pouvez imaginer la joie qui me fit refermer le livre de Michel Pastoureau ! Je détenais enfin la clef du mystère : le beau Danube bleu, plus romantique que jamais, se jetait dans la mer Noire par mélancolie.

« Plutôt par ivresse ! s’exclame Pignouf derrière moi… 

        Qu’est-ce que tu racontes, Pignafoune ?

        Je dis que tu n’en sais rien, si c’est par mélancolie ou par ivresse…

        Oh, tu vois une différence ! Tu peux abuser de la boisson par mélancolie. C’est lié : tu as des idées noires, tu te soûles un bon coup, et tu plonges !

        Moi, l’alcool, ça me rend joyeux, je ne verrais pas pourquoi je me jetterais à l’eau ! Je n’aime pas l’eau… Alors je pense plutôt que c’est l’urine de ton beau Danube enivré qu’on retrouve dans la mer Noire !

        Pignouf, qu’est-ce qui t’arrive ce soir, tu as décidé de fiche mon article en l’air ! Tu n’as donc jamais eu d’idées noires, toi ?

        Les idées noires, je les ai sur le siège des WC.

        Quoi !

        Je dis que j’en broie dans les toilettes, de peur que ça ne passe pas…

        Quoi ? Qu’est-ce qui ne passerait pas ?

        Eh bien, l’envie de te faire… hum ! »

Et voilà comment rompre le charme d’une fleur bleue par une allusion, scatologique, aux profondeurs de notre… âme. Merci Pignouf !

 



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rosa bleu 22/11/2008 18:44

merci random mentenant je se ;) baci

cat 20/11/2008 07:04

je suis complètement abasourdie ... la réaction finale de Pignouf me laisse KÔA ...

mais me dis je, zut et re-zut, moi qui est utilisé un crayon bic noir parce que le noir c'est plus chic que le bleu ...
je me rassure en me disant que ... le noir est une couleur comme les autres, peut-être même plus forte que le bleu !!!

quand au Danube bleu, je pense qu'il se jette dans la mer noire pour cause d'ivresse, mais d'une autre ivresse que celle du vin !


bisous

RanDom 20/11/2008 16:50



Bonjour Cat !


Ne sois pas abasourdie par quelques balourdises pignoufiennes... ;)


Le noir est une couleur qui symbolise le deuil et l'austérité, mais aussi l'autorité et l'élégance. Je ne sais pas si utiliser un Bic noir est le comble du chic,
mais je trouve cela tout de même élégant... Le bleu, quant à lui, est la couleur du consensus (en un seul mot élégant). Comme il plaît à la majorité, il ne se démarque pas.


Désolé pour la chute scatologique de Pignouf ;) Mais mon coblogataire aime bien rétablir un certain équilibre : le noir est peut-être chic, mais parfois, les
apparences sont trompeuses et les costumes noirs sont parfois vulgaires voire obscènes : tout dépend qui ils habillent (sachant que l'habit ne fait pas le moine)...


Ton hypothèse, concernant le Danube bleu, est alléchante... Je suis content que ma petite question absurde te fasse imaginer quelques jolis contes. Pignouf et moi
liront tes versions avec plaisir. A bientôt. :0010:


1er PS : chaque fin d'article annonce l'article suivant... Par conséquent, attends toi au pire pour le prochain article, car finir dans les toilettes, cela signifie
que je repartirai de ces profondeurs...


2e PS : je bricole mon blog pour le fond plutôt que pour la forme. Je sais que le design n'est pas top, les marges mangent le texte et les modules se promènent, mais
c'est parce que mon blog évolue, c'est comme ça, il m'échappe ! Il y aura une partie "fil rouge" ou plutôt "Danube bleu", un pont central avec des liens multiples et variés sur d'autres thèmes,
d'autres sites et d'autres blogs, et une dernière colonne plus classique pour faciliter la navigation dans mon blog...


Je te souhaite une très belle fin de journée. Je n'ajoute pas un troisième PS car ce parti comme ce blog me semble suffisamment divisé comme cela !