Vendredi 9 janvier 2009

Dans  mon article d'hier, je m'attristais du suicide d'un milliardaire suite à l'actuelle crise boursière et à l'effondrement de son empire. Je me rappelais cette leçon de Solon faite à Crésus : "L'argent ne fait pas le bonheur".

Aujourd'hui, je poursuis la leçon de Solon dans laquelle on retrouve cette sentence : "il faut en toute chose considérer la fin" que nous transformons parfois ainsi : "Même les meilleures choses ont une fin." Donc, voici ce qu'on lit dans L'Enquête d'Hérodote, Livre I, 32 :
         « Tu es, je le vois bien, fort riche, tu règnes sur de nombreux sujets ; mais tu m’as posé une question, et là-dessus, je ne puis te répondre avant d’avoir appris que ta mort a été belle. Car l’homme très riche n’est nullement plus heureux que l’homme qui vit au jour le jour, si la faveur du sort ne lui reste pas assez fidèle pour qu’il termine sa carrière en pleine prospérité. Nombreux sont les riches malheureux, nombreux les gens sans grandes ressources que le sort favorise. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme qui jouit des faveurs du sort, quand celui-ci en a de multiples sur le riche malheureux :

Le premier peut mieux satisfaire tous ses désirs,

Il peut mieux supporter une grande calamité ;

Mais voici les avantages du second : s’il ne peut, comme l’autre, supporter calamités et désirs, sa chance le préserve des unes et des autres, il ignore les infirmités, la maladie, le malheur, il a de beaux enfants, il est beau lui-même. Si, à ces avantages, s’ajoute une belle fin de vie, voilà l’homme que tu cherches, l’homme qui mérite le nom d’heureux. Mais, avant sa mort, il faut attendre et ne pas le dire heureux, mais simplement chanceux.

Réunir tous ces avantages est impossible pour un mortel, de même qu’aucune terre ne porte à elle seule tous les fruits : si elle en produit quelques-uns, les autres lui manquent, et la terre qui en porte le plus est la meilleure. Il en est ainsi de l’homme : nul être ne réunit tout en lui ; il possède tel bien, mais tel autre lui manque ; celui qui en garde le plus grand nombre jusqu’à son dernier jour, puis quitte gracieusement cette vie, celui-là, seigneur, mérite à mes yeux de porter ce nom. Il faut en toute chose considérer la fin, car à bien des hommes le ciel a montré le bonheur, pour ensuite les anéantir tout entiers. »

 

Hérodote conclut par la réaction de Crésus, roi d’Orient, à ces mots de Solon, le Sage grec. Crésus congédia Solon, le prenant pour fort sot, car il ne comprenait pas qu’on puisse mépriser les biens présents et préférer vouloir, en toute chose, considérer la fin. On sait pourtant comment tout cela finit, pour Crésus, qui perdit son empire. Hérodote n'oublie pas de le souligner au fil de son Enquête (Livre I, 86) :

 

     « Ainsi, les Perses s’emparèrent de Sardes et prirent Crésus vivant ; après un règne de quatorze ans, après un siège de quatorze jours, il avait conformément à l’oracle mis fin à un grand empire, le sien. Les Perses qui le prirent l’amenèrent à Cyrus. Celui-ci ordonna d’élever un grand bûcher sur lequel il fit monter Crésus chargé de chaînes et deux fois sept jeunes Lydiens avec lui [comme sept est un chiffre sacré, d’origine mésopotamienne, Hérodote utilise son multiple qui se doit d'être aussi vrai que sept jours font une semaine].
      Peut-être voulait-il les sacrifier à quelque dieu en prémices du butin, ou s’acquitter d’un vœu, ou encore, pour avoir entendu parler de la piété de Crésus, voir si quelque divinité l’empêcherait d’être brûlé vif ; du moins est-ce là, dit-on, ce qu’il fit, et Crésus était debout sur le bûcher lorsqu’il lui vint à l’esprit, malgré l’horreur de sa situation, qu’un dieu avait dicté à Solon ces paroles : « Nul vivant n’est heureux ». A cette pensée, avec un profond soupir et un gémissement il rompit son long silence et par trois fois cria : « Solon ! » Cyrus l’entendit et lui fit demander par ses interprètes quel était l’être qu’il invoquait. »

Je ne vous dirai pas ici ce qui sauva Crésus du bûcher : est-ce l'évocation de Solon, est-ce le bon vouloir de Cyrus, est-ce l'intervention d'un dieu ? Sans doute est-ce un peu des trois, sans doute n'est-ce que la divinité... Elle s'est exprimée par l'intermédiaire de l'oracle Solon et Crésus n'ayant pas tenu compte de l'avertissement, comme il n'avait pas compris la prédiction selon laquelle un empire serait détruit suite à sa guerre, il ne restait plus qu'à la divinité d'achever Crésus.  Ironie du sort, donc, ce roi qui ne tint compte des conseils qu'il souhaitait pourtant recevoir devint lui-même conseiller de Cyrus. Une boucle était bouclée dans cet univers oriental où l'harmonie est si précieuse.

Je me souviens avoir déjà évoqué cette harmonie, chez Hérodote, dans un article sur le Danube et le Nil.

Pour cet article et celui d'hier, j'ai emprunté la traduction par Andrée Barguet et son édition en poche, chez Gallimard, "Folio classique", 1964.

Dans le prochain article, ma porte ouverte, se sentir en dette, hommage à Germaine Tillion.
 

Par RanDom - Publié dans : Passé Présent
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Des mots entre nos chairs

Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.

De leur écriture.

Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...

Quelques notes de passage

Un mot plus haut

Vos ricochets

Blog : Actualité sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus