Un coeur fier et nu

Publié le par RanDom

Anato se cachait depuis les premiers jours à l’intérieur d’un pot d’échappement. Il espérait trouver dans ce trou à rat une dernière chance de rester libre. Nelly apportait régulièrement un seau d’eau et le posait derrière la voiture allemande. Ce geste, qui pouvait le comprendre ? Tout le monde lui pardonnait parce que Nelly était de ces femmes qui, à toute époque, s’occupent d’aller chercher les seaux d’eau.

 

Pour survivre, Anato buvait l’eau ou absorbait un peu de gaz carbonique. Des coulures sombres creusaient sa peau claire. Il ne pouvait plus mettre ses lunettes, désormais trop lourdes, et ses yeux apprenaient désormais à percer le brouillard. Nelly donnait un coup de pied dans le pot d’échappement pour lui dire bonjour. Anato, pour répondre, gémissait.

 

La voiture ne circulait que de jour. Anato, lui, ne devait pas bouger. Nelly venait au moins deux fois par semaine : à la tombée de la nuit, elle observait le véhicule reprenant sa place, dans la file ; elle attendait la fin de la manœuvre, l’extinction du moteur, et la sortie du conducteur qui, le plus souvent, partait en râlant contre quelque chose d’invisible. Alors, elle amenait le seau, tapait contre le pot, et s’en allait, le plus discrètement possible. Quand un passant l’apercevait, Nelly ouvrait la bouche, laissait quelques vers s’échapper, et le passant rougissait en croisant la folle. Il la regardait, il regardait le seau derrière la voiture allemande, et comme on était en guerre, il se faisait une raison. Les vers de Nelly n’étaient pas de Baudelaire. Anato s’hydratait.

 

 La première image que retint le jeune homme en exil était la ligne de boutons blancs qui fermait le corsage noir de Nelly. Il y avait aussi un motif brodé sur la jupe longue : avant de lui donner un visage, Anato se figurait Nelly à travers les boutons et ce motif brodé. Ce n’était pas gênant parce que chez lui, même Dieu n’avait pas de visage. On se contentait de dire ou d’écrire : Je crois en Dieu. Anato se répétait alors : Je crois en Elle. Comme il ne connaissait pas son nom, il l’appela Nelly, avec un « n » qui lui faisait sentir sa langue et un « y » qui lui rappellerait son pays.

 

Les deux nations belligérantes adoraient le même Dieu. Les uns le représentaient par des statues, les autres par des tableaux. La guerre paraissait une affaire de famille, à quelques massacres près. Anato avait appris à l’école que ces ruptures existaient depuis la naissance de l’Europe. Lui, il cherchait juste à recoller un morceau de peuple pour faire encore partie de la famille. Il voulait rejoindre la France. On n’y peut rien, la France est le pays des droits de l’homme, d’après son professeur de littérature. Anato aurait choisi une autre destination s’il avait préféré son professeur d’anglais ou celle de piano ; mais c’est comme ça : depuis des années, et plus précisément, virgule, depuis les Lumières, ouvrez les guillemets : « La France est le pays des droits de l’homme », point. Si tu ris, Anato, si tu considères que c’est une banalité, ne viens plus dans mon cours, traverse l’Atlantique et oublie les lettres d’où tu viens…

 

Anato savait que la route serait longue. Il avait tracé un plan, sur la paroi du pot d’échappement, pour rejoindre la France. De l’autre côté des Alpes, il trouverait un écrivain, il lui raconterait l’histoire, ce serait traduit à jamais ; les citoyens de la Vieille Europe accueillerait son morceau de peuple comme ils avaient accueilli d’autres pays. Le livre se trouverait dans les bibliothèques des écoles, dans les librairies ; dans certains de ses rêves, Anato voyait Nelly, qui posait l’ouvrage, sur la table de chevet, avant de s’endormir. Pendant la nuit, le cerveau fixe les idées dans la mémoire ; comme Nelly dort encore, Anato glisse de la monnaie dans ses poches pour le lendemain matin : Anato est de ses hommes qui, à toute époque, vont chercher les croissants.

 

Bien sûr, il n’a pas d’argent. Pour unique richesse, le seau d’eau. Il ne savait même pas qui était Nelly. Dans quel pays je me trouve ? avait-il d’abord demandé. À quoi Nelly répondait par un coup de pied plus violent dans le pot : chut ! Je veux dire, comment tu t’appelles ? avait-il ensuite corrigé. Chut ! On regarde de notre côté…

 

Dans les rues, tristes heures,

Un marcheur, éperdu,

Larmes tues, sans malheur,

Quand un coeur, fier et nu,

Rend son dû, tristes heures…

 

Apollinaire, hum, Mademoiselle ? fit le soldat charmé avec l’accent trahissant l’occupant. Oui, oui, décréta Nelly, pensant qu’Apollinaire, depuis tant de guerres, avait bon dos. Le soldat laissa son arme de côté, il contempla le seau, sans doute y cherchait-il encore une eau de cette poésie, tandis que le silence du pot effaçait les battements d’un coeur. Anato s’échappait.

                                                                          RanDom, novembre 2004, Compiègne

Publié dans Marchand d'histoires

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chriscraft_ 29/01/2009 17:04

histoire intemporelle au charme surranné 

Catgirl 28/01/2009 06:45

peut etre mais sans tes mots, je n'aurais pas vu le film de ton histoire ;)tu as sans doute parfaitement su recréer l'idée de l'exil avec cet homme caché dans le pot d'échappementet la fraternité devenue rare, avec cette femme et son seau d'eau.bisous

rose bleue 27/01/2009 19:08

random tu mes suprend toujour     en te lisand mon sufle se arrette  presque  bise

RanDom 27/01/2009 19:29


Merci Rosa, d'avoir gardé un peu de souffle pour que je te lise ici.
Et ma petite histoire te remercie d'avoir bien voulu lui consacrer quelque émotion. Beaucoup de mes écrits, aujourd'hui, sont passés à la poubelle, et avec l'ordinateur, c'est facile de tout jeter
à la corbeille. Je recycle mon ancien PC et j'y retrouve des textes que j'avais laissés à l'abandon. En relisant celui-ci, je me suis rappelé des histoires de Brautigan (la tempête de neige), qui
vous avaient beaucoup plus, et je me suis dit que peut-être, cette histoire vous plairait, un peu. Rien qu'un peu, cela a suffi à sauver mon récit de la corbeille Windows. Je vais peut-être en
sauver d'autres, pourquoi pas ? Et tout faire pour que ces mots ne m'appartiennent plus afin de les libérer de ma prison ou de les sauver de mes massacres !

:0010:


Catgirl 27/01/2009 06:41

tu as écrit une belle histoire touchante ! très touchante !:0010:

RanDom 27/01/2009 19:22



Je ne sais pas si c'est moi qui ai écrit une belle histoire. C'est toi qui a tout imaginé, à partir de simples mots que j'ai posé là. Je n'ai utilisé que des objets,
des pots et des seaux, des armes et des voitures ; je n'ai même pas décrit les personnages. C'est toi qui les a touchés, alors ils t'ont touché en retour.


Et en parlant de toucher : :0010: