Lettre à voir et à boire

Publié le par Dam

        Cher Rubén Araya,

 

        Ne connaissant pas l’adresse exacte du panneau publicitaire au dos duquel vous vivez, je me permets de jeter cette lettre à l’Auzette ; nul doute que par des courants détournés, elle vous parviendra : il doit y avoir, de ma rivière à votre rivière Mapocho, suffisamment de ponts.

 

        Je ne vous écris pas au sujet des ovnis qui, d’après mes informations, vous intéressent et qui, en France comme au Chili, dissimulent leur identité sous un tas de rêves illuminés. Je n’oserais pas non plus comparer votre vie à cette vie extra-terrestre que le VLT (Very Large Telescope), situé au nord de votre pays, s’emploie peut-être à déceler alors même que tant d’existences terriennes restent à découvrir et explorer. La vôtre, par exemple, s’élève depuis deux ans au verso d’un panneau publicitaire de plus de 16 mètres de haut. Vos voisins vous ont surnommé « l’homme-oiseau » et vous pouvez les observer de votre cage d’un mètre sur deux, à la fois lieu de travail et domicile fixe.

 

        Vous devez craindre, en lisant ces dernières lignes, que je ne vous soûle à propos du boulot ; peut-être auriez-vous préféré, en lieu et place de ma lettre, une livraison de boissons pour vous ravitailler et picoler avec votre collègue qui garde lui aussi une affiche, dans un autre quartier de Santiago. Je souhaite tout de même que mes mots égayent une journée que vous remplissez habituellement en buvant et en regardant la Cordillère des Andes, tout comme un gardien de phare viderait quelques bouteilles en contemplant la mer. Or si j’ai bien compris, vous n’êtes pas un gardien de phare, mais un gardien de panneau publicitaire, qui gagnez l’équivalent de 90 euros par semaine pour subvenir aux besoins de votre famille.

 

        Ne croyez pas que je cherche à vous rabaisser en comparant vos revenus avec les miens et en m’apitoyant sur votre sort. Nous arriverions vite à nous accorder sur le fait que nous sommes toujours plus pauvres que les uns et plus riches que les autres. Ce qui, en l’occurrence, est bien le cas, puisque de votre poste d’observation, vous avez une vue imprenable sur la pauvreté dans votre pays et la richesse affichée sur ce fameux panneau publicitaire. En découvrant votre vieille télévision et le peu de confort dans lequel vous vivez, je comprends qu’à trop contempler la montagne, vous y voyez le visage de Dieu.

 

        Et si j’ai tant tourné autour du pot et de la boisson, dans un paragraphe précédent, ce n’est pas pour débattre de la descente de Dieu sur terre, du retour de son Fils pour vous libérer de votre perchoir ; si j’ai mentionné avec impudeur les bouteilles que vous descendez, ce n’est pas non plus pour faire le lien avec la bouteille de Coca-Cola, rouge, d’où s’épanchent, d’après votre panneau publicitaire, toutes les couleurs d’un Paradis qui porterait le nom de votre pays, pour vous, le Chili… Vous aurez compris que je n’ai aucune action dans cette boîte multinationale, je n’ai aucun intérêt à faire sa publicité et je suppose que vous, comme moi, préférez l’alcool, sinon un bon jus de fruit frais, voire simplement de l’eau, à cette boisson américaine venue du Nord. Je pensais naïvement que cette marque, Coca-Cola, était si ancrée dans nos gènes culturels qu’elle n’avait plus besoin de parcourir le monde, de traverser montagnes et déserts, pour rappeler son existence à l’humanité entière…

 

        Déjà, je devine que vous me reprochez de remuer le couteau dans la plaie, me demandant : « Pourquoi continuer alors, même involontairement, à faire la publicité de cette bouteille rouge venue dans le Sud pour trouver, sinon le soleil, au moins de nouveaux consommateurs, comme les missionnaires de l’Église catholique convertirent en d’autres temps mes ancêtres ? » Et moi de vous répondre que je suis bien obligé de citer Coca-Cola puisque je vous écris, cher Rubén Araya, justement à propos du slogan qui s’affiche sur le panneau publicitaire où vous avez fait votre trou, votre nid d’ « homme-oiseau » :

 

REGARDEZ LE CÔTÉ COCA-COLA DU CHILI !

 

        À mon tour donc de vous poser une question, cher Rubén Araya : que voyez-vous lorsque vous regardez de l’autre côté de la publicité pour Coca-Cola ? Sur le panneau, représentant sans doute le bon « côté » du Chili, on voit sortir de la bouteille tous les clichés que je me fais de votre pays andin : la Cordillère, le Condor, les manchots de Patagonie jusqu’aux Moaï, ces fameuses statues de votre Rapa Nui (notre île de Pâques). Je doute que vous, de votre « côté », vous voyiez vraiment tout ce qu’on affiche là, même en buvant des litres de cette boisson, fameuse ou non. Votre horizon n’est-il pas plutôt l’autoroute, depuis laquelle on doit apercevoir la publicité ? L’arc-en-ciel qui s’échapperait soit-disant de la bouteille ne correspond-il pas, plutôt, au nuage de pollution qui vous empêche assez souvent d’apprécier la vue de la chaîne montagneuse ? Vous me direz : « C’est bien là le message ! Pour retrouver le côté traditionnel et l’âge d’or du Chili, il suffit de boire rouge ! » Et c’est vrai que vous buvez peut-être du rouge, cher Rubén Araya, mais il ne me semble pas que ce soit pour retrouver vos racines ; je pense surtout – mais ce n’est là qu’un avis personnel qui ne vous engage à rien d’autre qu’à sourire – je pense surtout que si vous buvez, c’est avant tout pour continuer de voir, malgré tout, l’autre côté du miroir, bien moins idyllique que le reflet du miroir qu’on vous tend.

 

        Loin du paradis chilien affiché sur ce panneau publicitaire, votre tâche consiste à vous assurer que le message lumineux puisse être vu jusqu’à l’autoroute. Si ce n’est pas le cas, Coca-Cola ne paye pas l’entreprise qui vous emploie. Dans le flot de voitures qui circulent, l’une d’entre elles s’assure que vous vous acquittez bien de votre travail. Et ce travail, si j’ai bien compris, est d’affronter l’autre côté de la pub, le côté du Chili qui volerait bien les cinq ampoules pour en tirer près de 500 euros pièce ou qui les détruirait à coups de pierres. De ce travail, vous vous en contentez : « C’est un boulot relax, tout ce que je fais c’est de m’occuper de ces ampoules, et c’est tout. Avant, je travaillais tous les jours jusque tard le soir et je n’arrêtais pas une minute, pas une minute ! » Alors, je comprends que vous aimiez votre perchoir ; je voudrais déjà vous y rejoindre, avec une bonne bouteille, bien sûr, pour discuter du rôle que devrait avoir le travail dans nos vies. Je vous demanderais :

 

Le travail est-il, doit-il être épanouissant pour le salarié ?

Le travail joue-t-il un rôle de ciment social, sert-il à sociabiliser les humains ?

 

Que me répondriez-vous, cher Rubén Araya, sinon que vous vous réveillez parfois dans votre cahute avec des envies d’ailleurs parce que vous êtes coincé ici tandis que la ville continue de se développer toujours plus. Et votre famille, où se trouvent-elles ? Et vos enfants, où vivent-ils ? Vous contemplez la Cordillère des Andes, vous rêvez du bon « côté » du Chili, celui que Coca-Cola nous propose de boire et qui s’étend même jusqu’à l’île de Pâques, cette île qui, autrefois, était la plus isolée du monde et qui, aujourd’hui, symbolise les civilisations perdues.

 

        Est-ce que vous vous souvenez du temps où vous avez pris possession de votre domaine ? Des types vous menaçaient de vous tabasser dès que vous poseriez le pied par terre. La première nuit, vous n’avez pas fermé l’œil de peur que l’un d’entre eux ne réussisse à grimper jusqu’à votre guérite. Ensuite, vous avez pris de la hauteur (au sens figuré) et vous avez su vous faire accepter en nouant des liens avec vos adversaires. « J’ai fini par m’y attacher, reconnaissez-vous. J’ai réalisé que ces petits cons avaient le même âge que mes enfants et que la majorité d’entre eux avaient été abandonnés. Je ne sais pas comment ils font pour être aussi malins. J’ai vu comment ils s’attaquent aux gens. Certains ont violé des filles qui passaient par là. Il y a un truc qui ne va pas chez eux. Mais je n’interviens pas. Je dois garder de bonnes relations avec eux. Ici, c’est dangereux. Tout est question de survie. » Et les deux cadavres que vous avez découverts au pied du panneau, vous avez tout de même dû les déclarer à la Brigade des homicides…

 

        Je ne maîtrise pas bien votre langue, Rubén, et je le regrette car je suis tout de même assez latin pour l’apprécier. Par exemple, le verbe « mirar » employé par Coca-Cola ne m’est pas étranger, et il me fait penser aux jeux de miroirs et de regards qui m’ont poussé à vous écrire cette lettre. Je suis en effet étonné que la firme Coca-Cola nous presse tant de regarder le Chili qui lui rapporte alors qu’elle ne vous donne droit qu’à surveiller le Chili qu’elle redoute. Une ouverture pratiquée dans la paroi de votre cahute vous permet de voir Dieu sans que Lui ne vous remarque. Une voiture qui file sur l’autoroute roule pour contrôler votre travail sans que vous ne puissiez voir les visages de vos employeurs. Voyez-vous, Rubén, j'ai oublié beaucoup trop de choses de mes cours d'espagnol pour discuter avec vous autrement que soûl. Mais je n'ai jamais oublié le souci de mes professeurs de nous communiquer leur esprit critique à l'égard des publicités vantant les "paysages idylliques" des pays latins. Et j'ai retenu que votre dignité, elle ne vous vient pas du "côté Coca-Cola" qui n'est que poudre aux yeux ; votre dignité, vous ne la devez sûrement pas aux firmes multinationales qui exploitent vos ressources et vous rémunèrent suffisamment peu pour offrir d'assez gros profits à leurs actionnaires.

 

        En vous découvrant, Rubén, j’ai vite eu l’envie d’écrire un polar… Il y a dans votre histoire presque extra-terrestre tous les ingrédients d’un bon roman noir. Hélas, je ne suis pas écrivain. Je me suis contenté d’écrire cette lettre. Rassurez-vous, cher Rubén Araya, il ne s’agit pas d’une lettre d’amour : mes lettres d’amour sont beaucoup plus courtes ou parfois plus longues, et je sais, selon vos dires, que des groupes d’homosexuels vous tracassent, lorsqu’ils viennent traîner au pied de votre perchoir, en vous faisant des propositions obscènes ou en voulant absolument vous rejoindre, en haut, pour vous tenir compagnie. Pour rien au monde, je ne voudrais vous y tenir compagnie, mais si je devais envisager notre rencontre hors de nos cours d’eau virtuels, j’imagine un bar où nous consommerions autre chose que du Coca-Cola.

 

        Cette lettre m’a permis d’évacuer ce sentiment de voyeur qui me fit lire votre vie. Maintenant débarrassé de ce sentiment désagréable, je vous prie de trouver en échange, cher Rubén Araya, un sentiment de respect, et des salutations passagères mais bien sincères.

Quelques liens utiles pour prolonger cette lettre :
La source d'information :
"El Hombre que Vive en un Aviso", article publié par The Clinic, hebdomadaire chilien. L'article est illustré par trois photos montrant le panneau publicitaire, Rubén Araya et sa guérite.

Un autre débat à propos de la publicité de Coca-Cola sur le site "Chile País de Diseño", concernant les clichés sur le Chili proposés par la firme multinationale.

Le surnom de Rubén Araya est l'"homme-oiseau". Ce surnom fait autant référence à la position "élevée" de ce Chilien qu'à un rite ancestral pratiqué à Rapa Nui.

Je profite d'envoyer cette lettre au Chili pour choisir un morceau d'Holden, groupe français de musique pop qui enregistra à Santiago du Chili.

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Catgirl 05/03/2009 22:43

c'est bien le problème, à mon sens des publicités des grandes firmes, elles tombent dans le cliché ... l'indécence parfois, et souvent nous renvoie un monde qui n'existe pas, mais auxquel on voudrait nous faire croire.certaines pubs peuvent nous faire rêver car elles font appel à l'enfant que nous étions, mais les autresquelle pub aujourd'hui est vraiment digne d'intéret.je n'ai malheureusement pas le temps d'aller lire les liens que tu nous proposesje le ferais plus tard.bisous

Dam 11/03/2009 13:27


Les publicités sont omniprésentes dans nos vies et dépassent largement le cadre des affiches publicitaires pour s'inscrire dans la culture des consommateurs. Par
exemple, la publicité inonde le cinéma, les informations. Bientôt, on apprendra à nos enfant les couleurs à partir des logos de nos grandes firmes multinationales. Et quand j'ai parlé aujourd'hui
d'Athéna à mes élèves, je ne peux plus parler d'Athéna Nike (victorieuse) sans déclencher, après les premiers fous rires, la contemplation béate de chaussures ou tenues de sport...

La publicité est alors indécente à force de s'introduire sans avertir dans nos existences et quand elle remplace nos valeurs humaines par d'autres valeurs plus matérialistes. Si tu vas voir les
liens, tu vas te rendre compte qu'une société comme Coca-Cola accorde plus d'importance à son panneau publicitaire qu'à la condition de vie d'un être humain. On croit que les techniques modernes
libèrent les hommes, mais cet exemple montre bien qu'au contraire, derrière ces techniques, il y a des hommes asservis dont on nie l'existence. J'accorde beaucoup d'importance à la dignité humaine,
et quand j'ai lu l'article qui m'a inspiré ici, j'ai été "profondément touché". Il faut bien avouer que notre système économique - je ne sais comment le désigner - nous touche bien en profondeur.
Et je reste poli ;)

Je suis rentré dans mon perchoir. Mais je n'ai aucun compte à rendre à Coca-Cola, ouf !

Bisous caféinés.