Hommage à Miriam Makeba (1932 - 2008)

Publié le par RanDom

     Au programme d'éducation civique des classes de 5ème ? L'égalité, la dignité, la solidarité... Donc, vaste programme ! Certains livres proposent de travailler sur la lutte contre la ségrégation raciale, en partant du fameux discours de Martin Luther King (I have a dream). Je demande à mes élèves de choisir une personnalité noire et de faire une recherche pour voir comment cette personne a fait progresser nos consciences et/ou nos lois. Il y a donc Martin Luther King auquel j'associe Nelson Mandela et pourquoi pas Barack Obama pour montrer que ces luttes restent d'actualité.

  

 


  

Vidéo du discours de Martin Luther King (28 août 1963).

 

 

     Quel discours ! Nous ne retenons qu'une formule slogan mais il faut entendre l'ensemble (qui tient en moins de dix minutes). Les élèves voient le rôle social de la religion (quelle qu'elle soit), comment elle peut-être utilisée par le pasteur Martin Luther King pour combler les lacunes de la loi et pour rapprocher les humains. Mais la religion peut également diviser et c'est pourquoi elle ne remplace pas les lois. Et pour les non-croyants (dont je fais partie), la science reste l'argument principal pour convaincre les noirs et blancs qu'ils appartiennent corps et âmes à la seule espèce humaine. Barack Obama en fournit la preuve, lui qui est "métis".

 

     On utilise le terme "métis" qui me semble pourtant impropre et je le fais remarquer aux élèves : existe-t-il un noir type, un blanc type, un métis type ? Métis évoque un croisement de races, mais puisqu'il n'existe qu'une seule espèce, il ne peut y avoir croisement ! Les Allemands n'aiment pas utiliser le terme "métis" et quand ils l'entendent dans la bouche d'un Français, ils doivent trouver cela choquant. Ils préfèrent dire, je crois, "mélangé" au lieu de "métissé". Bref, il est difficile d'englober la diversité des humains dans des étiquettes au nombre limité. La science a pourtant tenté de le faire, et je l'explique aux élèves : la religion, la science, la loi peuvent faire progresser une société mais elles peuvent aussi la détruire. Il est de la responsabilité des citoyens de faire bon usage de leurs religions, de leurs sciences et de leurs lois. Hélas, quand j'entends le débat suivant, je suis affligé ! Monsieur E. Zemmour est un compatriote en un seul mot et je veux bien entendre ses arguments ; et je continuerai de les combattre pour rapprocher les humains au lieu de les classifier.


 Un débat sur le métissage sur le plateau d'arte, avec Eric Zemmour.

Emission : demain tous métis ? (jeudi 13 novembre 2008).

 

     Je ne voulais pas donner plus de publicité aux propos d'un homme déjà très médiatisé. Mais puisque le débat existe, pourquoi ne pas l'affronter, que chacun se fasse son idée.

 

     J'ajoute ici un lien au site Télérama qui recense les différentes réactions face aux propos du polémiste :

- Arte n'envisage pas de poursuite judiciaire mais se démarque des arguments de Monsieur Zemmour. Certes, on ne peut soupçonner la chaîne franco-allemande de cautionner les propos du polémiste. Mais qui réalise le montage de l'émission ? Arte a sa part de responsabilité.

- Le sociologue Michel Wieviorka exprime son indignation face à cet homme qui fait la distinction entre des "races" et voudrait classifier voir hiérarchiser les "cultures".

- L'anthropologue et médecin Didier Fassin élève le débat pour ne pas se contenter d'une indignation qui n'apporte rien de constructif mais au contraire, enferme chaque camp dans ses retranchements : si les races existent, elles n'existent que dans la tête de gens comme Eric Zemmour. Selon le propos de Didier Fassin, Monsieur "Zemmour fait passer un racisme ordinaire pour un racialisme intellectuel". Ce genre d'attitude a nourri la violence nazie il y a peu.

- Enfin, une lettre à Eric Zemmour, montre bien les enjeux de société que révèlent cette volonté de justifier l'existence de communautés (blanches, noires, métisses, etc. en écartant la nationalité française du débat) pour légitimer les inégalités au lieu de les combattre.

 

   Voilà le dossier que j'incluais dans mes fichiers d'éducation civique. Dans cette matière, les leçons de morale sont souvent moins efficaces que les échanges de point de vue. Le but est de savoir contrer chaque argument, de n'en laisser aucun être en mesure de détruire la dignité humaine. Et j'étais en colère ! C'est là qu'intervint Pignouf... Il venait d'entendre une émission radiodiffusée sur France Inter : l'Afrique enchantée. Et voilà ce qu'il chantait avec force :


Découvrez Miriam Makeba!

 



 "Eh, oh, Pignouf ! Tu ne vois pas que je travaille ! J'ai besoin de silence, vois-tu, parce que je viens d'entendre un bruit de bottes qui me fait peur, soudain...

- Oh, eh, si l'on ne peut plus rendre hommage à une femme qui a fait plus que danser notre humanité mais qui lui a fait aussi ouvrir les yeux...

- D'accord, d'accord, rendons hommage à Miriam Makeba !

- Alors puisque tu préfères le silence, on peut bien faire une minute de silence...

- Parfait, Pignouf, va pour ta minute de silence."

 

Je vois mon coblogataire prendre sa respiration. Il voudrait faire un discours aussi puissant que celui de Martin Luther King. Et s'élance : "Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, vous tous qui m'êtes proches parce qu'humain, faisons à présent une minute de silence pour une grande dame, pour Zenzile Makeba Qgwashu Nguvama Yiketheli Nxgowa Bantana Balomzi Xa Ufun Ubajabulisa Ubaphekeli Mbiza Yotshwala Sithi Xa Saku Qgiba Ukutja Sithathe Izitsha Sizi Khabe Singama Lawu Singama Qgwashu Singama Nqamla Nqgithi." La minute de silence, elle ne vint qu'après les trois minutes qu'il fallut à Pignouf pour clamer le véritable nom de Miriam Makeba. Pignouf me rappelait qu'en 1960, Miriam Makeba écrivait un rectificatif à la rédaction de Time Magazine, le fameux hebdomadaire américain qui publiait un article à son sujet. Celle qui allait devenir une des figures de la lutte anti apartheid, en exil, y précisait en effet : "Il y avait une petite erreur, qui concerne mon nom africain, et si c'est possible, j'aimerais vous l'épeler correctement : Zenzile Makeba Qgwashu Nguvama Yiketheli Nxgowa Bantana Balomzi Xa Ufun Ubajabulisa Ubaphekeli Mbiza Yotshwala Sithi Xa Saku Qgiba Ukutja Sithathe Izitsha Sizi Khabe Singama Lawu Singama Qgwashu Singama Nqamla Nqgithi. Un enfant reprend tous les noms de ses ancêtres mâles. Souvent, à la suite du prénom il y a un mot ou deux qui sont descriptifs, et qui décrivent le caractère de la personne, transformant un véritable nom africain en une sorte d'histoire."

 

" Pignouf ?

- Oui...

- Tu pensais à quoi pendant cette minute de silence ?

- Je pensais à ça :
  

Miriam Makeba dans Come Back Africa
 
Présentation du documentaire d'après le site de l'Afrique enchantée :
Historiquement crucial, "Come Back, Africa" représente à lui seul une manière d'acte de naissance pour le cinéma sud-africain. Tourné quasi clandestinement par Lionel Rogosin, le film plonge au cœur de l'apartheid et de Sophiatown, un ghetto de Johannesburg, et suit, entre documentaire et fiction, le parcours d'un paysan zoulou bientôt transformé en travailleur clandestin.
Filmé clandestinement en 1958 dans un ghetto de Johannesburg - Lionel Rogosin avait déclaré aux autorités qu'il tournait un documentaire musical - "Come Back, Africa" est un des films anti-apartheid les plus marquants. Mêlant documentaire et fiction, il met en scène les intellectuels les plus radicaux du moment ainsi que des artistes comme la chanteuse Miriam Makeba, dont la carrière internationale fut lancée par le film. "Come Back, Africa" fait partie intégrante de l'histoire sud africaine, le seul récit filmé de l'époque, qui dévoile non seulement ce qu'était véritablement la réalité africaine, mais aussi comment les Africains eux-mêmes la vivaient.
Pour prolonger l'hommage à Miriam Makeba, je mets des liens ci-dessous pour
 
Chronologie de l'apartheid
 
Engagée jusqu'au dernier souffle
 
Le rêve inachevé de Miriam Makeba
 
Hommage à Mama Africa 

Une voix de l'Afrique s'est tue


"Eh, RanDom, si tu leur proposais, à tes élèves, de faire une recherche sur Miriam Makeba... Tu leur offre le choix des hommes, mais les femmes aussi se battent pour obtenir cette égalité. Et l'égalité que tu leur enseignes, celle entre les noirs et les blancs, n'est-ce pas la même que celle que l'on aimerait entre les femmes et les hommes, une égale dignité des êtres humains et une égalité en droits !
- Tu as raison, Pignouf. De Miriam Makeba, j'en parlerai aux élèves. Et puis ils n'en ont sans doute pas une image idéalisée comme on a tous à présent une image idéalisée de Martin Luther King, de Nelson Mandela et de Barack Obama. On a certes besoin d'icônes pour y croire, mais dans Come Back Africa, Miriam Makeba apporte de sa voix, de son âme et de sa chair, et d'une voix, d'une âme et d'une chair, c'est de cela qu'on est tous composé, quelles que soient nos différences !"

Publié dans Tant de couleurs

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Jean-Yves 03/12/2008 18:59

Il est important de connaître ses responsabilités. Comme d’en apprécier les contours et les limites. Un enseignant est un peu comme un médecin : il doit mettre "tous" les moyens dont il dispose pour atteindre les buts qu’il s’est fixés. Ce qui ne veut pas dire, qu’il réussira à 100%. Il ne faut surtout pas oublier que ce qui se transmet est difficilement évaluable : déjà pour les savoirs, c’est difficile, alors, pour des comportements. Tu as raison de dire « si pour deux ou trois élèves, cela fait bouger les choses ». Sans oublier qu’un enseignant peut marquer un élève parfois plus qu’il ne le perçoit.
Il me semble que l’enseignant est mis – trop souvent – devant des injonctions paradoxales : d’un côté, on lui admet une liberté pédagogique, d’un autre, il est un fonctionnaire et donc un représentant de l’État. La pédagogie n’existe que par rapport à des savoirs, des comportements à transmettre. La séparation et la querelle des savoirs et de la pédagogie est une bataille qui mobilise ceux qui ne veulent pas réfléchir sur ce que la société souhaite de son école.
Je suis heureux, ce dont je ne doutais pas, de voir l’école d'aujourd'hui avec des enseignants motivés et qui réfléchissent à leur fonction.

Jean-Yves 03/12/2008 16:49

Il me semble, cher Damien, qu’un professeur fait évoluer les représentations de ses élèves (avec toutes les limites que tu précises et dont je conviens). Il me semble que c’est une base de son travail… comme toutes bases, il faut du temps pour l’assurer… une année scolaire ne peut suffire.
Un élève de CP (qui ne baigne pas dans son contexte familial dans le monde de l’écrit) croit souvent que le soir du premier jour de son CP, il saura lire. Il y a alors chez cet élève une découverte qui peut s’accompagner d’un découragement. Le rôle de l’instituteur est alors de lui faire entendre que cet apprentissage est progressif et que déjà, au premier jour, il a commencé à apprendre. Il s’agit bien là de faire modifier les représentations de cet élève.
Pour prendre une de tes disciplines, l’Histoire, les jeunes élèves n’arrivent pas « vierge » à l’école de toutes notions. Ils connaissent souvent plus qu’on ne le pense. La notion de « monarchie » est particulièrement difficile à faire saisir aux élèves pour de très nombreuses raisons : par exemple, parce qu’elle entre en conflit avec ce qu’ils savent des rois… à travers les contes. Là encore, il s’agit pour l’enseignant de faire évoluer les représentations de ses élèves. Pas pour dire, que ce qu’ils savent est forcément faux (même si cela peut arriver) mais qu’il existe des représentations diverses sur une même notion. Quand on fait de l’Histoire, l’image du Roi donnée par les contes ne peut convenir.
La notion de race ne peut que poser problème. Il ne suffit pas de dire que cette notion n’existe pas pour les humains car d’une part elle est encore très employée dans la société (cf. le mot racisme), et, d’autre part, les arguments biologiques qui font tomber cette notion ne sont guère accessibles à de jeunes élèves.
Tu dis très bien, Damien, la difficulté pour que le message passe en actes et pas seulement en discours. Ce qui doit rendre le travail d’enseignant passionnant et à la fois souvent frustrant. Tu poses une pierre à chaque élève. Tu sais que la solidité du sol où tu poses cette pierre ne dépend pas que de toi…
Merci de ta longue et passionnante réponse.
Bonne soirée à toi.
PS : Aimer, (aimer l’autre, j’entends) est toujours sans raison. Sinon, ce n’est pas aimer mais du marchandage.

RanDom 03/12/2008 18:21



Jean-Yves, c'est moi encore qui te remercie de nourrir la réflexion. Tu as raison de dire que le travail d'enseignant est à la fois motivé par la passion et par la frustration. Et pour ma part,
j'ai conscience de mes responsabilités. De l'importance de mon message aux yeux de mes élèves, qui m'écoutent, qui savent que je suis un autre adulte qui leur propose une autre vision des humains
et du monde. Bien sûr, je dois faire un peu évoluer les représentations. Mais la condition, c'est que les élèves cherchent ensuite et trouvent les indices et preuves que j'avance, par eux-mêmes.
Si les élèves vérifient ce que je dis, et vois que je n'ai pas totalement tort, cela fera évoluer leurs représentations. S'ils se contentent d'apprendre une leçon pour avoir une bonne note et
faire plaisir à leurs parents, alors je crains que leurs représentations n'évoluent guère. C'est pourquoi je leur fait faire ce style de recherches, pour aller à la rencontre d'un Martin Luther
King et d'une Miriam Makeba. Pour qu'ils voient aussi que Barack Obama ne tombe pas du ciel (ou plutôt de la télé) comme une star de l'Academy. L'année dernière, ma plus grande satisfaction de
professeur fut d'intéresser mes élèves de 6e au sort d'une petite fille chinoise (Ma Yan), qui s'est battue pour obtenir le droit d'aller à l'école. Quand ils me disaient : "on s'ennuie à
l'école", il suffisait que je leur rappelle Ma Yan pour qu'ils se remotivent.

Je finis de lire un livre jeunesse de Tahar Ben Jelloun, "l'école perdue" qui montre que des valeurs africaines sont universelles et que dans notre rapport à la nature, à Dieu ou à l'argent, il y
a des valeurs et des sentiments que nous partageons avec des Africains noirs.

Les représentations des élèves s'enrichissent au cours de leur scolarité. Le plus important, maintenant, c'est de leur donner l'envie de prolonger ces apprentissages et ces remises en cause,
cette capacité à douter qui permet d'apprendre, même en dehors de l'école. Je disais hier soir à leurs parents : l'année prochaine, l'Egypte aura quasiment disparu du programme
d'Histoire. Le professeur ne sera plus là que pour mettre le pied à l'étrier, qu'à mettre l'eau à la bouche, et ce sera à l'élève de se cultiver en dehors de l'école. Tu vois déjà ce qui
m'inquiète : l'école que nous construisons n'est pas prête de réduire les inégalités entre ceux qui disposeront des diverses sources d'information et ceux qui n'auront que la télé... C'est à
cause de ça que, dans mon commentaire précédent, j'étais un peu pessimiste quant à mes futures possibilités de faire évoluer les représentations. Mais comme on dit, si pour deux ou trois élèves,
cela fait bouger les choses, je n'aurais pas totalement perdu mon temps...

Bonne fin de journée !



Jean-Yves 02/12/2008 14:08

Je regrette que cet article mêle une réflexion d'intellectuels (rien de péjoratif dans ce terme) à celle qui peut se produire avec des élèves de 13/14 ans. J'aurais aimé en savoir plus sur les représentations des élèves quant à ce sujet et la façon dont tu as pu la faire évoluer.

RanDom 02/12/2008 22:55



Bonsoir Jean-Yves.
Je rentre de réunion parents-profs et je lis ton commentaire. J'ai bien compris qu'il n'y avait rien de péjoratif dans le terme "intellectuel". Je suis aussi conscient d'avoir nourri
une réflexion personnelle en m'appuyant sur un projet pédagogique proposé aux élèves. Cet article montre qu'un cours se construit à partir d'un programme subjectif car
"officiel" et d'un engagement autrement subjectif car "personnel". En fait, au moment de réaliser cet article, je suis tombé sur la vidéo citant Eric Zemmour ; elle m'a mis en colère parce
qu'on y médiatisait des propos qui sont combattus depuis des années dans l'éducation de nos élèves. Le philosophe répondant aux propos peu intellectuels de Monsieur Zemmour utilise des arguments
qui ne relèvent pas seulement de la sphère "intellectuelle" puisqu'ils sont enseignés au collège (et sans doute même en primaire, il faudrait demander à ma soeur Marj). D'ailleurs, les
élèves sont les premiers à nous dire qu'il n'y a qu'une espèce humaine et que c'est idiot de faire la différence entre des races. Qu'on n'est pas des chiens ! Au collège, on fait bien la
différence entre nationalité, origine, ethnie et couleurs de peau. Le mot "race" apparaît dans la constitution, d'après E. Zemmour, mais Monsieur Zemmour oublie de citer la formule entière :
"sans distinction de races". Les élèves comprennent ce que ça veut dire !

Tout ce qui est dit dans cet article est dit en face des élèves sans que ce soit considéré comme intellectuel. Les notions clamées par Martin Luther King sont enseignées à partir de la 5e
(j'étudie le discours avec eux), quant aux arguments échangés dans le débat sur arte, ils font référence à la vie quotidienne, à des expériences vécues, ou à des représentations
qui sont également échangés en cours. Par contre, je ne vois pas comment un professeur peut faire évoluer des représentations. Il ne peut pas remplacer une représentation par une autre.
Il peut par contre apporter une représentation et l'élève choisira alors celle qui lui convient dans telle ou telle situation. Je ne me fais donc plus d'illusion là-dessus. Après mon cours sur la
laïcité, mon élève du Kosovo continue de me dire que la laïcité condamne l'islam. Mon cours n'a aucune valeur face à d'autres discours.

L'éducation n'est pas seulement assurée par les professeurs et les professeurs ne proposent qu'un message parmi tant d'autres... A la rigueur, on peut remettre certaines choses en perspective, en
offrant un recul par rapport à l'actualité, mais d'autres médias ont désormais bien plus d'influence dans l'éducation que 18 heures d'éducation civique dans une année scolaire. 3 heures
d'hist-géo par semaine n'apporte plus la culture nécessaire pour avoir le recul face au monde. Au mieux, on peut faire naître une curiosité qui poussera l'élève à remettre en cause ce qu'on lui
fait consommer à longueur de journée.

On peut donc apporter nos représentations à nous, pour que les élèves entendent un autre discours. C'est ensuite face à certaines situations qu'ils vont choisir la réaction la plus
appropriée, en fonction des représentations qu'ils ont en eux. C'est pourquoi les propos d'Eric Zemmour sont graves, car ils offrent une justification à des violences possibles.
Même si Monsieur Zemmour ne serait lui-même pas capable de faire du mal à une mouche, des gens peuvent utiliser son discours pour justifier des actes discriminatoires, des violences
momentanées (ainsi : je suis malheureux dans ma vie, quelqu'un est responsable, pourquoi ceux qui devraient être inférieurs jouissent d'une meilleure situation, c'est de leur faute, etc.). Je
veux bien qu'on passe pour quelqu'un de politiquement "incorrect". Beaucoup font ça pour passer dans les médias et vendre quelque chose. Mais ils ne se rendent plus compte du message qu'ils
adressent. Je ne prône pas pour autant le "politiquement correct" (et qu'est-ce que c'est ? Défendre les droits de l'homme, si c'est politiquement correct, alors je suis politiquement correct !)
Il est plus honnête de dire le fond de sa pensée, d'assumer, au lieu de tourner autour du pot en laissant les autres interpréter des paroles dans le sens qu'ils veulent.

Moi, je ne pourrais rien y faire : je peux expliquer aux élèves pourquoi je ne suis pas d'accord avec Eric Zemmour, et les élèves vont sans doute être d'accord, dans l'instant, avec moi,
soit pour me faire plaisir, pour être bien noté, au mieux parce qu'ils sont déjà convaincus. Mais à l'avenir, face à une situation particulière, ils pourront choisir une attitude facile (la
violence, l'acte raciste), en prétextant que le discours d'E. Zemmour existe. Ou bien, s'ils ont assez de lucidité à ce moment-là (s'ils ont le recul nécessaire et la raison), ils
peuvent ne pas éprouver le besoin d'accomplir l'acte raciste en recourant à mes arguments. En classe, je peux faire émerger les arguments à utiliser contre le racisme : qu'ils soient
scientifiques, religieux, politiques... Mais face à une situation immédiate, beaucoup d'autres facteurs entrent en ligne de compte : des facteurs sociaux, familiaux, personnels,
qui peuvent contre-carrer cette éducation... Un type qui a faim va-t-il se souvenir de sa leçon d'éducation civique pour éviter de frapper le noir qui, selon lui, vole le pain de nos
bouches ? Ce type, il va plutôt se souvenir de ce que quelqu'un d'autre a dit la veille à la télé, du genre : dans son club de foot, il y a trop de noirs.

La lutte contre ces discriminations est donc une lutte au quotidien et je ne pense pas que ce soit "intellectuel". Mes élèves peuvent lire mon article et je suis certain
qu'ils savent déjà tout ça. Ils me le montrent bien, ils sont capable de réciter une leçon. Mais les mêmes utilisent, à l'adolescence, des préjugés, pour se situer dans un groupe en
établissant des différences entre eux et les autres ; ces actes plus ou moins discriminatoires sont des moyens d'identification. Par exemple : les marques de vêtements, etc. Je connais des
personnes qui donnent des leçons d'anti-racisme mais qui, pour une catégorie de personnes, appliqueront les mêmes mécanismes que les racistes, du fait de leur ignorance dans un domaine : exemple,
envers les gitans (ils se sont fait voler par des gitans + d'après la télé, des gitans ont saccagé tel ou tel lieu = les gitans ne respectent rien et sont des voleurs). Une
représentation, c'est un arbre dans une forêt. La forêt fait peur. On se contente alors de faire le tour d'un seul arbre pour se faire un jugement au lieu de s'engouffrer dans la forêt. Sauf que
si je m'engouffre dans une forêt noire, moi, je me prends à aimer les noirs. Et si je m'engouffre dans la culture gitane, je me prends à respecter les gitans. Ce n'est pas une réflexion
intellectuelle. C'est ma nature. Mon but, c'est d'ajouter un arbre à côté des arbres aux élèves. Que tous nos arbres fassent une forêt afin que nous nous engouffrions dans la forêt ensemble, au
lieu de faire le tour d'un seul arbre cachant la forêt.

Après, je peux déconstruire une représentation, par l'Histoire, en montrant que nous sommes d'une civilisation gréco-romaine qui se définit par rapport à l'autre, au "barbare", au "sauvage",
qui fut perse, musulman, ou noir. Ainsi, l'autre, c'est la femme. L'autre, c'est le jeune. L'autre, c'est l'homosexuel, etc... Dire que cet "autre" n'est "pas moi" n'est pas raciste ; je
dirais même que c'est normal ! Dire que c'est "barbare" (au premier sens grec) n'est pas raciste, à la base : il s'agit juste de dire que le barbare ne parle pas la même langue que moi,
c'est un étrange étranger, on ne le comprend pas. Dire que l'autre est bizarre n'est pas raciste. Les élèves constatent qu'on est tous bizarre. Et oui, qui est normal ??? Ensuite,
tout dépend de notre réaction face au bizarre. Ou bien on cherche à comprendre, à expliquer le bizarre, à tolérer le bizarre comme quelque chose de naturel ; se dire : tiens, ce type
bizarre, il est sympa ! Il me complète bien ! On accepte alors la différence, on la trouve normale. Ou bien on rejette le bizarre parce qu'il fait peur, il trouble toute certitude, il met le
désordre dans nos représentations habituelles (considérées comme la norme) ; dans ce cas, on veut effacer le bizarre, soit en le refoulant, soit en l'écartant, soit en cherchant à le faire
rentrer dans la norme, soit en le supprimant une bonne fois pour toute, etc...

Voilà, j'ai jeté ici, dans cette réponse, une longue série de réflexions qui sont personnelles mais pas intellectuelles, car je connais des intellectuels qui sauraient mieux dire les choses que
moi et qui pourraient développer d'autres savants arguments. Le combat contre le racisme ne passe pas forcément par la conceptualisation, mais peut aussi bien passer par l'instinct, l'intuition,
l'émotion. Je montre aux élèves que Miriam Makeba, elle n'a pas forcément besoin d'arguments intellectuels pour rapprocher les blancs des noirs. Je pense que certaines musiques font aimer les
noirs. Et aimer les noirs, parfois sans raison, c'est un bon argument contre le racisme qui n'a rien d'intellectuel. Et je dis, de manière honnête, qu'on n'est pas obligé d'aimer tous les noirs !
Que je peux bien détester certains noirs sans être forcément raciste. Je n'hésite pas à aborder ces réflexions en classe. C'est concret, cela correspond à des situations que les élèves vivent au
quotidien. On peut leur demander comment ils feraient dans telle situation. Quand on les lit, on a l'impression qu'aucun d'eux n'est raciste. Je crois qu'ils ont compris. Le message, sans
doute, est passé. Mais d'autres messages passent aussi. Dans la réalité, tu vois très bien ce qui ce passe, malheureusement.

Donc, pour conclure, la réflexion échaffaudée dans cette article est celle qui se produit en classe, dès le collège. Elle n'est pas suffisante. Une autre réflexion que je pourrais tout aussi
bien produire en classe, c'est : "A quel besoin répond le racisme ?" Le professeur a sans doute plus de culture pour l'élève et plus d'expériences pour y répondre, mais le professeur a aussi des
représentations qui le troublent tandis que l'élève peut très bien ne pas avoir de représentation troublante. Je m'explique : que fait l'élève blanc face à un noir ? Que fait le professeur
blanc face au même noir. L'enfant qui ne serait pas marqué par notre passé de nation esclavagiste et colonisatrice peut très bien ne pas ressentir de problème, tandis que
l'adulte, marqué par ses ancêtres esclavagistes et colonisateurs, troublés par des parents eux-mêmes racistes, peut très bien se poser des "problèmes" qui n'existent pas, en réalité,
entre le noir et lui... J'ai peur de faire mal, de passer pour un raciste et je dis "black" au lieu de "noir". Du coup, le noir est lui-même gêné. Quant à l'enfant il peut très bien ne pas se
rendre compte que son copain Ibrahim est noir. Les clips des indivisibles (dont un exemple est montré dans la vidéo du débat d'arte) montrent bien que la discrimination positive, malgré une
"volonté positive", reste une discrimination, parce qu'elle remet en cause l'égalité en droit et justifiera des discriminations négatives que certains estimeront autrement compensatoires...

j'ai travaillé dans des collèges avec majorité d'immigrés (ou d'origine immigrée). Les élèves, comme les adultes, disent "moi, je ne suis pas raciste". Et ils peuvent très bien développer un
discours cohérent montrant qu'en effet, ils ne sont pas racistes. Mais dans les actes, c'est autre chose ! Des violences ont bien lieu... C'est un peu comme dire que demain, c'est promis,
j'arrête ! Et le lendemain, il faut recommencer à convaincre que, décidément, la discrimination et la violence ne résolvent rien.

Et avant ce demain qu'on espère toujours meilleur, je te souhaite une bonne fin de soirée, Jean-Yves.



Gari 30/11/2008 22:08

merci pour cet article , à ta facon , tu met une pierre à l'édifice d'une humanitude meilleure ; bravo !

Salut Ran

RanDom 02/12/2008 23:14


C'est ce qui donne sens à ma vie, Gari. C'est ce qui fait que mon métier me passionne. Je n'ai pas l'espoir naïf de refaire le monde. J'ai une responsabilité d'éducateur et de citoyen, et je
l'assume.


Catgirl 29/11/2008 20:06

merci pour ton documentaire, j'ai revu avec une certaine émotion et un sourire aux lèvres le discours de Martin Luther King, la victoire d'obama l'aurait-elle ravi ? aurait il pensé que son rêve était entrain de s'accomplir ?

tout le temps de ma lecture, je pensais à cette femme, cette dame noire qui refusa de laisser sa place dans le bus, alors qu'elle ne devait pas s'asseoir, qui sût dire non, je reste assise parce que je suis fatiguée, je suis sûre que tu sais de qui je parle, elle est décédée il y a quelques temps, mais pas si longtemps ...

et oui Pigne, si tu donnais des noms de femmes à tes élèves, et pis, tiens ... elle n'est pas noire, mais elle se bat pour les femmes, et elle aussi sait ce que c'est la répression pour la différence, je pense à simone veil ...


épi je voulais te dire que moi, je préfère mêlé ou mélangé ... métissé, je ne dis pas ...
tu sais, ma petite soeur, c'est une mélangée ...
elle est élevée dans la culture latine, mais maman aurait aimé qu'elle soit aussi élevée dans la culture de l'est, la culture russe et polonaise, et pis aussi yougoslave, même si on sait que tous ses ancètres paternels sont de pologne. Seulement, son père ne s'intéresse pas à la culture, celle de ses racines, et aussi celle du pays qui l'a adopté / que ses parents ont adopté. Et ses parents ne se sont jamais intéressés à lisa.

alors c'est pas très grave, nous, avec maman, je veux dire maman et moi, on lui a appris une culture, je dis UNE pas la notre, mais une ...
parce que nous ne sommes pas figées dans notre culture latine ... j'ai expliqué la religion catholique, parce que j'ai fait cathé ... en expliquant que c'est un choix des hommes de croire ou non ... et puis tout quoi, que chaque pays a une culture, on a des points communs, des différences ...
c'est pas facile d'expliquer tout, parce qu'une vie ne suffit pas à tout apprendre, mais à la base, apprendre que ce qui compte c'est ce que l'on est et seulement ça, et que les gens doivent nous aimer pour ce que l'on est.

épi l'autre, comment peut-il classer les gens comme ça ... dans la vie, il n'y a qu'un seul classement, les cons et les autres ... et comme on est toujours le con de quelqu'un ... je te laisse conclure ...

Bref, c'est bien que tu abordes ça ... que si je t'accepte comme tu es, tu dois m'accepter comme je suis, que quoiqu'il arrive je suis ton égal, tu es mon égal. La couleur de peau, de classe sociale, de culture et je ne sais quoi ne veut rien dire ... ce n'est pas ça qui fait un homme, c'est sa pensée, son humanité qui en fait un homme ...

enfin j'dis ça ... j'dis que si personne ne nous montre le chemin, comment on peut savoir, comment on peut avoir un regard différent ...
alors, montre leur le chemin ... fais les réfléchir ;)

bisous

ps : je rajoute, ça me fait penser à demi-soeur tiens ... une discussion que j'avais eu avec mon frère quand nous nous sommes retrouvés ... on parlait de lisa, il dit ce n'est pas notre soeur, c'est notre demi soeur ... moi, lisa, c'est ma soeur, c'est ma soeur tout court ...
et lui, il me dit ça, très fier de lui ...
et je le fixe et lui répond ... ah oui, demi ... et tu prends quoi, qu'estimes tu qui en elle est notre soeur, et qu'est ce qui ne l'est pas ... tu prends quoi ? la tête ? le haut ? le bas ? ça veut rien
lisa, c'est notre soeur ... et c'est tout ...

ben tu sais, il a plus jamais dit demi-soeur ... lisa c'est notre soeur, notre dernière petite soeur épicétou, crédiou !!!

ben dans métis, c'est pareil ... tu vois, obama, les noirs ils prennent quoi, et les blancs ils prennent quoi ? ben obama il est américain et c'est tout, et c'est leur président et c'est tout aussi ... c'est un mélangé ... et ça c'est une réalité ...

outch, je crois que j'ai encore beaucoup parlé ^^ :$

:0010: pour me faire pardonner ;)

RanDom 02/12/2008 23:31



J'ai mis du temps à répondre à ton commentaire pour deux raisons :
La première, c'est que je n'ai guère eu de temps, tu le sais, à consacrer à mon blog. La deuxième, c'est que je suis d'accord avec ce que tu y mets, et j'ai donc laissé ton commentaire sans
réponse, car il mérite d'exister en tant que tel, sans avoir besoin de ma réponse. Merci pour ton commentaire, Cat, long et argumenté, intéressant donc.

Je réponds maintenant car Jean-Yves m'a relancé par son commentaire. Et j'avais retenu, dans tes propos, plusieurs choses constructives.

D'abord, la culture se construit par l'identification ou l'opposition à ses traditions et peut donc nous amener à croiser d'autres regards. Une culture ne se compose pas seulement de racines mais
produit aussi des branches. Par contre, il n'y a qu'un seul tronc, et ce tronc est tout personnel, tandis que les racines et les branches peuvent se raccorder à d'autres arbres, comme pour
composer une forêt, une société. Il y a des racines et des branches plus grosses que que d'autres, des branches qui se cassent, des racines qui s'atrophient. Mais le tronc reste le même alors que
l'arbre, lui, change de configuration. Ce soir, je fais dans l'image sylvestre... Et je te laisse imaginer tout ce que cela peut signifier !

Ensuite, j'aime ton classement entre les cons et les autres. Mais j'ai bien peur que d'autres classements nous fassent oublier celui-là. Parce que les cons, ces derniers temps, sont souvent d'une
certaine droite décomplexée tandis que d'autres cons, à gauche, ne s'intéressent qu'au pouvoir.

Je suis timide et ne vais pas forcément vers les autres. Mais j'aime aimer plutôt que détester. On a la vie entière pour aimer et j'aime parce que je n'ai qu'une vie. Il n'y a bien que les cons
qui me mettent en colère. Mais je ne les déteste pas tous car je ne désespère pas de convaincre certains qu'ils pourraient être moins cons s'ils le voulaient...

Bonne nuit dans le noir car dans le noir on peut faire de beaux rêves, lumineux.

Bisous.