L'homme le plus heureux du monde est-il né ou mort ?

Publié le par RanDom

Au début d'une année, on peut se transmettre autant de voeux que l'on veut. Est-ce que cela agit vraiment sur notre bonheur ? Peu importe ! Parce que nous ne savons pas ce qu'est le bonheur vrai, nous le cherchons toujours et encore et nous craignons tant de croiser un malheur en chemin que nous avons besoin de mettre de côté ces voeux : ils pourraient - superstitions ? - nous être utiles aussi bien que l'argent épargné...

            Mais tout cet argent épargné, capitalisé, fructifié, ou qui dort encore, fait-il et fera-t-il vraiment notre bonheur ? La question revient régulièrement, on ne peut pas s'en empêcher ! On utilise alors une formule rassurante : l'argent ne fait pas le bonheur mais y contribue... D'autres réponses sont possibles, pourtant, et j'ai découvert la réponse de Solon en relisant L'Enquête d'Hérodote.


Solon and Croesus,
Gerrit van Honthorst (1624), Hamburger Kunsthalle, Hamburg.
Cliquer sur l'image pour accéder au site qui présente Solon (texte en anglais).

Voici ce qu'on peut lire dans le livre I (30-31) de l'Enquête d'Hérodote : 
          
              Pour voir le monde, Solon quitta son pays [Athènes] et se rendit en Égypte auprès d’Amasis, puis à Sardes [capitale de la Lydie] auprès de Crésus. À son arrivée, Crésus lui offrit l’hospitalité dans son palais. Deux ou trois jours plus tard, sur l’ordre de Crésus, des serviteurs firent visiter à Solon les trésors du roi et lui en montrèrent toute la grandeur et l’opulence. Quand il eut tout vu, tout examiné à loisir, Crésus lui posa cette question : « Athénien, mon hôte, ta grande renommée est venue jusqu’à nous : on parle de ta sagesse, de tes voyages, et l’on dit que, désireux de t’instruire, tu as parcouru bien des pays pour satisfaire ta curiosité. Le désir m’est donc venu, aujourd’hui, de te demander si tu as déjà vu quelqu’un qui fût le plus heureux des hommes. » Il se croyait lui-même le plus heureux des hommes, c’est pourquoi il lui posait cette question.

Mais Solon, loin de le flatter, lui répondit en toute sincérité : « Oui, seigneur, c’est Tellos d’Athènes. » Étonné, Crésus lui demanda vivement : « À quoi juges-tu que Tellos est le plus heureux des hommes ?

        Tout d’abord, répondit Solon, Tellos, citoyen d’une cité prospère, a eu des fils beaux et vertueux, et il a vu naître chez eux des enfants qui, tous, ont vécu ; puis, entouré de toute la postérité dont on peut jouir chez nous, il a terminé sa vie de la façon la plus glorieuse : dans une bataille qu’Athènes livrait à ses voisins d’Éleusis il combattit pour sa patrie, mit l’ennemi en déroute et périt héroïquement ; les Athéniens l’ont enseveli aux frais du peuple à l’endroit même où il est tombé, et ils lui ont rendu de grands honneurs.


Pour Solon, Tellos a eu la vie la plus complète puisqu'en servant sa patrie, il a laissé un nom glorieux. Il assure ainsi son immortalité en gravant son nom dans la mémoire de la cité, jusqu'à ce jour puisqu'il s'inscrit désormais dans ma mémoire ; de plus, il n'est mort qu'après avoir vu des fils et des petit-fils poursuivre sa lignée.

En énumérant les bonheurs de Tellos, Solon avait piqué la curiosité de Crésus ; le roi lui demanda quel était, après celui-là, l’homme le plus heureux qu’il eût vu – car il comptait bien avoir tout au moins le second rang. « Cléobis et Biton, répondit Solon. Ces jeunes gens, de race argienne, avaient une fortune suffisante et voici ce qu’était leur force physique : ils avaient tous les deux été vainqueurs aux Grands Jeux ; et l’on rapporte à leur sujet l’histoire suivante : les Argiens [habitants d’Argos, dans le Péloponnèse] célébraient une fête d’Héra, et il fallait absolument que leur mère fût portée au temple sur un chariot : or, les bœufs n’arrivèrent pas des champs en temps voulu. Pressés par l’heure, les jeunes gens se mirent eux-mêmes sous le joug et traînèrent le chariot sur lequel leur mère avait pris place ; ils firent ainsi quarante-cinq stades [unité de mesure] pour arriver au sanctuaire. Après cette action qui fut accomplie sous les yeux de toute l’assemblée, ils eurent la fin la plus belle, et la divinité montra par eux que mieux vaut, pour l’homme, être mort que vivant : en effet, les Argiens se pressèrent autour des jeunes gens en les félicitant de leur force, tandis que les Argiennes félicitaient leur mère d’avoir de tels enfants ; et la mère, tout heureuse de leur exploit et du bruit qu’il faisait, debout devant la statue, pria la déesse d’accorder à ses fils, Cléobis et Biton, qui l’avaient tellement honorée, le plus grand bonheur que puisse obtenir un mortel. Après cette prière les jeunes gens sacrifièrent et prirent part au banquet, puis ils s’endormirent dans le sanctuaire même et ne se réveillèrent plus, – ce fut là le terme de leur vie. Les Argiens leur élevèrent des statues qu’ils consacrèrent à Delphes, car ils estimèrent qu’ils s’étaient montrés les meilleurs des mortels. »

Cléobis et Biton sont également bienheureux, puisqu'ils ont été plus tôt délivrés de l'existence ; ils sont morts avant de connaître les affres de la vieillesse mais en étant tout de même reconnus par les Argiens qui honorent leur exploit familial par des statues. S'ils passent en second rang, derrière Tellos, c'est qu'ils n'ont pas servi leur cité, leur patrie, comme le fit Tellos. Les deux statues élevées en leur honneur, par les Argiens, ont bien été retrouvées à Delphes, en 1893-1894. Il s'agit de statues d'éphèbes de type archaïque, hautes de 2,35 m.

Crésus repose à nouveau la question du bonheur à son invité, et il n'est pas anodin que le sage grec transforme cette question en problème mathématique... Poursuivons la lecture de l'Enquête d'Hérodote, Livre I, 32.
   
 

Donc, Solon attribua le second prix de bonheur à ces jeunes gens. Crésus s’en irrita et s’exclama : « Et mon bonheur, Athénien mon hôte, est-il si nul à tes yeux que tu ne me juges même pas l’égal de simples citoyens ?

−        Crésus, répondit Solon, je connais la puissance divine, elle est avant tout jalouse du bonheur humain et se plaît à le troubler – et tu m’interroges sur le sort de l’homme ! Au cours d’une longue vie, on peut bien voir des choses fâcheuses qu’on voudrait ne pas voir, on peut en souffrir beaucoup aussi. Je pose soixante-dix ans comme limite extrême de la vie de l’homme ; ces soixante-dix ans font vingt-cinq mille deux cents jours, sans les mois intercalaires ; si l’on allonge d’un mois une année sur deux, pour mettre les saisons et le calendrier d’accord, soixante-dix ans font trente-cinq mois intercalaires, et ces mois font mille cinquante jours. Ainsi, les jours qui composent ces soixante-dix années sont, au total, au nombre de vingt-six mille deux cent cinquante, et, de toutes ces journées, ce que l’une apporte n’a rien de semblable à ce qu’apporte l’autre. Ainsi donc, Crésus, l’homme n’est qu’incertitude.

Mathématiques et philosophie sont, rappelons-le, très liées ! Reprenons : la durée de la vie humaine ne dépassait pas, en moyenne, 25 ans à l'époque de Solon, en raison surtout de la mortalité infantile. Le Sage pose 70 ans comme limite extrême de la vie ; aujourd'hui, dans les pays développés comme la France, l'espérance de vie dépasse cet âge. Le calendrier évoqué par Solon est particulier : l'année athénienne comptait 12 mois lunaires de 29 à 30 jours alternativement (au total, 354 jours). Pour faire coïncider l'année légale et les saisons, on adopta plus tard un cycle octaétérique : sur huit années successives, cinq comptaient 12 mois (354 jours), trois en comptaient treize (384 jours) ; la première année, la troisième et la cinquième avaient donc un mois intercalaire après le sixième. Pour arriver à son total, Hérodote compte par an douze mois de 30 jours et un mois intercalaire de 30 jours également, une année sur deux.
Nous nous sommes compliqué la vie pour calculer tout ça et aboutir au résultat suivant : l'homme n'est qu'incertitude !

Voici donc ce que Solon, après ses exemples d'hommes morts heureux, après ses calculs alambiqués sur la durée de notre vie, conclut, en réponse à Crésus :
« Tu es, je le vois bien, fort riche, tu règnes sur de nombreux sujets ; mais tu m’as posé une question, et là-dessus, je ne puis te répondre avant d’avoir appris que ta mort a été belle. »


Cet entretien entre Solon et Crésus est d'une vérité historique évidemment fort contestable. Elle permet à l'auteur, Hérodote, d'opposer la simplicité et la sagesse grecques à la richesse et à l'orgueil du monde oriental.  Ces oppositions entre simplicité et richesse, sagesse et orgueil, ainsi que l'instabilité du bonheur humain, sont des thèmes traditionnels pour les Grecs. Ils sont ainsi présentés dès le début de l'Enquête d'Hérodote comme en Prologue.

Je développerai, dans l'article suivant, cette idée de Solon selon laquelle l'argent ne fait pas le bonheur.
Le suicide d'un milliardaire suite à l'actuelle crise boursière et à l'effondrement de son empire m'a rappelé cette leçon de Solon faite à Crésus.

Publié dans Passé Présent

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Catgirl 09/01/2009 18:56

les mathématiques et la philosophie sont étroitement liés, c'est en lisant le théorème du Perroquet, que j'ai compris cela ... par contre, je ne suis pas d'accord avec ta conclusion, sur la simplicité et la sagesse gresques, car pour moi, le discours de Solon révèle que pour le grec, un homme fut heureux s'il est passé à la postérité, et donc s'il a eu de son vivant et dans sa mort une reconnaissance sociale.l'idée qu'un bonheur puisse être lié à la reconnaissance sociale ou à mon compte en banque me fait doucement rigoler, excuse moi ...car qui ne sait pas être heureux sans argent ne saura pas l'être avec de l'argent, et qui ne sait pas voir les petits moments de simplicité et de bonheur, ne trouvera pas dans la mort et dans la reconnaissance sociale, un quelconque bonheur, d'autant qu'il sera mort et que cela lui fera une belle jambe.Le discours de Solon s'attache à mon sens à un monde d'apparence, croit il que ces hommes parce qu'ils ont eu une vie sur un modèle social établi ont vraiment été heureux.qu'en est il de leur moi profond ? de ce qui les a bouleversé, de ce qui les a remué, de ce qui a provoqué amour, colère, mépris, désir, émotion ...le bonheur ne se juge pas sur un monde d'apparence et non plus sur la matérialitéQuant à Crésus, s'il avait été le plus heureux de la terre, il n'aurait pas posé la question ...souviens toi de Blanche Neige et de la sorcière ... Oh miroir, mon beau miroir, dis moi, qui est la plus belle ...pour répondre à ta question, l'homme le plus heureux du monde est obligatoirement né et vivant !!! et le bonheur ne se trouve ni dans les apparences, ni dans l'argent ... bisous :0010:

RanDom 09/01/2009 20:39



Lire ton commentaire me fait vraiment penser que tu es ma lectrice d'élite ;)

Je pars relire ma conclusion, et je te réponds !

Je reviens pour citer ce que j'ai mis : "Ces oppositions entre simplicité et richesse, sagesse et orgueil, ainsi que
l'instabilité du bonheur humain, sont des thèmes traditionnels pour les Grecs. Ils sont ainsi présentés dès le début de l'Enquête d'Hérodote comme en
Prologue."
Que tu ne sois pas d'accord avec des thèmes traditionnels de la littérature grecque antique me rassure lol... Cette conclusion n'est pas mon opinion... Je suis rassuré parce qu'en Histoire, on
évite plutôt de donner son opinion, alors en lisant ton commentaire, j'ai cru un moment avoir jugé Solon, Crésus, ou Hérodote. Or je ne cite que les mots d'Hérodote.

La cité d'Athènes n'est pas la France du XXIe s. Notre conception du bonheur est différente de leur conception du bonheur. Cependant, une question est restée : est-ce que l'argent fait le bonheur
? La réponse peut-être individuelle ou collective. Certains disent oui et d'autres non, et d'autres un peu. D'un point de vue individuel, je pense, comme Solon, que l'argent ne fait pas le
bonheur. Ceci dit, où est le bonheur ? Bien des Athéniens le trouvaient dans la postérité familiale (avoir des enfants) et dans le service à la cité. Faire le bonheur de la collectivité et être
célébré pour ça, c'est une façon de faire son bonheur. Est-ce que c'est la même chose aujourd'hui ? Je ne sais pas, car la collectivité n'est plus la même et la célébrité est bien différente,
entre aujourd'hui et hier. Toutefois, certains sont restés patriotiques, d'autres veulent passer à la télévision pour laisser une trace qu'ils jugent inaltérable...

Quant à mon idée du bonheur, elle est toute personnelle, et je n'ai pas de mots pour l'exprimer.

Je vais lire ton autre commentaire.