Il faut en toute chose considérer la fin

Publié le par RanDom

Dans  mon article d'hier, je m'attristais du suicide d'un milliardaire suite à l'actuelle crise boursière et à l'effondrement de son empire. Je me rappelais cette leçon de Solon faite à Crésus : "L'argent ne fait pas le bonheur".

Aujourd'hui, je poursuis la leçon de Solon dans laquelle on retrouve cette sentence : "il faut en toute chose considérer la fin" que nous transformons parfois ainsi : "Même les meilleures choses ont une fin." Donc, voici ce qu'on lit dans L'Enquête d'Hérodote, Livre I, 32 :
         « Tu es, je le vois bien, fort riche, tu règnes sur de nombreux sujets ; mais tu m’as posé une question, et là-dessus, je ne puis te répondre avant d’avoir appris que ta mort a été belle. Car l’homme très riche n’est nullement plus heureux que l’homme qui vit au jour le jour, si la faveur du sort ne lui reste pas assez fidèle pour qu’il termine sa carrière en pleine prospérité. Nombreux sont les riches malheureux, nombreux les gens sans grandes ressources que le sort favorise. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme qui jouit des faveurs du sort, quand celui-ci en a de multiples sur le riche malheureux :

Le premier peut mieux satisfaire tous ses désirs,

Il peut mieux supporter une grande calamité ;

Mais voici les avantages du second : s’il ne peut, comme l’autre, supporter calamités et désirs, sa chance le préserve des unes et des autres, il ignore les infirmités, la maladie, le malheur, il a de beaux enfants, il est beau lui-même. Si, à ces avantages, s’ajoute une belle fin de vie, voilà l’homme que tu cherches, l’homme qui mérite le nom d’heureux. Mais, avant sa mort, il faut attendre et ne pas le dire heureux, mais simplement chanceux.

Réunir tous ces avantages est impossible pour un mortel, de même qu’aucune terre ne porte à elle seule tous les fruits : si elle en produit quelques-uns, les autres lui manquent, et la terre qui en porte le plus est la meilleure. Il en est ainsi de l’homme : nul être ne réunit tout en lui ; il possède tel bien, mais tel autre lui manque ; celui qui en garde le plus grand nombre jusqu’à son dernier jour, puis quitte gracieusement cette vie, celui-là, seigneur, mérite à mes yeux de porter ce nom. Il faut en toute chose considérer la fin, car à bien des hommes le ciel a montré le bonheur, pour ensuite les anéantir tout entiers. »

 

Hérodote conclut par la réaction de Crésus, roi d’Orient, à ces mots de Solon, le Sage grec. Crésus congédia Solon, le prenant pour fort sot, car il ne comprenait pas qu’on puisse mépriser les biens présents et préférer vouloir, en toute chose, considérer la fin. On sait pourtant comment tout cela finit, pour Crésus, qui perdit son empire. Hérodote n'oublie pas de le souligner au fil de son Enquête (Livre I, 86) :

 

     « Ainsi, les Perses s’emparèrent de Sardes et prirent Crésus vivant ; après un règne de quatorze ans, après un siège de quatorze jours, il avait conformément à l’oracle mis fin à un grand empire, le sien. Les Perses qui le prirent l’amenèrent à Cyrus. Celui-ci ordonna d’élever un grand bûcher sur lequel il fit monter Crésus chargé de chaînes et deux fois sept jeunes Lydiens avec lui [comme sept est un chiffre sacré, d’origine mésopotamienne, Hérodote utilise son multiple qui se doit d'être aussi vrai que sept jours font une semaine].
      Peut-être voulait-il les sacrifier à quelque dieu en prémices du butin, ou s’acquitter d’un vœu, ou encore, pour avoir entendu parler de la piété de Crésus, voir si quelque divinité l’empêcherait d’être brûlé vif ; du moins est-ce là, dit-on, ce qu’il fit, et Crésus était debout sur le bûcher lorsqu’il lui vint à l’esprit, malgré l’horreur de sa situation, qu’un dieu avait dicté à Solon ces paroles : « Nul vivant n’est heureux ». A cette pensée, avec un profond soupir et un gémissement il rompit son long silence et par trois fois cria : « Solon ! » Cyrus l’entendit et lui fit demander par ses interprètes quel était l’être qu’il invoquait. »

Je ne vous dirai pas ici ce qui sauva Crésus du bûcher : est-ce l'évocation de Solon, est-ce le bon vouloir de Cyrus, est-ce l'intervention d'un dieu ? Sans doute est-ce un peu des trois, sans doute n'est-ce que la divinité... Elle s'est exprimée par l'intermédiaire de l'oracle Solon et Crésus n'ayant pas tenu compte de l'avertissement, comme il n'avait pas compris la prédiction selon laquelle un empire serait détruit suite à sa guerre, il ne restait plus qu'à la divinité d'achever Crésus.  Ironie du sort, donc, ce roi qui ne tint compte des conseils qu'il souhaitait pourtant recevoir devint lui-même conseiller de Cyrus. Une boucle était bouclée dans cet univers oriental où l'harmonie est si précieuse.

Je me souviens avoir déjà évoqué cette harmonie, chez Hérodote, dans un article sur le Danube et le Nil.

Pour cet article et celui d'hier, j'ai emprunté la traduction par Andrée Barguet et son édition en poche, chez Gallimard, "Folio classique", 1964.

Dans le prochain article, ma porte ouverte, se sentir en dette, hommage à Germaine Tillion.
 

Publié dans Passé Présent

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Koulou 10/01/2009 22:36

voilà des écrit forts intéressants qui nous rappellent, si ont était tenté de l'oublier, que les humains qui nous ont précédés ont été confrontés exactement aux mêmes questions et problèmes existenciels que nous. Choses qu'on est souvent tenter de nier, considérant que, le fossé technologique qui nous sépare d'eux, nous rendrait différents... On voit par ces mots qu'il n'en est rien.

RanDom 11/01/2009 13:23



Merci pour ton commentaire qui exprime la raison pour laquelle j'ai choisi l'Histoire dans ma vie : non pas pour étudier le passé, mais pour répondre à des questions
existentielles... Et pour trouver des réponses chez d'autres humains. On peut passer les frontières pour écouter ce que les Etrangers ont à nous dire ; on peut aussi passer les dates pour écouter
nos ancêtres. Dans tous les cas, il faut se débarrasser de notre orgueil et de notre nombril. Je suis content que les mots de mon article t'aient inspiré les tiens. Tu comprends bien qu'il
m'aurait fallu plus de lignes pour tourner encore autour du pot, alors qu'il te suffit de peu pour exprimer ce que j'en pense, de tout ça ;)

Passe un bon dimanche, Koulou !



Catgirl 10/01/2009 20:01

rha oui je sais bien cela pour l'homosexualité, j'ai un très bon professeur pour l'histoire de l'homosexualité chez les grecsd'ailleurs, je te conseille d'aller chez Jean Yves, pour le sujet, car il y a vraiment des articles qui m'ont appris pleins de choses sur le sujet.bon, finalement il m'a fallu un peu de temps, mais j'ai trouvé mon neurone de brune Bisous

RanDom 10/01/2009 20:08


Non, le problème avec les blondes, c'est qu'elles ont tellement de neurones qu'elles mettent du temps à extraire ceux qui permettent de comprendre...

Je te souhaite ici une bonne soirée. Bisous, Cat :0010:


Catgirl 10/01/2009 19:40

j'y ai repensé toute la journée, j'ai séparé ton intention de nous livrer une philosophie grecque et ce qui est écrit dedans.et du coup, cela m'a renvoyée au film Troyes, où Achille choisit de mourir d'une belle mort et de passer à la postérité plutot que d'avoir une vie établie avec femme et enfants (remarque en même temps il était plutot homosexuel donc ...)bisous

RanDom 10/01/2009 19:55



Voilà !!! La belle mort : tu as saisi une chose que je voulais faire saisir ! :D Les Egyptiens conservaient leurs morts grâce aux momies et les Grecs grâce à la
renommée. Bien sûr, c'était réservé à une certaine élite, parce que le pauvre paysans grec... Mais un Grec héroïque préfère mourir jeune en devenant célèbre pour sa cité, et donc immortalisé par
une statue et une inscription sur la pierre, qui lui assure la survie dans la mémoire des gens qu'il aime et du groupe auquel il appartient.

Quant à l'homosexualité chez les Grecs, elle ne s'oppose pas à l'hétérosexualité. Ce sont les chrétiens qui, pour s'opposer aux païens, les rangeaient facilement dans la catégorie homosexuelle
pour lutter contre eux. En gros, les bons chrétiens hétéros d'un côté seraient plus civilisés que les mauvais païens homosexuels de l'autre. Or, rassure-toi, il me semble que les païens
traitaient aussi les chrétiens d'homosexuels pédophiles, etc... Bref, les relations homosexuelles n'avaient rien d'anormal en Grèce, et n'empêchaient pas les relations hétérosexuelles. On
parlerait aujourd'hui de bisexualité. Mais c'est là encore une étiquette réductrice qui nous empêche de saisir la réalité de la sexualité chez les Grecs. Mais notre regard sur l'homosexualité
chez les Grecs se réduit ou bien à la raillerie, ou bien à l'insulte, ou bien à la curiosité, ou bien à la tolérance. Si cette homosexualité ne nous laisse pas indifférents, malheureusement,
c'est chrétien.

Bisous et merci pour ton commentaire homérique :D



Catgirl 09/01/2009 21:12

j'avais bien compris que tu voulais nous faire partager différents points de vue, mais il est vrai que j'ai oublié en commant, que c'était une autre époque ...comme quoi ...aujourd'hui, je ne pense pas que le bonheur soit trop beau, justement parce qu'on finit tous par mourir. Je me dis que le bonheur se présente à ta porte, tu dois le saisir car tu ne sais pas pour combien de temps il est là.Et puis le bonheur, c'est aussi dans des regards, des gestes, et dans le fait que cela s'imprime dans nos coeurs, notre mémoire ..enfin, je vois cela comme ça le bonheur, comme quelque chose de simple, si l'on sait voir un regard sur une autre civilisation ... et moi, je m'emporte un peu beaucoup j'suis un peu "passionnée" pardon

RanDom 09/01/2009 21:24


Les dates, Cat, les dates, Cat, n'oublie pas les dates

Je suis d'accord avec toi en ce qui concerne cette conception du bonheur simple. J'ai remarqué que mon bonheur dépend souvent du bonheur des autres. Je suis triste quand quelqu'un que j'aime est
triste. Par conséquent, je veux faire son bonheur... Si j'y arrive, cela me rend heureux, sinon... Bizarrement, j'accepte moins que quelqu'un veuille mon bonheur. Comme quoi... Ce doit être le duo
Pignouf et RanDom qui s'accordent mal : Pignouf trop gentil avec les autres et RanDom qui préfère se construire son petit bonheur à part.

Tes commentaires m'ont fait réagir, mais ils m'ont plu, parce que tu exprimais de manière sincère ta vision du bonheur, en réponse à mes articles. Je ne suis pas aussi doué que toi pour exprimer de
manière sincère ma vision du bonheur, alors je cherche des correspondances dans les mots des autres. Et tes mots m'ont plu parce qu'ils m'ont permis de voir que je partage des idées avec toi, parce
que ma conception du bonheur est plutôt semblable à la tienne.


Catgirl 09/01/2009 19:06

décidément je ne suis pas du tout d'accord avec Solon, à trop vouloir considérer la fin on en oublie le reste.Quand on est vivant, le passé ne devrait être qu'un moyen de se donner des coups de pied où je pense pour avancer, et le futur une chose à construire.Bien sûr, il s'agit de rester suffisamment humble pour ne jamais oublier que nul ne sait à quel moment le mot fin sera le sien, et pourtant, doit on ne vivre qu'en pensant à cela, ne vivre qu'en espérant qu'au moment de sa mort, on dise de nous 'il a été heureux", alors que ceux qui diront cela ne verront qu'un monde d'apparence.Le bonheur c'est une chose qui arrive à celui qui sait voir, ce n'est pas un état permanent, être heureux, ça se construit, ça se vit, une succession de bonheur qui seront plus forts et plus importants que les moments de souffrance.Celui qui a mon sens est heureux, c'est celui qui arrive, malgré la pression sociale, pécunière et tout le reste à suivre son chemin en son âme et conscience, à s'ouvrir sur la vie, aux autres, tout en ne se perdant pas de vue.Bien sur il aspire à des choses, et bien sûr rien n'est jamais aussi simple, et parfois, la vie ne nous donne pas ce que l'on veut, c'est certes triste, mais cela ne fait pas un homme malheureux celui qui n'a ni sous ni postérité ...qui peut savoir si quelqu'un a été heureux, est heureux, hormis cette personne :0010:

RanDom 09/01/2009 21:06


Solon vit dans un monde où les dieux partagent le monde avec les humains. Or le bonheur humain dépend des dieux. Donc, le destin, le sort, la chance (la faveur des
dieux faite aux hommes), sont des facteurs qui comptent plus que l'argent pour Solon. Je ne crois pas en ces dieux, mais je suis superstitieux, et parfois, je crois que le bonheur est
trop beau ! On peut aussi se demander à quoi bon être heureux puisqu'on va mourir ? Ces questions ne sont pas aussi simples qu'on le voudrait et provoquent des dépressions chez certains. Quand
on croit en dieu, on peut se raccrocher à cette branche, quand on appartient à une cité solidaire comme on rêve d'une cité démocratique idéale, on peut se raccrocher à cette branche, quand la
famille s'agrandit et les amis sont sincères, on peut se raccrocher à cette branche... Quand on est riche, on peut se raccrocher à cette drogue, l'argent, l'alcool, etc...

Personne d'autre que moi ne peut savoir si j'ai vraiment été heureux. Et je ne crois pas aux réponses univoques, sachant que mon bonheur peut faire le malheur d'un(e) autre. Mais tu vois, ce soir,
nous philosophons, preuve que le sujet, avant et depuis Solon, nous permet de communiquer, de confronter nos points de vue, de nous rapprocher, de partager nos expériences du bonheur...

Mon objectif dans ces derniers articles de mon blog n'est pas de savoir si Aristote, Solon, Hérodote ont raison, si je suis d'accord ou non avec eux : mon objectif est de comprendre le point de vue
de ces Grecs sur des sujets qui sont toujours d'actualité. Trois articles ne suffisent pas. Un prochain article est en préparation sur notre rapport à l'argent, la richesse ou la misère...

Bonne soirée, Cat. Bisous.