Lundi 12 janvier 2009

La première (et dernière ?) vague de neige de mon hiver limougeaud m’a rappelé les articles que j’avais consacrés, fin 2008, à la fonte des glaces polaires.

 

Un monde sans glace ? (1)Un monde sans glace ? (2) : L’Arctique.

 

J’aurais bien d’autres occasions d’évoquer le réchauffement de notre planète et son prochain printemps. Avant la disparition des dernières traces de neige dans le parc d’Auzette, il me fallait avant tout évoquer une histoire, hélas, trop vite refoulée dans les mémoires, celle de la plus petite tempête de neige jamais recensée. Essayez donc et demandez à vos aînés s’ils s’en souviennent : à quand remonte leur plus petite tempête de neige ? Nul doute que vous produirez chez eux la plus grande perplexité ! Alors pour vous, j’ai fouillé dans mes archives et ma bibliothèque afin de retrouver trace d’un tel événement exceptionnel. Je vous prie, s’il vous arrivait de rencontrer d’autres témoignages de cette tempête, de me laisser un commentaire avec toutes références utiles me permettant de recouper mes informations.

La plus petite tempête de neige
jamais recensée dans l’histoire du monde

 

Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s’est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j’ai attendu qu’il en tombe d’autres mais ça n’a pas été plus loin. Deux flocons : voilà tout ce qu’a été ma tempête.

 

Ils sont tombés du ciel avec tout le poignant dérisoire d’un film de Laurel et Hardy : même qu’à y songer, ils leur ressemblaient bien. Que tout s’est passé comme si nos deux compères s’étaient transformés en flocons de neige pour jouer à la plus petite tempête de neige jamais recensée dans l’histoire du monde.

 

Avec leur tarte à la crème sur la gueule, mes deux flocons ont paru mettre un temps fou à tomber du ciel. Ils ont fait des efforts désespérément comiques pour tenter de garder leur dignité dans un monde qui voulait la leur enlever parce que lui, ce monde, il avait l’habitude de tempêtes beaucoup plus vastes – genre soixante centimètres par terre et plus –, et que deux flocons, y a de quoi froncer le sourcil.

 

Et puis ils ont fait un joli atterrissage : sur des restes de tempêtes précédentes – cet hiver, nous en avons déjà eu une douzaine. Et après ça, il y a eu un moment d’attente – dont j’ai profité pour lever les yeux au ciel, histoire de voir si ça allait continuer. Avant d’enfin comprendre que mes deux flocons, c’était côté tempête aussi complet qu’un Laurel et Hardy.

 

Alors je suis sorti et j’ai essayé de les retrouver : le courage qu’ils avaient mis à rester eux-mêmes en dépit de tout, j’admirais. Et tout en les cherchant, je m’inventais des manières de les installer dans le congélateur : afin qu’ils se sentent bien ; qu’on puisse leur accorder toute l’attention, toute l’admiration, qu’on puisse leur donner les accolades qu’ils mettaient tant de grâce à mériter.

 

Sauf que vous, vous avez déjà essayé de retrouver deux flocons dans un paysage d’hiver que la neige recouvre depuis des mois ?

 

Je me suis propulsé dans la direction de leur point de chute. Et voilà : moi, j’étais là, à chercher deux flocons de neige dans un univers où il y en avait des milliards. Sans parler de la crainte de leur marcher dessus : ça n’aurait pas été une bonne idée. 

 

J’ai mis assez peu de temps avant de comprendre tout ce que ma tentative avait de désespéré. De constater que la plus petite tempête de neige jamais recensée était perdue à jamais. Qu’il n’y avait aucun moyen de la distinguer de tout le reste.

 

Il me plaît néanmoins de songer qu’unique en son genre, le courage de cette tempête à deux flocons survit, Dieu sait comment, dans un monde où semblable qualité n’est pas toujours appréciée.

 

Je suis rentré à la maison. Derrière moi, j’ai laissé Laurel et Hardy se perdre dans la neige.

 

Texte de Richard Brautigan, Tokyo-Express,
traduit de l’américain par Robert Pépin,

Paris, Christian Bourgois Éditeur, « 10/18 », 1981.

Par RanDom - Publié dans : Passé Présent
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Des mots entre nos chairs

Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.

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