Tahar Ben Jelloun contre le travail des enfants et l'ignorance

Publié le par RanDom

Tahar BEN JELLOUN

 

L’École perdue

(Illustration en noir et blanc de Laurent Corvaisier)

 

Paris, Gallimard Jeunesse, « Folio Junior », 2007.

 

Ce roman (pour enfants à partir de 10 ans) raconte l'histoire d'un instituteur nommé dans un village d'un pays d'Afrique de l'Ouest. Il n'y a pas d'école, mais la mosquée sert de lieu pour les cours. Les enfants vont peu à peu déserter l'école. Devant cette hémorragie, l'instituteur veut savoir ce qui se passe.

À la sortie du village, une usine de fabrication de chaussures et de ballons de football emploie ces enfants. Ce livre voudrait illustrer l'article 4 de la déclaration des droits de l'homme à propos de l'esclavage et du travail des enfants. À travers ce récit moderne, l’auteur dénonce les ravages de l’ignorance, véritable source de la misère et de l’intolérance.




 

L’auteur : Tahar Ben Jelloun (biographie sur son site officiel).

Né à Fès (Maroc) en 1944, il a publié des poèmes et écrit plusieurs romans, notamment La Nuit sacrée (Prix Goncourt, 1987). Il est également l’auteur de différents livres à l’attention des enfants, comme :

-          Rachid, l’enfant de la télé.

-          Le Racisme expliqué à ma fille.

-          L’Islam expliqué aux enfants.

-          La Belle aux bois dormant.

Découvrir sa bibliographie sur son site officiel.

 

Les thèmes de L’École perdue :

Dans une première partie, l’auteur fait les présentations en rappelant quelques généralités sur l’Afrique : Le village – Le ciel – Les pauvres et les prophètes – L’école et la mosquée – La vie en ville. Alors que certains veulent nous faire croire que l’Afrique est hors du coup, hors du monde, hors de l’Histoire, on découvre au contraire que ces thèmes développés à propos de l’Afrique sont universels. Qu’il s’agisse de nos rapports à la Nature, au Dieu, au Travail, à l’Argent, nous nous rendons compte qu’il existe beaucoup de points communs entre les humains qu’ils soient d’Afrique, d’Europe, d’Asie ou d’Amérique… Au-delà des multiples cultures, des inégalités de richesses, voire des injustices sociales, ce livre nous projette en nous-même et nous fait voir un village humain plus qu’africain. Ce qui nous donne envie d’agir pour son bonheur, car le bonheur de ce village est notre bonheur à nous tous !

 

La deuxième partie entre dans le vif du sujet : L’instituteur – La rentrée des classes – De moins en moins d’élèves – À l’intérieur de la bâtisse blanche (l’usine où travaillent les enfants) – La première leçon (Iqbal Masih, enfant du Pakistan qui lutta contre l’esclavagisme, assassiné à douze ans) – La pire chose au monde (l’ignorance) – La seconde leçon (le mal que peut produire l’ignorance). Cette partie est particulièrement engagée ; elle peut paraître par trop moralisatrice pour les uns, mais pour moi, ce combat est primordial. Le ton choisi est celui d’un sage qui s’adresse autant aux enfants, futurs citoyens, qu’aux adultes, responsables du moment présent. Le fait qu’il n’y ait pas d’intrigue, voire aucun suspens, peut faire passer ce petit livre rouge et bleu pour une simple leçon magistrale. Mais les dernières pages, pleines de rêves d’enfant, conclue par une ultime parole terriblement ancrée dans la réalité, donnent à ce livre une allure de fable moderne, avec son ogre esclavagiste dans une bâtisse blanche mangeuse d’enfants…

 

Des extraits de L’École perdue :

 

ü  Le village :

« Les murs des maisons sont en pisé. Le pisé est de la terre argileuse mélangée avec des cailloux et de la paille, puis comprimée. C’est beaucoup moins résistant que la pierre ou le béton. Mais c’est mieux ainsi, car on dit que le béton n’aime pas la nature, qu’il mange les arbres et les plantes, et qu’il détruit la beauté du paysage. » (p. 12-13).

 

Exemple d’habitat en pisé de l’Afrique de l’Ouest.

 

ü  La pauvreté :

Dans l’extrait suivant, l’auteur décrit la pauvreté, les illusions qu’elle suscite, et les véritables causes contre lesquelles il faut lutter. On est loin de la fatalité que d’autres voudraient associer à cette pauvreté afin de ne pas résoudre le problème et de continuer à exploiter les territoires africains.

« Être pauvre dans notre village, c’est se réveiller le matin en se demandant si la journée se passera sans que les enfants ne crient à cause de la faim, c’est lire dans les yeux d’une mère l’appel de la délivrance quand la fièvre monte et fait mal, c’est perdre le goût de la vie parce que la vie nous a oubliés. Comme Dieu, comme le ciel. Nous sommes les oubliés des hommes et du ciel. (…) Seuls ceux qui se trompent de chemin viennent vers nous. Dès qu’ils nous voient, ils prennent peur et repartent en courant. Ils ne s’imaginent pas que des gens aussi démunis, aussi pauvres, puissent exister. 

« On pense que le sauveur viendra de cet horizon qui bouge et tremble sous le soleil. De là surgiront les nouveaux prophètes. Ici, nous croyons à tous les prophètes, les vrais et les faux, les grands et les petits, ceux qui parlent notre langue et ceux qui ne parlent pas, ceux qui ne font qu’apparaître les jours de fête. Nous croyons tellement en eux qu’ils finissent par s’en aller, parce qu’ils ne peuvent rien pour nous. Même un prophète qui s’arrêterait là par hasard, ou par pitié, s’en irait.

(…)

« Non, le sauveur ne sera ni prophète ni magicien. Avant de mourir, mon grand-père me l’a dit : il sera tous les hommes qui s’unissent, travaillent la terre, réclament leurs droits et empêchent la famine de s’installer au village. Si nous avons faim, c’est parce que d’autres hommes aimant l’uniforme et la parade, des hommes voleurs et pillards, menteurs et assassins, se sont emparés des terres et de l’eau. Ils parlent avec des armes, remplissent leurs ventres des biens d’autrui et dorment sans faire de cauchemars.

«  L’Afrique est la mère de l’humanité, c’est là qu’est né le premier homme. C’est cette Afrique qui est pillée par des Blancs et des Noirs, par des gens d’ici et d’autres venus d’ailleurs, de loin, de très loin. Notre pays n’est pas pauvre, ses richesses, nous ne les voyons pas, nous n’en profitons pas, elles vont ailleurs, loin du pays. » (p. 17-21)

 

ü  Le sage pour qui la misère n’est pas une fatalité :

« La misère n’est pas une fatalité, ni quelque chose d’inévitable. Il n’est écrit nulle part que ce village est destiné à rester maudit, sans prospérité, sans eau, sans école, sans avenir. Il faut abattre la fatalité et la réduire en poussière. Il ne faut pas baisser les bras et attendre comme des animaux. Les vieux, ceux que j’appelle les mauvais vieux, sont des fainéants. Ils passent leur temps à parler pour ne rien dire, ils répètent les mêmes phrases à l’infini, comme si ces mots dits plusieurs fois et sur des tons différents allaient les sauver. Ils sont là, assis, le dos contre le tronc de l’arbre, et se donnent des airs de sages, alors qu’ils ne sont que des paresseux. On dirait qu’ils ont été piqués par la mouche de la paresse, la mouche du sommeil et de la nonchalance. Non, cette mouche n’existe pas ! Seul un insecte étrange, une sorte de moustique né de leur lassitude, rôde autour d’eux. Car ils ne bougent pas. Ils attendent que le blé descende du ciel. Mieux, que le blé se transforme en pain et qu’il tombe dans leur bouche. » (p. 57-58)

 

ü  La ville :

« Les habitants des villes ne sont pas aussi hospitaliers que ceux de la campagne. Quand je suis arrivé, mon oncle m’a expliqué qu’en ville, les gens ont une autre mentalité :

-         Ici, c’est l’argent qui est roi. L’argent est le chef du village et de tout ce que nous faisons. Sans argent, personne ne te connaît. C’est pourquoi je travaille tous les jours de la semaine et la nuit (…). L’argent, l’argent, les gens ne parlent que de ça, comme si la vie était un immense billet de banque. Tu imagines, ce morceau de papier est plus important que l’amitié ou l’amour entre les humains ! Au début, ça me choquait, mais j’ai dû me rendre à l’évidence et j’ai fait comme tout le monde. Moi aussi, je cours après l’argent, et c’est normal. (…) Tu vois, ici, l’argent c’est tout, alors quand je reviens au village, je t’avoue que ça repose un peu… » (p. 28-29)

 

ü  La mosquée :

« Je ne voudrais pas médire de la prière, on me punirait pour cela. Non, la prière, c’est bien, surtout dans une mosquée, mais je ne pense pas qu’elle remplace la volonté et l’action. Même Dieu n’a jamais dit qu’il suffit de prier pour faire reculer la famine et l’injustice. Je me demande parfois si Dieu n’est pas utilisé par les hommes pour couvrir leurs mauvaises actions. C’est curieux, plus on est pauvre, plus on fait appel à Dieu. En tout cas c’est ce qu’on peut constater dans notre village. Mes parents prient tout le temps. Moi, je doute de l’efficacité de ces prières mais je ne le proclame pas. » (p. 25)

 

ü  Dieu :

« Un jour, pour vérifier ma petite intuition, j’ai attendu Dieu. J’ai attendu longtemps et personne n’est venu. Pas même un chat. C’est alors que j’ai compris que Dieu était très occupé ailleurs et que de toute façon, il ne descend jamais sur terre ni ne se mêle aux humains. C’est là aussi que j’ai compris que Dieu est partout. On ne le voit pas mais on sent sa présence. » (p. 36).

 

ü  L’école :

« Je devais me faire à l’idée que pour ces enfants, l’école, c’est comme le cirque qui passe par là une fois par an. Que représente l’école pour un enfant qui ne mange pas à sa faim ? Comment lui expliquer qu’il est nécessaire de passer par là pour ne plus souffrir de la faim un jour ?

« J’ai distribué aux élèves des cahiers et des crayons envoyés par la France, et des buvards venus de Belgique. Il y avait trente enfants, garçons et filles. Tous étaient passés par l’école coranique. Certains savaient lire et écrire. (…) Les élèves étaient assis par terre. On m’avait dit que les tables et les chaises devaient arriver dans le courant du mois. Ce serait le cadeau des Canadiens. Pour le moment, il fallait se débrouiller. Et le tableau noir ? Ce serait le cadeau du menuisier le plus riche de la ville. On l’attendait. (…) » (p. 38)

« Cette école qui ne ressemble pas encore à une école devrait inscrire sur les murs les noms de tous les donateurs, de toutes les personnes généreuses qui font la charité pour que les petits Africains puissent s’instruire. Et comme on m’a appris qu’il fallait dire merci quand on me donne quelque chose, je dirai un grand merci au menuisier le jour où il m’apportera le tableau noir qu’il m’a promis. » (p. 39)

 

ü  Le travail des enfants :

«  Sur les murs [de la bâtisse blanche - l'usine] étaient accrochées des affiches de publicité où l’on voyait un grand sportif noir s’apprêter à courir. Le sigle de la marque ressemblait à un grand accent grave peint en blanc sur fond noir. Que représentait cet accent grave ? Un oiseau sans tête ? Un pied arraché ? Une vague, ou une simple flèche mal dessinée ? Je n’en savais rien mais j’ai lu : «  Les baskets du troisième millénaire », « L’esprit de la victoire. »

« Quelle victoire ? Celle qui fait travailler des enfants, celle qui les détourne de l’école pour les exploiter parce qu’ils sont pauvres et ne peuvent pas se défendre ? » (p. 52)

 

Article 4 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dont on commémore les 60 ans (1948-2008) : « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ».

« Faire travailler des enfants au lieu de les laisser aller à l’école, quel malheur ! C’est de l’exploitation et de l’esclavage. » (p. 53)

 

ü  L’histoire du petit Pakistanais qui s’appelait Iqbal Masih


Tahar Ben Jelloun fait une première fois référence à ce petit Pakistanais à la page 56 avant de développer son histoire dans le chapitre « La première leçon », p. 65-71.

 

Dans « La deuxième leçon », Tahar Ben Jelloun développe les conséquences de l’ignorance et conclut :

« Je voulais vous raconter ces histoires pour que vous compreniez à quel point l’ignorance est pernicieuse, à quel point elle endort l’esprit et réduit l’intelligence. L’être humain ignorant ne se pose plus de questions, il vit avec des certitudes et se ferme sur lui-même au point de devenir un fanatique, quelqu’un qui ne tolère rien d’autre que ses propres affirmations. Il se ferme à tout ce qui vient de l’extérieur et devient borné comme un âne qui fait toujours le même chemin. On peut même en mourir. Car certains se battent et meurent pour défendre des valeurs, des idées généreuses et fortes, quand d’autres meurent bêtement pour de petites idées très étroites. Et tout ça est de la faute de l’ignorance, l’ignorance, la pire chose au monde. » (p. 85)

 

Je ne recopie pas la fin du livre pour ne pas tout dévoiler à celles et ceux qui voudraient se plonger dans ce petit ouvrage (89 pages) africain, humaniste, universel…

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sqgdejyklijk 18/10/2015 21:59

fakiou

Marj 07/12/2008 20:23

Ca y est mes élèves savent déjà lire, du reste ils passent cette semaine en CE1 pour que je puisse dès maintenant commencer mon congé!

Bon, réellement, beaucoup ont compris le fonctionnement et ceux qui avaient quelques difficultés au départ ont l'air de progresser.

En parlant de littérature de jeunesse, ma méthode s'appuie sur des albums et nous en écrivons sur le même modèle! Tiens je vais peut-être t'offrir notre premier album pour Noël!!!

Marj 07/12/2008 16:09

C'est vrai que tu donnes envie de le lire!

Bon, je ne fous pas de ta g... mais il m'a surtout rappeler de faire le mot pour réclamer des parents d'élèves pour nous accompagner à une expo... le lien entre ça et ton article? C'est l'expo d'un artiste africain, si ça me plaît je prendrais des photos. On y va jeudi.
Bisous

RanDom 07/12/2008 16:54



Eh, la spécialiste de la littérature pour la jeunesse ! Salut à toi qui viens par ici, soeurette !
N'empêche que pas besoin d'avoir fait des études de littérature jeunesse pour motiver mes élèves à lire certains livres comme celui-ci ou le journal de Ma Yan. Je ne dis pas que tous le liront,
mais des redoublants m'ont demandé, cette année, si je reparlerai de la petite chinoise Ma Yan pour évoquer le droit à l'éducation. Alors Le livre de Tahar Ben Jelloun offre une belle
alternative, et s'ajoute à mes références : Ma Yan, Tahar Ben Jelloun... Et toi, n'oublie pas de bien leur apprendre à lire, à nos futurs collégiens ;) Bisous :0010:

PS : Tu me diras, pour l'artiste africain, si c'était bien...



Catgirl 06/12/2008 20:37

tu m'as donné envie de lire ce petit livre, qui j'en suis sûre plaira à ma mère, puisque je lui donne des lectures à faire ;) ... car je trouve important qu'elle continue à entretenir sa culture en accédant à des ouvrages auxquels elle n'aurait pas forcément penser.

Je trouve tes extraits forts bien choisis. J'aime la dernière citation, et je suis sûre que tu sais pourquoi. Et j'aime aussi l'extrait sur la pauvreté.

Merci pour ton compte rendu. Je note ce titre !!!

bisous

RanDom 07/12/2008 15:58



J'ai choisi ces extraits parce que je me suis senti très proche de cet instituteur africain. Pourtant, je ne suis pas musulman comme lui, je ne suis pas pauvre ;
mais nous partageons certainement les mêmes valeurs : la tolérance, la curiosité...

Tu sais, c'est un petit livre très rapide à lire mais que je n'aurais sans doute pas lu s'il n'y avait pas eu ce prix littéraire au collège. On me demandera mon avis sur le livre. Je l'utiliserai
dans mes prochains cours, et à l'avenir, il faut que je fasse plus attention à ces livres pour la jeunesse. Au moins pour faire lire mes élèves. Car il n'y a pas que l'internet ;) 



Gari 06/12/2008 16:54

je t'ais piqué la photo d' Ikbal;
j'en ferait un portrait tot ou tard , je ne connaissait pas son histoire , ;
les conclusions de Ben Jelloun sur l'ignorance ,
son une des grandes vérités de notre époque ,
merci encore pour tes articles , j'apprend
beaucoup ici , ;)

bonne soirée

RanDom 07/12/2008 15:52



Merci, Gari, et bon dimanche !

Ton oeuvre aussi me fait réfléchir, alors je suis content si tu ne perds pas ton temps par ici ;)