Ces commémorations qui flattent l'orgueil national

Publié le par Dam

La scène se passe en Pologne. C'est-à-dire, nulle part. Ce n'est pas moi qui l'écris mais Alfred Jarry qui l'assure. Unité de lieu pour quelle unité de temps ? Prenons les années se terminant en neuf, comme 2009...

1939 : début de la Seconde Guerre mondiale.
1989 : accords de la "table ronde" et premières élections pluralistes du bloc soviétique qui aboutissent, en août, au premier gouvernement non communiste.
1999 : entrée dans l'OTAN.
Pour un rappel des faits : lien au site de Solidarnosc pour le Futur.

La commémoration du passé connaît un sommet
dans l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste.
On pourrait ajouter à cette liste la Russie stalinienne.


Autant dire que les Polonais ont, cette année, l'occasion de fêter plusieurs anniversaires. Leur gouvernement prépare une série de manifestations regroupées sous un nom unique, Freedom 89. L'objectif ? Rappeler aux Européens que ce n'est pas la chute du mur de Berlin mais bien l'installation de la "table ronde" qui marque la fin du communisme.

Freedom 89 est coordonnée par un mandataire gouvernemental, Janusz Przewoznik, secrétaire du Conseil de la protection de la mémoire de la lutte et du martyrologe (tout un programme !) Il s'agit de présenter aux spectateurs des pays d'Europe, par des courts-métrages, la version polonaise de l'Histoire, selon laquelle le communisme a craqué en Pologne cinq mois avant la chute du mur de Berlin. En Allemagne, des panneaux devraient être installés pour expliquer que tout ce qui était vraiment important s'est joué en Pologne et non à Berlin. Dans toute l'Europe, les ambassades polonaises organiseront festivals, expositions, concerts et rencontres avec les représentants de la culture et de l'opposition démocratique de l'époque.

De son côté, L'IPN (Institut de la mémoire nationale qui accuse Lech Walesa d'avoir été un mouchard de la police politique communiste) organise sa propre action, intitulé Pologne 89. Ce projet vise à commémorer la chute du communisme, avec une conférence internationale réunissant historiens, politologues et acteurs de l'année 1989 (politiciens occidentaux et soviétiques, anciens dissidents).

Pour l'année 1939, on retrouve cette même concurrence entre le gouvernement et l'IPN. Tandis que le plan gouvernemental est de défiler à Varsovie (avec en prime un spectacle multimedia à Gdansk), l'IPN préfère rappeler que la guerre a commencé en Pologne par l'agression allemande. L'Institut ouvrira pour cela un site Internet multimédia et éditera un livre d'histoire sur le sujet. Des panneaux seront accrochés jusqu'en Allemagne.

J'en sais qui croient que la haine s'apaise :
Mais non ! l'oubli n'entre pas dans nos coeurs.


Bilan de ces anniversaires ? Les Polonais veulent-ils signifier que c'est en Pologne et non en Allemagne que s'est nouée et dénouée l'Histoire de l'Europe ? Et alors ? Les Allemands ne sont pas à l'origine de la chute du communisme ? Et alors ? L'Allemagne a provoqué la guerre ? Et alors ? Où veulent en venir les Polonais ? Allez dire, après cela, que la Pologne n'en veut pas à l'Allemagne ! Qu'il n'y  a aucune rancoeur ! Que les Allemands n'y sont pour rien mais qu'on regrette seulement toute cette Histoire...

Envisageons 2010, à ce rythme d'anniversaires-là : en 2010, on fêtera les 180 ans de l'insurrection antirusse de Novembre (1830), le 90e anniversaire de l'invasion de l'Armée rouge miraculeusement arrêtée près de Varsovie, sur la Vistule, les 30 ans de Solidarnosc. Et débrouillez-vous pour la campagne d'informations visant à rassurer la Russie : ce n'est pas contre vous, c'est contre l'Histoire !

Igor Ryciak, jeune journaliste polonais, travaillant pour l'hebdomadaire Przekroj, s'inquiète de ces anniversaires en pagaille, dans l'édito du Courrier International, n° 952 (fin janvier 2009). On peut s'interroger, avec lui, sur l'usage institutionnel de cette mémoire, sur la manipulation politique de ces commémorations, sur leurs retombées dans les consciences nationales et européennes.

Si je reprends ici son article, c'est parce qu'il me rappelle un passage, lu dans l'essai de Tzvetan Todorov, sur Les Abus de la Mémoire. J'ai déjà évoqué cet ouvrage sur mon blog :

> Une lettre pour sept : M E M O I R E.
> Les abus de la mémoire selon Tzvetan Todorov.

Tzvetan Todorov, reprenant Jacques Le Goff, s'interroge sur les bons et mauvais usages de la mémoire. En effet, dans le monde moderne, le culte de la mémoire ne sert pas toujours les bonnes causes. "La commémoration du passé connaît un sommet dans l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste." Ce passé est soigneusement trié afin de flatter l'orgueil national et de suppléer à la foi idéologique déclinante.

En France même, Paul Déroulède (fondateur de la Ligue des patriotes et militariste convaincu) s'écriait en 1881 : "J'en sais qui croient que la haine s'apaise : mais non ! l'oubli n'entre pas dans nos coeurs." Alors que le rôle du politique est d'enlever à la haine son caractère éternel, en subordonnant le passé au présent, la mémoire telle qu'elle est exacerbée par Déroulède pave le chemin pour la boucherie de Verdun. Les exemples cités par Igor Ryciak pour la Pologne montrent que tous les rappels du passé ne sont pas également admirables. Je cite Tzvetan Todorov et fais mienne sa pensée : "Celui qui nourrit l'esprit de vengeance ou de revanche suscite, en tous les cas, quelques réserves. On peut légitimement préférer le geste [à l'époque] du président polonais Lech Walesa qui a invité, pour commémorer le 50e anniversaire de l'insurrection de Varsovie, les représentants des gouvernements allemand et russe [expliquant] :

"Le temps de la division et de la confrontation est arrivé à sa fin."

(p. 28-29 au paragraphe : "mémoire et justice")

Il semble que pour les Polonais, ce débat ne soit pas vraiment tranché. L'est-il au moins pour les Français ? Que doit signifier le 8 mai, qui nous offrira, dans moins d'un mois, son heureux jour férié ?

Publié dans Passé Présent

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Catgirl 16/04/2009 19:21

huhu ^^tout à l'heure, j'ai rigolé, ma petite collègue que tu as vu m'appelle ... il fallait que je renseigne un monsieur venu faire du tourisme dans la régionelle me dit "il n'y a que toi qui peux le renseigner"le monsieur cherchait le syndicat d'initiative, et comme pour mes collègues, il n'y a que moi qui vadrouille à travers la ville ;) à gauche de la cathédrale le syndicat, juste à côté du musée des beaux arts ;)il faudra que je t'emmène voir l'hôtel groslot ^^je t'attends pour la fin des fêtes de jeanne d'arc, le 7 si tu peux, le 8 au pire ;)

Dam 16/04/2009 19:27



J'espère en effet venir pour découvrir ça, au moins le 8 mai.
Pour le 7, je suis pessimiste, car même si j'arrive à prendre un train le soir, il me faut minimum trois heures de trajet, et donc, il me sera difficile d'arriver à Orléans avant 22 heures. Mais
on en reparlera :D



Catgirl 13/04/2009 18:24

pour moi le 8 mai, c'est surtout lié à jeanne d'arc !!!nan je plaisante, enfin à moitié ;)je pense que certains anniversaires doivent continuer à être "célébrés", je pense juste que c'est la manière dont on les célèbres qui devraient changer, la manière d'aborder les choses, je suis donc derrière ce que Lech Walesa disait ... pour le reste, trop de commémoration tuent les commémorations. bisous

Dam 16/04/2009 19:18


Aujourd'hui, j'ai montré une vidéo à mes élèves de 5e sur la libération d'Orléans par Jeanne d'Arc. On y voit la Loire, la cathédrale, et on y fait référence au 7-8
mai ;)