
L'Auzette à mes lèvres
Trois raisons expliquent cette interrogation subite et insolite à cette saison où la neige recouvre certaines régions du monde
et de France.
Première raison, l'actualité.
Aux dernières nouvelles, le Groenland, rattaché au
Danemark, vient d'adopter un nouveau traité d'autonomie, par référendum, ce 25 novembre 2008. Ce traité élargit celui de 1979 en accordant aux Groenlandais le droit à l'autodétermination et la
reconnaissance en tant que peuple (conformément au droit international), ainsi que le droit à leurs propres ressources (pétrole, gaz, diamants, uranium, zinc, plomb). La langue groenlandaise
devient la langue officielle du territoire. Les Danois envisagent sereinement l'indépendance à long terme du Groenland, dernier vestige de son empire aujourd'hui démantelé.
Cette actualité a tourné mes regards vers le pôle. En remontant dans le temps et en comparant les cartes, je me suis rendu compte que le Groenland mériterait bientôt de porter son nom (la Terre
Verte), faute de glace.
Deuxième raison, la "guerre froide" qui se joue autour de l'Arctique.
Je compte faire le compte-rendu d'un dossier paru dans le Courrier International (n°935) du 2 au 8 octobre 2008 (p. 10-15). Ce dossier fait aussi trois constats :
1) Le réchauffement climatique va beaucoup plus vite que prévu (lire ci-dessous).
2) Le dégel va faciliter l'exploitation d'énormes réserves en pétrole et en gaz.
3) Le retrait progressif de la banquise va aussi permettre d'ouvrir les fameux passages du Nord-Ouest et du Nord-Est, et ainsi faire gagner des milliers de kilomètres aux navires marchands qui
circulent entre l'Atlantique et le Pacifique.
Autant dire qu'entre les grandes puissances américaine et russe ainsi que les tiers scandinaves, la bataille risque d'être rude.
Lire l'article du Monde Diplomatique
(septembre 2007) sur ce sujet.
Troisième raison, la fonte des glaces ne sera pas sans conséquence pour l'avenir de nos
sociétés.
1) La disparition des glaces arctiques ?
Pour la première fois depuis le début de la dernière période glaciaire, les passages du Nord-Ouest (Nord de l'Amérique) et du Nord-Est (Nord de l'Eurasie) se sont ouverts simultanément.
L'événement a eu lieu en août 2008. En 2005, le passage du Nord-est s'était déjà ouvert, alors que celui de l'Ouest restait bloqué. En 2007, c'était l'inverse. 2008 est donc une année record en
termes de fonte des glaces arctiques durant l'été, qui ont surpassé les prévisions les plus pessimistes, puisque la fonte observée l'an dernier correspond à une ampleur qu'on ne croyait possible
qu'à partir de 2050 !
La plupart des modélisations annoncent une disparition inéluctable des glaces arctiques mais à une date très incertaine. On attendait la disparition de la calotte arctique pour 2100,
puis ce fut 2070, et aujourd'hui, on envisage pour 2040 un rétrécissement de la banquise tel que les passages seront ouverts en permanence et pas seulement en été. Pour certains, l'Arctique
sera libéré des glaces en été dès 2030 ou 2020. Une étude de l'université de l'Alberta, réalisée sur une période de sept ans et publiée cet été, a signalé qu'en plus de rétrécir la
banquise s'amincissait : l'épaisseur de la glace aurait diminué de moitié en seulement six ans.
En attendant, les compagnies maritimes se préparent aux nouvelles routes. Le Beluga Group, un armateur basé à Brême, a annoncé qu'en 2009 un de ses navires commerciaux serait le premier à
emprunter le passage du Nord-Est.
2) La glace fond aussi en Antarctique !
C'est un phénomène systématiquement sous-estimé, s'inquiète Le Monde Diplomatique de ce mois de décembre 2008 (p. 25). En s'appuyant sur les recherches de
spécialistes parmi lesquels James Hansen, directeur du Goddard Institute for Space Studies de la NASA (l'agence spatiale américaine), Daniel Tanuro, ingénieur agronome et journaliste, écrit
: "Il y a 65 millions d'années, la Terre était quasiment dépourvue de glace. La glaciation de l'Antarctique intervient il y a 35 millions d'années environ. Ce phénomène correspond au
franchissement d'un seuil : les paramètres relatifs au rayonnement solaire, à l'albédo et à la concentration atmosphérique en gaz à effet de serre favorisent le refroidissement. Il s'ensuit une
baisse du niveau des océans, les précipitations aux pôles s'accumulant sous forme de neige. Or, selon les auteurs de l'article [dans la revue Science], nous serions en train de franchir
ce seuil dans l'autre sens."
Je ferai ultérieurement un résumé de cet article.
Un documentaire sur le Groenland, inédit, de Jean-Yves Cauchard et Elsa Le Peutrec (France, 2008, 65 min) sera diffusé mardi 16 déc. 2008 à 20h35 sur France
5.
Du 1er au 12 décembre s'est tenu à Poznan (Pologne) le sommet des Nations unies sur le changement climatique. Il est à parier que la négociation climatique accouche d'un nouvel objectif déterminé
par les préoccupations de profits plutôt que par la protection des populations et le sauvetage du climat. "Préserver la planète" semble une formule désuète à cause d'un pragmatisme qui
pousse les entrepreneurs à exploiter les nouveaux filons que découvre la glace. Nos générations ont appris à faire la différence entre l'Arctique (ses pingouins) et l'Antarctique (ses
manchots). Nos générations ont vu et parfois aimé La Marche de
l'Empereur. Nos générations vont-elles léguer aux futures un monde sans glace ?
J'enseigne actuellement les domaines bioclimatiques de la planète aux classes de 6e.
Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre
nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.
De leur écriture.
Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...


Isabel et les vents doux 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6
Vos ricochets