Une lettre pour sept : "m é m o i r e"

Publié le par RanDom

Chers Cat et Jean-Yves,

 

Je vous remercie pour vos réactions, quasi simultanées, suite à mon article d’hier sur « Porcherie ou Mémorial, un choix politique ». Je vous réponds à tous les deux, ensemble, pour vous dire que votre réflexion nourrit la mienne, qui n’est jamais figée et a toujours besoin d’échanger les points de vue afin de reconnaître les accords et les différences. Je crois, à la lecture de vos commentaires, que nous avons surtout des points de vue communs. Ce qui m’encourage à préciser mes explications et à approfondir, à l’avenir et dès cet article, un dossier riche en débats.

 

Je travaille sur la mémoire qui touche à mes responsabilités de professeur d’histoire comme à mon engagement de citoyen. Il me semble important, ici, de clarifier mon usage du concept de mémoire, malheureusement cuisiné à toutes les sauces pour faire les choux gras des médias.

 

1)     Je n’aime pas l’expression « devoir de mémoire » car la mémoire est avant tout un DROIT. C’est un droit autant individuel que collectif. Chaque être humain devrait être libre de pouvoir se souvenir et de pouvoir oublier, en fonction de ses besoins. De même, un groupe familial ou social a besoin de cette mémoire. Elle garantit l’identité qui est un socle d’épanouissement personnel ou social. Elle garantit aussi la dignité de chacun, car ne pas reconnaître le passé ni l’identité d’un individu ou d’un groupe, c’est ne pas reconnaître ses droits.

 

2)     Le mot RECONNAISSANCE est pour moi très important. Je l’associe à la VÉRITÉ et à la JUSTICE. Se connaître soi-même est déjà difficile, alors être reconnu par les autres est fondamental. Vous pouvez connaître votre passé, vous souvenir, mais si ce passé est nié ou falsifié par les autres, vous n’êtes pas reconnus, vous ressentez une injustice, avec les effets que cela implique. « Reconnaître » ne signifie pas « mettre en valeur » mais bien « mettre à sa juste place » en s’appuyant sur la vérité qu’on aura su approcher. Par exemple, une femme violée sait qu’elle a été violée, mais elle a besoin que les autres reconnaissent ce viol pour qu’elle soit reconnue en tant que victime. Cette femme violée a besoin d’une justice, certes imparfaite ; cette justice ne refera pas l’histoire, de toute manière, mais au moins, elle remettra la femme violée à sa juste place de victime. À partir de là, au lieu de culpabiliser, au lieu de refouler le viol au plus profond d’elle, au lieu de vouloir se venger, elle tournera – difficilement sans doute – la page, elle pourra « oublier » - d’une certaine manière car on n’oublie jamais totalement - et se reconstruire – comme elle pourra, avec de l’aide. Elle aura été victime cette fois-là mais ne sera plus victime toute sa vie. Notre responsabilité, à nous, c’est de lui rendre justice, puis de l’aider à tourner la page. Mais si nous lui disons juste : « OK, tu as été violée, il faut que tu oublies et que tu passes à autre chose », notre conseil, aussi bien intentionné soit-il, est simplement cynique. Tant que justice n’a pas été faite, tant que la vérité n’aura pas été reconnue, faute d’être réparable, l’ « oubli » et la « reconstruction » ne sont pas possibles. Je crois que Boris Cyrulnik développe ce concept de "résilience" mieux que je ne le ferais.

 

3)     Le travail de mémoire est un engagement politique. Comme tout engagement politique, il fait l’objet de choix. Ces choix peuvent conduire à des « abus de mémoire » (titre d’un essai de T. Todorov). Ces choix peuvent aboutir à des « guerres de mémoires ». Comme si le passé d’un peuple ou d’une communauté avait plus d’importance que le passé d’un autre peuple. Ou comme si le passé avait plus d’importance que le présent. On a ainsi une mémoire « résistante », une mémoire « juive », une mémoire « serbe », etc. Le but du travail de mémoire n’est pas de valoriser un passé par rapport à un autre, mais de les reconnaître dans leurs spécificités. Les citoyens sollicitent les historiens pour trouver la vérité passée. Le danger, pour un historien, est d’être employé comme juge ou carrément manipulé. L’historien doit toujours rester fidèle à ses méthodes scientifiques, comme un expert impartial qui n’a d’autre intention qu’atteindre la vérité sans dépendre d’un commanditaire intéressé et lui au contraire, partial. Je sais très bien que c’est idéaliste, ce que j’écris là, car il y a en moi un citoyen engagé et un historien neutre, c’est contradictoire et cela peut entraîner des conflits d’intérêts. D’où l’importance du débat et de la confrontation de points de vue. Justement, cette confrontation d’idées et de vues est ce qui fonde une vraie démocratie. Dans un régime totalitaire au contraire, la mémoire est embrigadée au même titre que la population : l’histoire officielle sert l’intérêt du dictateur.

 

4)     En tant que professeur d’histoire et citoyen, je suis contre les lois mémorielles qui, sous prétexte d’un « devoir de mémoire », voudrait inscrire dans les programmes scolaires, dans les lois, pire, dans la constitution, une histoire qu’on ne pourrait plus contester. Dans une République, l’histoire est toujours en mouvement, remise en cause, débattue. N’oublions pas qu’il s’agit d’une science humaine, elle peut se tromper. Surtout, il ne faut pas confondre histoire et mémoire. La mémoire fait partie des mentalités et, à ce titre, elle évolue peu. Depuis longtemps, les historiens savent que l’on ne peut faire de Clovis le premier roi de France, mais comme il s’est converti au christianisme après d’autres rois francs, la mémoire des Chrétiens, renforcée par la mémoire patriotique et antigermanique d’après 1870, se retrouve dans notre mémoire d’aujourd’hui, par la transmission, la tradition. Est-ce grave ? Je reviens à la question de l’identité, qui fonde l’unité d’une nation ou l’intégrité d’une personne. Là encore, ce sont les citoyens et leurs représentants politiques qui choisissent. L’historien sait que cette mémoire diverge de la vérité, mais il n’est pas là pour corriger, il est là pour rappeler la vérité afin que l’on ne l’oublie pas, elle. Qu’on la mette de côté si ça arrange tout le monde, si cela fonde une identité commune, mais si cela dérange une minorité, qui ne se reconnaît pas dans ce passé, qu’est-ce qu’on fait ? Faut-il refouler cette mémoire minoritaire ? Faut-il la reconnaître ? Par des lois ? Est-ce que la raison s’impose par des lois ? Les combats pour la reconnaissance d’un droit comme d’une mémoire font partie de l’histoire et fondent aussi l’unité d’une communauté ou d’une nation. Les combats contre l’injustice renforcent les liens et sont d’autant plus violents que les mentalités ne changent pas. Si aujourd’hui on se plaint du communautarisme, je ne crois pas que ce soit la faute de ces communautés, mais de la faute des injustices qui font que les communautés n’ont plus confiances les unes envers les autres.

 

5)     L’oubli, comme la mémoire, est un choix pour avancer. Mais on sait qu’oublier nécessite d’abord de se souvenir ! L’oubli est une manière de trier dans sa mémoire les éléments qui permettent d’avancer et les éléments qui, au contraire, freinent l’épanouissement personnel ou collectif. On garde en mémoire ce qui motive et l’on oublie ce qui bloque. Certains croient que le refoulement permettra l'oubli alors qu’au contraire, le fait de refouler, de cacher, de dissimuler, est une forme de mensonge et non d’oubli. Le mensonge, le révisionnisme, le négationisme sont autant de bombes à retardement ; nous devons veiller à les combattre, du moins à ne pas nous en rendre complices.

 

6)     La mémoire simplifie les faits quand l’histoire les rend à leur complexité. Le cerveau a besoin de simplifier car si l’on veut garder en nous la complexité du monde, on arrive à saturation et c’est la paralysie. Il est d’ailleurs impossible de tout savoir comme il est impossible de connaître la vérité absolue. D’où la nécessaire simplification. Celle-ci n’est pas négative, à condition, encore une fois, qu’elle ne serve pas les intérêts de ceux qui veulent promouvoir la haine et l’injustice au détriment de la paix et de la justice.

 

7)     Pour éviter une simplification ou une généralisation qui aboutirait à cette injustice, à cette haine, aux rancoeurs manichéennes provoquant les pires vengeances, je préfère m’attacher à des cas concrets et précis. Voilà pourquoi j’ai évoqué hier le cas de cette porcherie de Lety. On peut l’envisager dans une forme métaphorique et kafkaïenne, mais je ne veux pas faire de la porcherie de Lety un symbole qui dépasserait la volonté des acteurs en présence. Ici, nous parlons des Roms et des Tchèques. Parmi eux, il y a des nationalistes et des républicains. La porcherie de Lety est un enjeu politique utilisé par les uns pour écraser les autres et utilisé par les autres pour obtenir, non pas réparation, mais reconnaissance. Dans ce débat politique, je laisse chacun libre de choisir son camp. Le mien est clair, c’est le camp de l’être humain et la dignité des Roms me semble plus importante que la production de porcs. Car à vouloir produire trop de porcs sur cet ancien camp de concentration, que reproduit-on, finalement, si ce n’est le manichéisme qu’on cherche pourtant à défaire, entre les victimes roms et les bourreaux nationalistes, ce dans l’intérêt de tous, celui des Tchèques comme celui des Roms, tous humains ?

 

En espérant que vous trouviez dans ces sept points, des idées intéressantes précisant ma pensée, veuillez, Cat et Jean-Yves, recevoir de l’Auzette, de son rang d’hommes riverains et de son coblogataire Pignouf, leurs sentiments les plus respectueux et leurs remerciements les plus chaleureux pour vos pensées.

 

Dans mon prochain article, afin de développer encore ce thème de la mémoire, j’évoquerai le film Sarajevo mon amour que j’ai regardé, hier soir, avec beaucoup d’intérêt…

 

RanDom

Publié dans Passé Présent

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Jean-Yves 18/02/2009 08:37

Ou plus précisément : peut-être que les leçons de la littérature sont à l'individuel ce que les leçons de l'Histoire sont au collectif…

RanDom 23/02/2009 16:45



Que tu associes la littérature à l’individuel et l’Histoire au collectif m’intéresse beaucoup. Je
l’ai un peu évoqué avec Cat pour essayer, très difficilement, de lui faire comprendre mon rapport conflictuel avec l’écrit et la lecture. Je vais donc répondre à ton commentaire de manière très
personnelle, pour te faire partager mon expérience ; n’y vois pas une quelconque philosophie ou une quelconque thèse qui, à partir de mon cas, deviendrait généralité. Mais je pense que mon
vécu peut rejoindre ce que tu me dis dans ton commentaire.


 


J’ai choisi d’enseigner l’Histoire avant de m’intéresser à la littérature. J’associais vite
l’Histoire à mes études et la littérature à mes loisirs. Je ne lis jamais de romans ou fictions « historiques ». C’est peut-être un tort, mais c’est surtout une allergie. Je fais
l’absolue distinction entre lecture d’Histoire et lecture de Littérature. Tu vas me demander comment je fais cette distinction, à partir de quoi, parce que je l’admets, je peux lire Zola – et
j’ai lu toute son œuvre au lycée – autant pour l’Histoire que pour la Littérature.


 


Voilà : je lis de l’Histoire pour faire de l’Histoire et je lis de la Littérature pour faire
de la Littérature. Bon, dit comme ça, j’admets que je n’explique rien. En fait, mes lectures répondent à des intentions et conduisent à des envies. Certains livres me donnent envie
d’écrire : Littérature ! Certains livres me donnent envie de transmettre un savoir : Histoire ! Zola allie les deux : ou bien il me donne l’envie d’écrire – mais pas
d’écrire sur l’Histoire, d’écrire des histoires – ou bien il me donne l’envie d’enseigner l’Histoire – par exemple, à partir des histoires qu’il écrit.


 


Autre distinction qui me permet de rejoindre ce que tu m’écris : je conçois la littérature
comme quelque chose d’intime, de très personnel, qui se partage d’ailleurs très difficilement. Je n’aime pas qu’on me conseille des livres, je n’aime pas en conseiller. Je fais mon cheminement
littéraire en me construisant une identité culturelle toute personnelle. Par contre, j’adore être conseillé quand il s’agit de livre d’Histoire, et je ne peux m’empêcher de transmettre tout ce
que j’ai reçu d’un livre d’Histoire. Ce n’est pas un hasard si, sur mon blog, je partage volontiers des comptes-rendus de lecture d’Histoire, alors que j’ai du mal à faire des articles de
littérature, soit en mettant en ligne mes propres écrits, soit en mettant en ligne mes avis sur tel ou tel livre.


 


Sur dix livres, je lis facilement huit livres d’histoire et deux livres de littérature. J’avoue
donc ne pas avoir une culture littéraire suffisante, même si j’ai ma culture personnelle. Pire, concernant la littérature contemporaine, je ne connais que quelques références étrangères :
elles forgent mes idées et ma culture, mais je n’y connais rien à la littérature contemporaine française. Heureusement, l’école m’a fourni assez de références en matière de littérature
« classique », notamment celle qui court du XIXe jusqu’à la moitié du XXe siècle.


 


Je te rassure, non seulement j’assume mon ignorance en matière de littérature, mais elle répond à
un choix délibéré.


 


Raison n° 1 : je considère – considération toute personnelle – que je trouve plus de choses
dans un livre d’Histoire que dans un livre de Littérature. Je peux avoir besoin de lire un livre de littérature : généralement, c’est lorsque je voyage, j’accompagne mon voyage de
littérature. L’intention n’est pas d’apprendre par la lecture, mais de combler un temps qu’on m’impose par des émotions, des sentiments, que je choisis. La littérature m’apporte quelque chose de
« sensuel » dont je ne pourrais me passer. Le fait que je lis « rarement » des livres de littérature m’apporte encore plus d’émotions quand j’en lis, puisque cela rompt la
« banalité » de mes autres lectures. Cependant, c’est bien mes lectures d’Histoire qui sont les plus nombreuses. Sans doute parce que depuis tout petit, l’Histoire me permet de me
libérer de l’enfermement dans lequel on m’a éduqué, et l’Histoire me pousse encore aujourd’hui à me tourner vers les autres pour m’engager dans la société et rompre ma solitude. Encore une fois,
je retrouve la distinction que tu fais : la littérature me permet de profiter d’une intimité personnelle pour créer des émotions, des sensations, que je ne suis pas contraint de
partager ; à l’inverse, l’Histoire me permet de développer des idées que je vais partager pour m’intégrer dans un collectif.


 


Raison n° 2 : Je prends le temps pour l’Histoire et la Littérature me ferait presque perdre
du temps ! Quand je lis un ouvrage d’histoire, ma mémoire retient plus facilement, car je suis tombé très tôt dans la marmite, dès onze ans. Par contre, ma mémoire ne retient pas grand-chose
de la littérature. Je sais que j’aime certains livres, mais si tu me demandes de t’en citer des passages, je serais incapable. Je m’applique à recopier des extraits qui me touchent, mais au
final, je me dis « à quoi bon ! ». Ce qui me touche ne te touchera pas forcément. Par contre, ma mémoire est apte à retenir des informations relatives à l’Histoire parce que, en
même temps que je lis, je me pose la question : « Que transmettre ? ». Lire de l’Histoire me place dans la situation d’un maillon appartenant à une chaîne. Je me sens utile,
j’existe, ma mémoire est terriblement réceptive. Dès lors, je culpabiliserais presque de rompre la chaîne en écartant un livre d’histoire pour préférer lire un roman de littérature... Et c’est
pire si tu me conseilles un roman historique, je te dirais : non seulement je perds du temps avec cette littérature, mais en plus tu trahis l’histoire par une fiction prenant le prétexte de
l’histoire… De plus en plus, je lis des romans qui me servent de documents d’histoire et de témoignages. C’est le cas de Zola ou de certains polars… Cela reste tout de même limité, dans ma
bibliothèque !


 


Raison n° 3 : Ce conflit d’intérêt entre Histoire et Littérature est amplifié par mon rapport
à l’écrit. J’écris énormément, comme tu peux l’imaginer à partir de ma réponse à ton commentaire. Mon écriture répond à des besoins divergents. Parfois, je le vis bien, d’autre fois, je le vis
mal. Quand je passe des heures à écrire une histoire, pour ensuite jeter cette histoire à la poubelle, je le vis très mal. Je pourrais publier cette histoire et faire qu’elle ne m’appartienne
plus. Je serais libéré. Je le vivrais mieux. Mais autant je peux faire lire mes articles d’Histoire et accepter la critique qui fait partie de la démarche scientifique, autant je suis trop
pudique pour faire lire ma littérature et l’exposer au jugement. Cela vient du fait que pendant très longtemps, j’ai écrit des histoires juste dans l’intention de plaire. Et on me disait :
« Tu écris bien, continue, c’est super, ça me plaît !!! » Et cette personne à qui j’écrivais pour lui plaire, elle a disparu, je ne la retrouverais jamais, elle m’a laissé seul et
j’ai compris qu’elle m’avait tout ce temps condamné à écrire. Je pense que l’écriture peut autant enfermer que libérer une personne. Quand j’écris de la littérature, je m’enferme, je m’enfouis
dans ma solitude ou dans mes illusions. Quand j’écris de l’Histoire, je m’ouvre au contraire, je ne cherche pas à plaire, mais je cherche à apprendre (apprendre à moi autant qu’aux autres).
Écrire de l’Histoire me relie aux autres alors qu’écrire de la Littérature m’éloigne et m’isole des autres.


 


Ces trois raisons sont personnelles parce qu’elles dépendent de la manière dont je me suis
construit autour de mes lectures et de mes écrits. Je ne dis pas que c’est pareil pour les autres, pour tout le monde. Mais voilà comment s’articulent, chez moi, Histoire et Littérature. Voilà
aussi pourquoi je suis contre le fait d’enseigner la Littérature sous prétexte qu’il y aurait des liens possibles entre les Lettres et l’Histoire. Peut-être que ce sont là deux faces d’une même
pièce, mais tourner la pièce pour voir une face et l’autre face n’est plus visible. D’ailleurs, je crois que les démarches de l’Historien le rapprochent plus des maths et autres sciences que des
Lettres. Là encore, c’est ma vision des choses, contestable suivant les expériences que l’on se fait des apprentissages. Je ne veux surtout pas cloisonner, au contraire, je développerai des
passerelles, c’est pourquoi je me refuse à la polyvalence des professeurs de collège et lycée qui doivent enseigner leur spécialité. Mais je préfère que ce soit celui qui apprend qui établisse
ces propres passerelles plutôt que ce soit l’institution qui décloisonne de manière arbitraire. J’ai établi mes propres passerelles, mais si je rapproche la géographie de la SVT (sciences et vie
de la Terre), je conçois qu’on puisse entretenir d’autres passerelles, comme entre géographie et philosophie. Certains aiment les romans historiques en établissant des passerelles entre Histoire
et Littérature là où je ne vois que fossé.


 


Tout ce que je viens d’écrire tend à te montrer que je considère effectivement la littérature
comme relevant de l’individu et l’Histoire comme relevant du collectif. Je me suis construit une ouverture d’esprit grâce à l’Histoire qui me relie aux autres. Et je veux donc en faire profiter
les autres. Je me suis parfois détruit à cause de l’écriture et de la littérature, et je me refuse à partager avec les autres dans ce domaine. J’utilise la littérature comme un art intime qui
produirait des sensations trop personnelles touchant à la construction identitaire de l’individu.


 


Que faire, alors, quand une personne que j’aime me conseille une lecture ? Refuser poliment
comme je le fais à chaque fois sans jamais trouver le moyen d’exprimer pour quelle raison je refuse (dans la plupart des cas, je balbutie quelque chose du genre : « j’ai trop de
choses à lire actuellement » ce qui est une raison valable mais non suffisante). Je pourrais accepter de lire, et parfois j’accepte : dans ce cas, je me dis que lire un livre conseillé
par une personne que j’aime est le meilleur moyen de partager un temps avec elle, de s’ouvrir à elle, de partager avec elle. Cela reste suffisamment intime, car ce qui se joue entre cette
personne et moi reste dans le domaine de sentiments privés et non collectifs. La dernière fois que j’ai fait ça, j’ai bien fait a distinction : d’un côté, mes lectures d’Histoire, pour mon
engagement social ; de l’autre côté, ce livre de littérature, pour mon échange privé ou pour mon édification personnelle.


 


Je conclus ce long texte en te souhaitant une bonne semaine. Au moins ça, te souhaiter une bonne
semaine, parce que je ne te prétends pas t’apprendre grand-chose ici. Te répondre m’a permis de définir mes rapports aux livres d’Histoire et à ceux de Littérature. J’aurais pu faire plus simple
et plus prosaïque en disant tout simplement que, puisque nous n’avons pas le temps de tout lire, il faut se résoudre à des choix. Je crois toujours pouvoir améliorer mes choix. Parfois, j’ouvre
mon esprit à d’autres choix possibles, d’autre fois, je ferme mon esprit en passant à côté de choix qui auraient été plus opportuns. Je réalise enfin que, sans vouloir tout lire, il suffirait de
créer le plus de brèches dans les murs qui nous cloisonnent, au lieu de ne vouloir que lire les livres qui nous rassurent et nous protègent en nous érigeant dans des cadres
figés.


 


A bientôt, Jean-Yves, de nous lire sur ton blog ou le mien.



Jean-Yves 17/02/2009 20:15

Cher Damien, je te remercie de cet article auquel je souscris totalement.
Tu fais référence à Tzvetan Todorov avec « Les abus de la mémoire ». Cet auteur (qui a écrit aussi un magnifique « Éloge de l'individu »), me renvoie à une dimension plus personnelle et individuelle de cette notion de mémoire (c'est hors-sujet et pourtant, pas tout à fait, je crois) : le seul vertige qui nous effraie est l'autre dans sa différence. Affronter la réalité de ceux qui vivent ailleurs est souvent au-dessus de nos forces. Notre douleur, nous la mesurons ; celle des autres nous échappe et devient dangereuse.
Les enfants se racontent souvent de monstrueuses légendes d'enlèvement et de mort quand ils craignent qu'on les arrache à ceux qu'ils aiment. La mythologie (pas seulement elle) raconte des légendes pour adultes qui osent le même apaisement. En décrivant l'errance, la pauvreté, la solitude, l'intolérable soumission des uns aux autres, en soulignant l'infirmité d'un monde où les faibles dépendent des forts et espèrent changer de rôle, la littérature calme momentanément notre peur de vaciller dans la partie noire de la vie. En même temps, elle met à nu une menace, le mal qui rôde, prêt à renaître n'importe où, même s'il est cantonné « ailleurs ». Dans le même sursaut, elle exalte la capacité humaine à croire, à espérer, à attendre.
Peut-être que la littérature est à l'individuel ce que l'Histoire est au collectif…

RanDom 23/02/2009 14:23



Cher Jean-Yves,


 


Merci pour ton commentaire qui permet d’élargir le sujet de mon article. Comme toi, je ne crois
pas que ce soit hors sujet. Dans la mémoire entrent beaucoup de choses qui ne relèvent pas seulement de l’Histoire, mais qui touchent à la psychologie des individus et des groupes. Tu évoques la
peur, la mythologie ; c’est toujours très stimulant pour l’historien de voir comment les individus se relient entre eux pour former une société et le rôle des liens sociaux dans la
construction de l’individu. Ce qui permet de dire que la mémoire collective n’est pas l’addition des mémoires individuelles. La mémoire fait partie de ces ciments politiques (en créant le
sentiment d’appartenance à une cité, à une communauté), comme la religion et les mythes : mémoires individuelles, familiales, régionales, s’enrichissent pour nous rapprocher ou nous éloigner
des autres, des Autres étranges et étrangers.


 


Je t’avoue que je commence à peine à m’instruire sur ces questions. Mon inexpérience
professionnelle ne me permettait pas, jusqu’ici, de prendre le temps d’y réfléchir, de réfléchir sur mon métier et sur l’Histoire. J’arrive maintenant à un cap de ma carrière où je ressens ce
besoin et où je prends ce temps de réflexion. Le blog facilite aussi les choses en me permettant d’échanger avec d’autres qui me nourrissent ainsi de leurs lectures, de leur culture, de leurs
expériences. Comme tu le fais et de cela, je t’en remercie !


 


Ta dernière phrase m’a bien intéressé, et comme tu y reviens dans un autre commentaire, je te
dirais pourquoi…



MissHyde 14/02/2009 09:48

je me suis longtemps demandé pourquoi on parlait de ce génocide " là " et que l'on eludait les autres... j'en suis venue à la conclusion, que de celui ci là, on se sentait tous responsables. parce que ça s'est passé "   à notre porte", pas  à des milliers de Kms. par contre, la tentation victimaire d'une communauté ou d'une autre, l'idée d'infliger  à d'autres ce que l'on a subit soi mm, c'est zarbi.. et le devoir de memoire, quelle expression vide de sens, bien un terme politique, ça !

RanDom 14/02/2009 19:18



T. Todorov, dans Les Abus de la Mémoire, Arléa, 1995 (rééd. 2004), reste pour moi une référence sur le sujet. En 60 pages d'une réflexion
claire et nette, il définit les notions liées à la mémoire, du droit au devoir, du refoulement à l'oubli, et il étudie le cas des génocides. Comme son titre l'indique, il ne faut pas considérer
la mémoire comme un problème, mais plutôt l'usage qu'on en fait. C'est là où la politique entre en jeu, pour le meilleur comme pour le pire. J'en ferai un compte-rendu dans la suite de mon
blog.



Catgirl 13/02/2009 20:08

cette lettre est parfaite, monsieur le Professeur de L'Auzette.Je n'ai rien à ajouter, sinon que pour cette histoire de porcherie, de camps des Roms, j'avais bien compris qu'il s'agissait de reconnaissances d'un fait et non de réparation ...bisous

RanDom 14/02/2009 19:12


Merci (tu sais, il n'y a pas besoin de majuscule à professeur, mais cela me plaît bien, alors permets moi d'ajouter une majuscule au C de Cette parce que Cat) :P

Bisous.