Parce que Prout ?

Publié le par RanDom

     À l’occasion de la journée mondiale des toilettes, ce mercredi 19 novembre, Pignouf et moi avions conclu notre article danubien par des références scatologiques indignes des petites fleurs bleues si romantiques. Nous tenons donc, en reprenant cette enquête, à vous demander des excuses… Si vous nous le permettez à présent, tournons la page pendant que Pignouf tire la chasse d’eau !  Le romantisme mis à mal par tant de bruits importuns, je cherchais une nouvelle hypothèse à ma question de navigation : pourquoi le beau Danube se jette-t-il donc dans la mer Noire !

 

     Je me saisis d’une carte de l’Europe dépliée à côté de moi et parcourus le cours du fleuve. C’est bien simple, c’est le seul fleuve d’Europe centrale à couler de l’Ouest vers l’Est ; les autres voies navigables de la région se dirigeant vers le nord, le Danube tourne le dos au Rhin, à la Seine, à la Loire et devient « passeur vers l’Orient ». Soudain, alors que mes yeux glissaient sur les différents affluents et plongeaient dans le lit du Danube, je fus arrêté par un nom : Prout !

 

     Pignouf aurait donc raison ? Etait-ce à cause d’un Prout que le Danube se jetait dans la mer Noire ? Vous connaissez sans doute la rivière Prout grâce aux bêtisiers qui diffusent, de temps à autre, le fou rire de ce présentateur annonçant la crue du Prout et les dégâts liés à cette inondation… Il est difficile de retrouver ces images sur le net ; je mets ici un lien mais il ne s’agit que d’une version courte, car le fou rire communicatif du journaliste se greffait sur toutes les images de ce long reportage, dont l’objectif initial était de nous informer sur une catastrophe naturelle et dramatique en Europe de l’Est (au moins 50 morts !)

 

     Le fou rire n’a malheureusement pas ressuscité les victimes, mais il a permis à beaucoup de Français de savoir qu’un Prout existait là-bas, menaçant par ses débordements comme tout Prout se devait de l’être… Après la carte de l’Europe, j’ouvris le dictionnaire Larousse (des noms propres) pour trouver davantage d’explications. Voici l’article : « Prout ou Prut : rivière d’Europe orientale, née en Ukraine, affluent du Danube (rive gauche) ; 989 km. Il sert de frontière entre la Moldavie et la Roumanie. » En comparaison, la Seine mesure 776 km, la Loire 1020 km et le Rhin 1320 km. Le Prout traverserait donc la France de Brest à Marseille, ou plus exactement du Havre à Marseille en passant par Lyon. Ces quelques repères pris, je me noyais dans le nombre de sites Internet consacrés aux prouts en tout genre pour plonger dans cette page moldave (en français). « Les petits ruisseaux font les grandes rivières » pourrait résumer la philosophie des «Moldaviens», association d’amitié franco-moldave qui fait le lien, grâce à leur site, entre la Moldavie, la France et plus généralement le monde francophone. Autant dire que cette philosophie plut bien à ma petite Auzette.

 Cliquez ici ou sur l'image pour plus d'informations sur le Prout.

 

     Les présentations faites, deux images submergèrent mon esprit : l’inondation d’une part, la frontière de l’autre. Des peuples bordaient le lit du Prout et cela ne pouvait être innocent ; cette rivière nous rappelait les menaces liées aux nationalismes, les conflits possibles, et la question de l’environnement y émergeait avec d’autant plus de force. En naviguant sur la Toile pour m’informer sur le bassin du Prout, je trouvai ce texte officiel que je copie ci-dessous :

« Nous sommes préoccupés par le fait que la dégradation de l’environnement et l’exploitation abusive des ressources naturelles risquent d’être lourdes de conséquences économiques et sociales — accroissement de la pauvreté, augmentation des risques pour la santé et aggravation de l’insécurité et des tensions sociales, par exemple — et qu’elles peuvent entraîner une instabilité politique. Nous sommes aussi préoccupés par le fait que les conflits portant sur des ressources et des écosystèmes naturels partagés risquent de créer des tensions entre les États et d’avoir, directement ou indirectement, des conséquences néfastes sur d’autres régions. Les ressources naturelles partagées devraient au contraire servir de catalyseur pour la coopération aux niveaux régional et sous-régional. Nous affirmons que le processus d’un environnement pour l’Europe devrait, dans un cadre plus large, contribuer à renforcer la paix et la sécurité ainsi que la sûreté des populations, et que son déroulement devrait se poursuivre en coopération étroite avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Nous prenons note des graves conséquences des conflits armés sur l’environnement de la région et nous félicitons de la contribution du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) aux évaluations de l’environnement après les conflits. »

Paragraphe 14 de la Déclaration ministérielle adoptée par les Ministres de l’environnement de la région de la CEE/ONU à Kiev (Ukraine) en 2003.

Le document élaboré dans le cadre de la 6e conférence ministérielle « Un environnement pour l’Europe », qui se tint à Belgrade (Serbie), du 10 au 12 octobre 2007, cite le bassin du Prout dans son paragraphe 30, alinéa b, parmi quelques réussites de suivi coopératif. Mais que vaut dans la réalité cette « réussite » sur papier ? Le document officiel offre une base de travail, régulièrement perturbée par les inondations et les débordements diplomatiques.

 

     Cette étude de cas est intéressante et révélatrice. Elle est d’actualité parce que des inondations catastrophiques touchèrent l’Ukraine, la Moldavie et la Roumanie, à la toute fin du mois de juillet 2008. Les conséquences humaines et matérielles, symptomatiques, ont peut-être été oubliées depuis. Mais un reportage de la radio suisse romande explique bien les problèmes liés à ces inondations.

Lire l'article du 27/07/08 et écouter le reportage radiodiffusé le 29/07/08 sur le site www.tsr.ch.

 

Si votre ordinateur ne permet pas d'entendre le reportage radiodiffusé, voici un compte-rendu : d’abord, les États concernés doivent être capables d’assurer l’évacuation de dizaines de milliers de personnes. Il faut rétablir au plus vite les voies de communications endommagées (ponts et routes) pour que l’économie des pays ne soit pas trop longtemps ralentie (multipliant les risques d’appauvrissement). Les désastres écologiques sont malheureusement à souligner : par exemple, la rupture de digues de protection provoque la pollution des lacs et cours d’eau (par le déversement de déchets miniers comme les métaux lourd et le cyanure). Le correspondant en Roumanie de la Radio Suisse Romande rappelle la pollution du Danube au cyanure en 2000. La gestion de la catastrophe naturelle se complique car la Roumanie a bien du mal à communiquer avec une partie de ses voisins. Les relations entre la Roumanie (récemment intégrée à l’Union Européenne) et l’Ukraine (voisine de la Russie) ne sont effectivement pas très bonnes.  Les tensions diplomatiques entre les deux pays sont liées à un différend qui les oppose sur le partage des ressources du plateau continental de la mer Noire. De plus, le ministre roumain de l’Intérieur accuse les autorités ukrainiennes de ne pas avoir communiqué le débit des rivières qui traversent les deux pays. Les paysans roumains qui n’ont pas été avertis à temps n’ont donc pas eu la possibilité de mettre leurs biens à l’abri. La Roumanie demande alors à l’Ukraine d’accueillir des experts roumains pour pouvoir étudier le débit des rivières et informer Bucarest des risques d’inondation. L’Ukraine refuse l’accès des équipes roumaines sur son territoire. Voilà pourquoi la « réussite » du suivi coopératif dans le bassin du Prout, cité plus haut par un document officiel, paraît bien dérisoire.

 

 

     Des peuples ont ainsi transformé un axe de communication naturel, une rivière, en barrière artificielle, une frontière. La Moldavie est un exemple frappant d’État encadré par des rivières qui servent de frontières : au nord-est, le Dniestr qui se jette dans la mer Noire ; au sud-ouest, le Prout, affluent du Danube. Il n’est pas simple, pour ce pays, de faire sa place, ainsi coincée entre l’Union Européenne et ses voisins Russe et Ukrainien. D’autant que la Moldavie (2e pays le plus pauvre d’Europe après l’Albanie) reste dépendante économiquement de la Russie, géographiquement de l’Ukraine du fait de son enclavement, et historiquement de la Roumanie, avec laquelle elle partage les couleurs et une langue. Pour se désenclaver, la Moldavie a obtenu, en 2001, un accès au Danube (et par conséquent à la mer Noire) en échangeant avec l’Ukraine sept kilomètres de route passant par le territoire moldave contre une bande de 430 m de large, le long du Danube, près de la ville de Giurgiulesti. La Moldavie peut ainsi construire, le long du fleuve, un terminal pétrolier, afin de sortir de la dépendance énergétique de la Russie.

 

     Et voilà que la Roumanie, en intégrant l’Union européenne, renforce le contrôle du Prout, désormais frontière orientale de l’organisation. Les Moldaves aspirent, du fait de leur « latinité » et de leurs besoins économiques, à rejoindre un jour l’Union européenne. Certains vont même jusqu’à espérer une réunification entre la Moldavie, rongée au nord par les Russes (Transnistrie), avec la Roumanie. On se croirait chez Tintin… Mais ceux qui pensent pouvoir faire disparaître le Prout entre Roumains et Moldaves se trompent. Des tensions existent ainsi entre ses deux voisins comme le montrèrent l’expulsion récente de diplomates roumains et le rappel de l’ambassadeur moldave. Un article paru sur le site d’information de la Romandie explique les motifs du litige : la remise en cause de la frontière qui passe par la rivière Prout depuis un accord signé à Paris en 1947 après la deuxième Guerre Mondiale. La Roumanie (ancienne alliée de l’Allemagne nazie) perdait la Moldavie aux dépens du vainqueur soviétique. Cette référence à l’Histoire sert de motif pour justifier des mesures prises par l’un ou l’autre à l’encontre de son voisin. Quand on lit l’article en profondeur, on découvre des affaires de pots de vin liés aux visas qui nous rappellent la situation particulière de la Moldavie, dont plus d’un million d’habitants sont partis travailler à l’étranger (dont 90% sans statut légal) – émigration qui permit d’injecter quelque 200 millions de dollars dans l’économie nationale (en 2002), contribuant à la croissance économique du pays. Par conséquent, le Prout n’est pas infranchissable, et depuis l’intégration de la Roumanie (2007), c’est justement ce qui contraint l’Union européenne à adapter sa politique d’immigration et d’aide au développement des pays voisins. Or l’instabilité politique ne manque pas de poudrières dans cette région du bout d’Europe, avec les Balkans et le Caucase.

Pour compléter cette information, lire "La Roumanie, enjeux d'un pays à la frontière de l'Europe" sur le site www.ceri-sciencespo.com.

Lire l'article du Monde Diplomatique sur le "grand jeu" autour du pétrole et du gaz dans le Caucase et en Asie centrale (avec les ex-républiques soviétiques - dont la Moldavie - dans la géopolitique mondiale)

     À ce stade de mes recherches, je revenais à la nature même du Prout, comme petit grain de sable créant un grand désordre mais aussi comme petite rivière faisant un grand fleuve. Je me demandais à quel volume ce cours d’eau contribuait au débit du Danube. Un graphique découvert sur une page comprenant de nombreuses informations scientifiques me montre que des affluents comme l’Inn, la Drave et surtout la Tisza et la Save, influencent bien plus le débit moyen au long du Danube, que mon léger Prout (dernier affluent cité avant que le Danube ne se jette dans la Mer Noire).

     Par conséquent, je n’étais pas formellement convaincu que le Prout en question entraînait le beau Danube dans une quelconque direction. Il n’avait tout simplement pas assez de force pour faire même sursauter le géant bleu. Trop faible Prout ! Je retombais dans un fou rire aussi nerveux voire plus que celui du présentateur de journal télévisé qu'un vulgaire jeu de mots empêche d'annoncer le Déluge avec sérieux.

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Marj 23/11/2008 14:04

Ouais, sans le savoir nous avons honoré la journée des toilettes!!!! Pignouf37 et moi avons investi dans un superbe abattant de WC, si, si!
Alors en hommage à ton article et au fleuve, je vais appelé les vers qui sont dessus "Prout"!!!
Tu sais pas de quoi je parle... et bien tu as qu'à venir na!!!
Bisous!

Cat 21/11/2008 20:25

le Prout tel que tu l'as présenté, en tout cas, m'a fait prendre conscience de l'enjeu qu'il a dans cette région toujours sur les dents.

bisous

RanDom 21/11/2008 20:47



Je voulais faire cet article pour le simple fou rire, puis j'ai découvert plein de choses qui nouent la gorge d'un type se voulant un peu humaniste, au moins en tant
que citoyen européen... Parce que c'est aux citoyens roumains mais aussi européens de décider si le Prout doit être un fossé ou un passage. J'avais déjà fait référence aux femmes
moldaves victimes du trafic d'êtres humains. Pour ça, les frontières s'ouvrent ! J'ai oublié de mettre le lien, je vais profiter de ton commentaire pour le mettre ci-dessous. Tu te souviens
de l'article... Je pense à tous les êtres humains qui souffrent parce que nous oublions de construire des ponts entre les peuples et préférons construire des digues, non par peur des inondations,
mais par peur de nos voisins... Bonne soirée, Cat !


 


Voici le lien concernant les femmes roumaines et moldaves livrées à l'Ouest.



Cat 21/11/2008 20:11

cela aurait pu être une bonne théorie, que Le Prout entraine la modification du cours du beau Danube bleu
pour faire dans le pipi caca, imagine ... le beau danube bleu détourné par un prout pour finir dans une mer noire ... digne d'un titre de journal.

bon si j'ai le temps, j'écris ma version des faits ... et je te maille tout ça ;)

bisous

RanDom 21/11/2008 20:22



C'est vrai qu'il suffirait d'un prout d'on sait qui pour mobiliser tous les médias. Dommage, car le vrai Prout nous en apprend bien plus sur la nature humaine
;)


Ok, prends ton temps pour ta version des faits. J'ai moi-même du retard dans ma correspondance ;)


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