Ma porte ouverte, se sentir en dette, hommage à Germaine Tillion

Publié le par RanDom

Les Grecs ne craignent pas d’aller aux Enfers. D’ailleurs, ils n’ont pas de Paradis. Peu importe de faire le Bien ou le Mal. Mais leur plus grosse peur est l’oubli. La cité grecque a donc en charge la mémoire des morts qui le méritent… La voix du poète, ou votre voix, lecteur qui passez par mon blog, est chargée de redonner vie au souvenir des défunts. Devant une telle responsabilité, les poètes se disputent pour composer les plus belles lignes commémoratives.

 

Voici une inscription sur les morts des guerres Médiques (Ve s. avant J.-C.). Elle est très courte mais définit de manière émouvante le rôle du citoyen athénien :

 

Toute la Grèce immobile sur le fil d’une lame

dut son salut à ce souffle expiré de nos vies.

 

Remplacez leurs vies par leurs âmes si vous préférez la rime.

Le sacrifice de quelques âmes pour la survie de l’espèce, cela me rappelle certains animaux ; ils feront l’objet de prochains articles sur mon blog. Car les animaux, comme les hommes, ont leur Histoire.

 

À quoi bon vouloir redonner vie à ces Grecs morts à la guerre ? À quoi bon vouloir leur redonner vie, à eux ainsi qu’à leurs Perses ennemis (l’historien ne prenant fait et cause ni pour les uns ni pour les autres) ? À quoi bon toutes ces commémorations ? Est-ce encore pour justifier ma passion pour l’Histoire ? Ou pour regretter notre société faite d’exhibition et d’indifférence, où chacun prétend mener sa barque comme il l’entend, sans se soucier d’autrui ?

 

J’ai écrit une série d’articles sur notre rapport à l’argent. Comme nous devons aux Grecs l’invention de la monnaie (j’y reviendrai), j’ai replongé dans cette culture qui fut à l’origine de ma situation professionnelle. Je dois en effet à cette passion pour les premiers Grecs mes études d’Histoire et mon métier de professeur. Certes, il n’y a pas que les Grecs, mais ils font partie de mes racines et de mes repères. À l’occasion du Printemps des Poètes 2008, on demanda aux enseignants de mon collège d’afficher sur la porte de leur classe un texte en vers ou en prose qui ferait l’éloge de l’Autre (thème de l’événement) tout en reflétant leur propre personnalité.

 

J’ai choisi, à cette occasion, d’afficher les paroles de Germaine Tillion, qu’elle tint un jour à la télévision, et qui furent rapportées par l’un de mes auteurs de référence, Jean-Pierre Vernant :

 

Lorsque quelqu’un frappe à la porte,

Il y a ceux qui ouvrent et ceux qui n’ouvrent pas.

Celui qui ouvre, c’est celui qui se sait en dette.

Les Grecs disaient déjà qu’il fallait ouvrir

Quand on venait frapper chez vous,

Parce que, n’est-ce pas, comment savoir

Si le vieux clochard qui empuantit alors votre jardin

N’est pas en réalité un dieu venu vous visiter pour voir

Si vous vous sentez bien en dette.

 

Je ne suis pas croyant au sens chrétien du verbe croire, je suis peut-être croyant au sens grec, non pas que je crois en Zeus, en Dionysos, ni en Aphrodite, mais parce qu’il m’arrive de me sentir en dette envers d'autres humains.

 

Pour le 100e article de mon blog, je voulais rendre hommage à cet Autre : une femme, une ethnologue humaniste, une résistante, une combattante, à la recherche du vrai et du juste contre l’arbitraire et la torture. En somme, une scientifique engagée dans son siècle. Souvenez-vous d'elle, Germaine Tillion (1907-2008). Cent ans et quel siècle ! Pendant lequel elle a su garder les yeux ouverts en nous ouvrant sa porte.

 

À la fin, J’écrivais aux élèves : « Son siècle est passé, votre siècle est venu, et sur ma porte, frappez, frappez toujours… Moi aussi, j’ai frappé à tant de portes. »

Publié dans Passé Présent

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Jean-Yves 12/01/2009 12:32

Merci Damien de tes réponses que je trouve toujours très pédagogiques. Non seulement, je découvre sous un autre angle des savoirs (je pense ici à la religion chez les Grecs anciens) mais aussi ton humanisme auquel je suis sensible.Je te souhaite de pouvoir toujours continuer ton travail avec tes élèves comme tu le fais.

Jean-Yves 11/01/2009 19:21

Et que furent les réactions des élèves, à ces paroles de Madame Tillion ?PS : Rien à voir, avec cet article : j'ai relu cette fin de semaine, plusieurs passages des "Animaux célèbres" de Michel Pastoureau.

RanDom 11/01/2009 20:35


Pour les "animaux célèbres" de Michel Pastoureau, c'est une source que je partage avec toi, alors !

Bonsoir Jean-Yves

Je vais m'intéresser aux sujets des animaux, mais je foisonne d'idées. Je ne sais quand seront en ligne mes premiers articles là-dessus. J'ai découvert qu'à côté de Michel Pastoureau, d'autres
auteurs ont développé l'Histoire des animaux, en intégrant dans leurs démarches des questions philosophiques voire éthiques. C'est donc stimulant.

Les élèves m'ont posé des questions pour comprendre cette histoire de "dette" et de "porte" mais en 6e ou en 5e, ils ne maîtrisent pas tous les concepts et n'ont pas autant d'expériences de la
vie pour saisir tout ça. Pour eux, les dieux, c'est Zeus, c'est Jupiter et la religion, c'est les mythes, les belles histoires. Alors que la religion, c'est chez Germaine Tillion ce qui devrait
ouvrir les individus au groupe et donc à la solidarité. Chez les Grecs, il n'y a pas d'Eglise ni d'associations caritatives, comme chez les chrétiens, alors la religion servait de vrai ciment
social et chacun portait ses dieux sur ses épaules, comme une conscience : cette conscience est représentée par l'autel du foyer. Enfin, c'est ce que je commence à comprendre... Alors pour
qu'un élève comprenne, il faut lui donner cette matière à réfléchir, puis que ça trotte dans sa tête, jusqu'à ce que la vie lui permette de comprendre... 

Mon affiche, sur ma porte, s'adressait aussi aux adultes de l'établissement, mais je n'ai pas eu autant d'écho que voulu. Je suis donc content de pouvoir utiliser mon blog pour remettre à l'honneur
ces paroles de Germaine Tillion. Je n'ai pas de leçon à donner, chacun y puise ce qu'il veut, ce qui fait écho dans sa conscience.

Alors merci pour ton passage et bonne fin de week-end !


cat 11/01/2009 13:16

ce n'est pas moi qui dis deviens ce que tu es c'est Nietzsche ... ... j'en ai fait mon cheval de combat devenir ce que je suis !Bon dimanche:0010:

RanDom 11/01/2009 13:27


Oui, Cat, c'est Nietzsche, mais ta façon de le dire, ton cheval de combat, c'est à toi et pas à Nietzsche, avec tout le respect que je lui dois !

:0010:


Catgirl 11/01/2009 08:52

Un bien bel hommage que tu lui rends là. Et peut être nous donnes tu la clé.il y a des gens qui ont besoin d'apprendre à ouvrir leurs portes, et d'autres qui ont besoin d'apprendre à frapper à une porte. J'ai une dette envers la vie : sans m'étaler, j'avais compris que la vie mettait sur ma route des pistes, mais je ne savais pas les voir. Il y a eu le décès de ma grand-mère. Ca a fissuré beaucoup de choses en moi.Puis il y a eu moi, face à ma propre mort, il y a 5 ans ... et là, ça a tout changé pour moi. Tout.Ma dette à la vie ... ouvrir les yeux, oser, vivre ... même si on s'écorche, même si on se fait mal ... on se relève toujours car il n'y a que la mort qui nous laisse couché à jamais ... Ethnologue, ça m'aurait plus comme métier, prof d'histoire aussi ... mais les dates, Cat, les dates finalement la littérature, ça me convient.La vie n'est pas un dûe ... elle est ce que nous en faisons ...Continue à nous enrichir !!! (sans jeu de mots )et moi j'essayerai d'être moins ... enfin plus ... enfin

RanDom 11/01/2009 13:12



Merci pour ton commentaire plein de vie Cat...

La clé (belle métaphore) c'est Germaine Tillion et Jean-Pierre Vernant qui me l'apportent, ainsi que d'autres lectures. Mais je suis bien loin d'ouvrir encore ma porte en grand, et je suis encore
plus loin de savoir frapper quand il faudrait. Tes expériences de la vie sont fortes, ce qui me touche beaucoup.

La littérature te convient bien, et ton regard aussi, on n'est pas obligé de s'en faire un métier. Si je n'avais pas eu ce rêve d'enfant, et si je n'avais pas mon entêtement, que serais-je
aujourd'hui ? Alors oui, tu as entièrement raison, la vie est ce que nous en faisons ; je ne crois pas aux erreurs de parcours. J'aime me souvenir, j'aime regarder en arrière, mais ce n'est
jamais pour regretter, c'est pour voir les portes que j'ai ouvertes, les chemins parcourus, et poursuivre, avancer, même s'il y aura, forcément, des erreurs de parcours. Je ne regretterais rien,
j'aurais juste un peu de mélancolie. Elle fait partie aussi de la vie.

Si je peux, un peu, enrichir quelqu'un, alors ça me fait plaisir, et si ce quelqu'un es toi, alors le plaisir se double de cette belle énergie qui me fait écrire.

Tu m'as dit : Deviens ce que tu es. Être moins, être plus, c'est devenir. Essayer, c'est être. Et je te souhaite un bon dimanche.
Profite bien de ton week-end. Bisous.