Les Abus de la Mémoire selon Tzvetan Todorov

Publié le par RanDom

     Suite à mes derniers articles sur le travail de mémoire, j'ai relu le petit livre de Tzvetan Todorov. Je l'avais déjà lu il y a deux ans, sous le conseil d'une collègue de philosophie, et je me rends compte qu'il m'en est resté l'essentiel. Je trouve en effet beaucoup de correspondances entre l'argumentation de ma lettre pour sept et le petit livre de T. Todorov. Comme quoi la mémoire fait bien les choses. Je ne veux donc pas ici en faire un compte-rendu, que l'on trouvera plus détaillé dans un article prochain. Je préfère recopier quelques citations et extraits qui reflètent les idées que j'ai fait miennes, alors qu'elles m'ont été transmises.


En exergue de sa démonstration magistrale, claire et concise (à peine 61 pages), Tzvetan Todorov cite Jacques Le Goff : "La mémoire ne cherche à sauver le passé que pour servir au présent et à l'avenir. Faisons en sorte que la mémoire collective serve à la libération et non à l'asservissement des hommes.

Tout est déjà dit ici, mais face aux doutes que sans cesse l'on voudra opposer à cette conviction, il faudra lire et préciser l'argumentation. C'est pourquoi je dispose, dans ma bibliothèque, le livre de l'historien médiéviste, Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1988.

Je parlais, dans cette lettre pour sept, de la contradiction entre mon engagement de citoyen et ma neutralité de professeur d'histoire. Tzvetan Todorov réduit cette contradiction à néant en une page qui m'offre de nouvelles perspectives : "Il en va ainsi non seulement des actions politiques, mais aussi de celles qui se parent des atouts de la science. Il ne suffit pas de se laisser guider par la seule recherche de vérité, sans se soucier d'aucun intérêt ; de poursuivre donc tranquillement leurs comparaisons [entre faits passés], pour noter différences et ressemblances, et d'ignorer l'usage qu'on fera de leurs découvertes. Celui qui croit que la chose est possible souffre d'un certain angélisme [comme je le reconnaissais dans ma lettre pour sept] et postule une opposition illusoire [comme je le faisais alors]. Le travail de l'historien, comme son travail sur le passé, ne consiste jamais seulement à établir des faits, mais aussi à choisir certains d'entre eux comme étant plus saillants et plus significatifs que d'autres, à les mettre ensuite en relation entre eux ; or ce travail de sélection et de combinaison est nécessairement orienté par la recherche, non de la vérité, mais du bien. L'opposition réelle ne sera donc pas entre l'absence ou la présence d'un but extérieur à la recherche même, mais entre des buts différents ; non entre science et politique, mais entre une bonne et une mauvaise politique." En clair, l'historien participe au travail de mémoire en sélectionnant, en amont, les faits qu'il met en valeur. Il ne peut pas mettre tous les faits sur un même plan, c'est absurde ! S'il ne fait pas son travail de manière neutre, il doit prendre conscience que son travail sera utilisé par d'autres que lui, pour un usage politique. L'historien est citoyen dans la mesure où ses recherches dépendent bien d'une orientation politique. Il n'est pas un scientifique qui s'émancipe ou s'affranchit de la vie politique. Au contraire, par ses recherches, il est un citoyen qui enrichit la vie politique. A ce titre, il a une responsabilité et non une position neutre. On pourrait le craindre, mais dans une démocratie, il y a plusieurs historiens qui confrontent leurs recherches et se contredisent, tandis que dans une dictature, il n'y a que des historiens officiels qui s'accordent pour appuyer le régime totalitaire. 

On peut relire cet extrait à la page 50. J'ai pris le risque de sortir cette page de son contexte parce que c'est cette page qui m'a appris le plus.

Ma citation préférée, par Alfred Grosser, Le Crime et la mémoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 239, est celle du Français André Schwartz-Bart, juif qui expliquait pourquoi il s'était tourné vers le monde des esclaves noirs au lieu de s'enfoncer dans sa mémoire juive. 
"Un grand rabbin à qui l'on demandait :
- La cigogne, en juif, a été appelée Hassida (affectueuse) parce qu'elle aimait les siens, et pourtant, elle est rangée dans la catégorie des animaux impurs. Pourquoi ?
répond : "Parce qu'elle ne dispense son amour qu'aux siens ?
"

C'est l'une des leçons du livre de Tzvetan Todorov, utiliser sa mémoire, non pour se limiter à son malheur et donner des leçons de morale, ce qui est la posture la plus facile, mais bien pour passer de son propre malheur au malheur des autres, à ne pas réclamer pour soi le statut exclusif de l'ancienne victime. Il est plus méritoire, en effet, de lutter contre les injustices présentes, dont on peut chercher la cause dans le passé, plutôt que de toujours se plaindre de son malheur en prétendant qu'il est unique, incomparable avec le malheur des autres, irréparable.

Alors le devoir de mémoire, est-il nécessaire ? J'ai dit, dans ma lettre pour sept, que je n'aimais pas cette expression. Peut-être à cause de ce qu'en font les politiques actuelles. Mais si nous revenons à l'origine de cette expression, je me rends compte que le devoir de mémoire est indispensable aux citoyens pour lutter contre les totalitarismes. Le devoir de mémoire rétablit les disparus dans leur dignité humaine. Serge Klarsfeld l'a bien montré en établissant le Mémorial des déportés juifs. Les bourreaux nazis avaient voulu annihiler leurs victimes sans laisser aucune trace ; le Mémorial rétablit, avec une simplicité bouleversante, les noms propres, les dates de naissance, celles de départ vers les camps d'extermination. Moi-même, j'ai offert à mon père, intéressé par l'histoire de ma région, un livre sur le massacre d'Oradour-sur-Glane. Militaire, il connaissait parfaitement les événements, presque de manière chirurgicale. Mais ce livre l'a bouleversé, parce qu'il montrait, tout simplement, les photos de tous les habitants avant leur massacre, dans un quotidien qui ressemble au quotidien de tous, qu'on soit femme ou homme, enfant, adulte ou personne âgée. Le devoir de mémoire n'est donc pas un gadget politique mais bien un combat contre la déshumanisation. Souvenons-nous de ce que proclame Himmler à propos de la "solution finale", lors du Procès de Nuremberg : "C'est une page glorieuse de notre histoire, qui n'a jamais été écrite et ne le sera jamais." Les négationnistes veulent entrenir la non-écriture de cette page "glorieuse" de l'histoire nazie. Il est de notre devoir d'écrire cette page pour lui retirer son caractère "glorieux".

Pourquoi ?

Parce que "La vie a perdu contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant." (Tzvetan Todorov, Les Abus de la Mémoire, p. 16).

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Loukili Reda 28/08/2011 19:43


Bonjour, Votre article m'aide un peu à la compréhension de cet essai, j'aimerais seulement savoir quelle est la thèse de monsieur Todorov dans son livre car tout se mélange dans ma tête, merci
d'avance, Reda.


vita 23/02/2009 17:37

Il n'y a pas de neutralité véritable ni d'objectivité totale. Le choix d'un document, le développement d'un chapitre ou la mise à l'écart de certains points orientent la réflexion et cette démarche du professeur est une prise de position non déclarée mais réelle.Donner un visage aux victimes, c'est l'histoire véritable, c'est ce que les personnes ont vécu ds leur chair. Les idées , on peut tjs les discuter ou les mettre en question, les hommes, on ne les resuscite pas, on peut seulement en donner la mémoire. VITA

Catgirl 23/02/2009 17:21

peut etre que tu n'étais pas prêt à le lire hier ;)tout simplement ;)tu auras d'autres occasions de venir le prendre ;)

Catgirl 23/02/2009 14:51

oui j'ai retrouvé certaines  des choses dont nous avons discuté hier  bisous

RanDom 23/02/2009 17:01


Et en répondant à un commentaire de Jean-Yves, je me rends compte que j'aurais pu le prendre, ce livre qui s'intitule, si mes souvenirs sont bons, Zéros tués.
J'avais lu ton avis sur ton blog, et je trouverais l'occasion de te le prendre. Tu m'as déjà fait lire un livre et je n'ai pas eu à le regretter... Alors pourquoi avoir hésité, hier, puis reposé
sur l'étagère ? D'ailleurs, mon chat marque-page serait heureux de se glisser dans un nouveau livre me venant de toi ;)

Bisous


Jean-Yves 17/02/2009 20:30

Je ne crois pas, Damien, à la « neutralité » dans la fonction de professeur (d'Histoire ou autres). Que mettais-tu derrière ce mot ?  

RanDom 23/02/2009 15:12



En fait, je n’ai jamais cru à la neutralité du professeur : avant même d’entrer dans
l’Éducation nationale, mon parrain me le disait bien, « Ainsi donc, tu vas servir le discours du gouvernement avec un programme d’Histoire dicté pour
servir la soupe ! » C’est un peu exagéré car les professeurs d’Histoire arrivent à se battre contre les ordres directs venus du gouvernement, mais les exagérations partent d’une
réalité : un programme n’est jamais neutre. D’ailleurs, la chronologie n’est pas neutre. Le choix des dates n’est pas neutre. Je ne pense pas avoir besoin de te l’expliquer. Tu dois savoir
tout ça, puisque tu me poses la question.


 


Je pensais que l’objectivité de l’historien pouvait compenser cette subjectivité politique. Mais
je me rends compte de mon erreur, avec l’expérience. C’est d’ailleurs depuis que je fais des études d’Histoire que je m’engage dans la vie politique. L’Histoire contribue à ma formation de
citoyen, et je me demandais comment c’était possible, que le scientifique soi-disant impartial et que le citoyen, par nature partial, puisse coexister dans la même personne sans se
contredire.


 


C’est que mon présupposé était faux : le scientifique est tout aussi partial que le citoyen.
Le scientifique est impliqué comme le citoyen. Le scientifique n’est pas en dehors du monde tandis que le citoyen serait seul engagé dans ce monde. Non, le scientifique s’engage, lui aussi. Sa
démarche scientifique peut atteindre la vérité. Mais pas la neutralité.


 


D’où vient alors ce sentiment d’impartialité que j’espérais ? Il vient de mon éducation qui
attribue une connotation négative, péjorative, à la vie politique. Mais l’Histoire m’a appris que la vie politique ne se résume pas aux débats politiciens qu’utilisent certains médias pour leur
audience. Mon erreur vient aussi d’une culture qui a trop tendance à refouler les idéologies du XXe siècle de peur d’en voir ressurgir les horreurs… On voit donc que même ça, vouloir
rester neutre, n’est pas neutre mais peut correspondre à une peur, à un refoulement, à une facilité qui consiste à ne pas s’engager pour ne pas prendre sa part de responsabilité. Or, la question
de la responsabilité est primordiale : au lieu de dire que je suis un professeur ou un historien qui doit rester neutre, impartial, je me dis que je suis un professeur ou un historien qui
doit être responsable et doit toujours tendre à ce que sa recherche de vérité combatte l’ignorance et les dangers que fait peser cette ignorance sur une société.


 


Voilà, je reconnais que je ne suis pas le dernier à être naïf ; mon blog ne cherche pas à
battre le concours de celui qui dit le vrai et a toujours raison ; mon blog est un outil que je me donne pour lutter contre ma propre ignorance et pour m’ouvrir l’esprit par l’échange avec
d’autres. J’espère surtout ne pas rester figé dans mes positions et mes convictions. C’est pourquoi j’aime les questions que tu me poses : je me les pose aussi, je ne veux pas y répondre
simplement par oui ou par non, mais il faut parfois choisir un camp, et au lieu de se dire « Stop ! Je reste neutre ! », je préfère choisir en conscience, parce qu’à trop
vouloir rester neutre, quelqu’un d’autre choisira à ma place et il ne me restera plus qu’à obéir, en me disant, de manière neutre ou non, il aurait mieux valu résister, quand il était encore
temps...


 


Ce qui est important pour la démocratie, ce n’est pas que je sois un professeur ou un historien
neutre, c’est que l’élève ou le citoyen puisse avoir accès librement à autant de points de vue que possible pour se faire sa propre idée et choisir la manière de s’engager en se forgeant ses
propres convictions. Je pense de plus en plus qu’un professeur ou qu’un historien « neutre » est celui qui se contente de transmettre un programme, un discours ou une Histoire
officielle, sans développer l’esprit critique des élèves et des citoyens à qui il s’adresse, comme on le voit dans les régimes totalitaires.