Mélodie pour un meurtre

Publié le par Dam

Cette nuit, à deux heures du matin, il sera trois heures en vérité. Si l'on vous demande : que faisiez-vous à cette heure-là ? Je me demande ce que vous pourriez bien répondre, puisque cette heure-là n'exista que dans vos rêves.

Or cette nuit, au comptoir d'un bar de New York, le détective Franck Keller (la gueule d'Al Pacino) se tournera vers Helen Cruger (la blonde Ellen Barkin) pour lui avouer, de tout son saoul :

"A cette heure-là, voyez-vous, je sens en moi comme un tigre qui tourne dans sa cage ! Oui, vous ne pouvez pas savoir tout ce que j'ai pu faire sur les coups de trois heures..."

Helen lui répond alors, droit dans les yeux :

"Comme être avec moi, en ce moment même ?"

Franck regarde son verre de scotch, que va-t-il faire ? Sans doute jouer sa vie à aimer à mort.

Le titre de ce film américain réalisé par Harold Becker, Sea of Love, est aussi sirupeux que le slow faisant danser les hommes avec la Mort après lui avoir fait l'amour. D'où la traduction française : Mélodie pour un meurtre.  

J'avais 13 ans à la sortie de ce film (1989) que j'ai vu deux fois, à la télévision. La première fois, je voulais découvrir l'intrigue, car j'aime les polars ; un polar à New York a le don de baigner l'enquête d'une athmosphère urbaine très singulière... Surtout à travers mon petit poste de télévision qui captait mal la chaîne... Aujourd'hui, avec les DVD, le câble et satellites, les séries policières américaines envahissent tellement nos petits et grands écrans que ce film paraît désuet mais aussi plus fort. En effet, le côté "nostalgie des années 1980" que l'on ressent à retrouver les téléphones à cadran circulaire et les disques vinyl de l'époque s'accorde parfaitement avec la déprime du détective qui passe mal le cap de la quarantaine et des vingts ans de carrière... Mais je dois avouer que si j'ai voulu revoir ce film une deuxième fois, c'est aussi pour ajouter à mes souvenirs la touche d'érotisme qui électrise la relation entre le brun Al Pacino et la blonde Ellen Barkin. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de ce film un huis clos à la fois torride et angoissant. Même l'humour n'y manque pas.


La mort a-t-elle le goût d'une blonde ? Helen Cruger (Ellen Barkin) et Al Pacino (Dét. Franck Keller) se frottent à la violence des sentiments.
Cliquer sur la photo ou ici pour obtenir la fiche IMDb de ce film.

Il est donc trois heures du matin et Franck Keller rentre chez lui, après une nouvelle enquête fructueuse à son actif. Vingt ans de carrière lui valent sa petite renommée. Mais chez lui, il se retrouve seul. Dans son lit, il n'a plus que son téléphone à qui parler... "Allô ? Denise ? Pourquoi je t'appelle comme ça en pleine nuit ? Mais tu es ma femme... oui, enfin mon ex-femme, c'est ça... Qu'est-ce que je veux te dire ? Eh bien je crois que... J'ai l'appendicite."

Helen Cruger lui demande : Vous avez été marié ?
- Je me suis marié à 37 ans.
- Ah, c'est encore frais, alors !
- En vérité, cela n'a pas duré très longtemps, le plus long, dans notre histoire, ce fut la cérémonie de mariage..."
Helen Cruger aussi est divorcée et garde une petite fille de ce premier mariage. Elle lui recherche un nouveau père, en répondant aux petites annonces les plus poétiques de son journal. Les trois hommes qu'elle a déjà rencontrés ont été ensuite abattus alors qu'ils étaient encore nus dans leur lit, tués par une balle à bout portant, en pleine nuque. Tout se recoupe : Helen Cruger se venge des hommes qui l'ont fait souffrir à cause de leur braguette à la place du coeur. Franck Keller se retrouve avec elle, il ne sait plus trop comment, si c'est pour l'enquête, pour la braguette ou pour le coeur.

Ne dit-on pas, dans certains endroits du monde, que le détective est un renifleur de braguettes, tandis que dans d'autres coins de la planète, on jurerait plutôt que c'est un fouille-merde. C'est bien ce qu'il sent, Franck, qu'on ne le considère que comme un chercheur de merde. Le problème, c'est que Denise l'a quitté pour un autre flic de son propre secteur. Qu'avait-il donc de plus que lui, ce coéquipier ?

C'est le passage de la quarantaine, explique alors Franck à ce coéquipier pour lui demander des excuses après l'avoir cogné sec. Les vingts ans de carrière, ça détruit un homme, à cause de l'alcool. Le verre pour remercier les services rendus, les autres pour oublier les illusions perdues. Quand Al Pacino ouvre grand ses yeux, il nous projette dans l'abîme de sa dépression et nous tient suspendu à ce film. Car ce film est le passage d'une vie à une autre, au rythme languissant d'une mélodie mortelle, Sea of Love ou mourir pour renaître.

Nombreuses sont les célibataires qu'ils croisent pour son enquête, femmes mûres ou coquines, les regards tristes. Parmi elle, blonde et sulfureuse, sensuelle comme le danger, effrayante comme l'aphrodisiaque, secrète comme une tombe, bouillonnante comme le sang rouge de son imper, sexy en diable dans ses jupes moulantes, Hellen tue Franck ! Il en perd sa raison, et pas seulement sa raison de flic. Avec elle, il se sent redevenir l'adolescent qu'il était, il oublie les maux et les mensonges du monde...

... Mais jusqu'à quel point ?

"Toi, tu vois le monde avec tes yeux innocents, dit-il à Hellen. Moi, je vois le monde avec des yeux qui ont vu toutes sortes de crimes..." Franck a peur. Peur de quoi ? Peur qu'Hellen soit effectivement la meurtrière qu'il recherche ? Peur qu'Hellen soit la femme avec qui il partagera sa vie ? Peur de mélanger cette histoire criminelle avec une histoire d'amour sans issue ? Alors plutôt aller jusqu'au bout et mourir dans les bras de cette blonde. Cela résoudra tout.

A côté d'Al Pacino, parfait ténébreux toujours sur les nerfs, Ellen Barkin propose un personnage de femme fatale sur le fil entre la poulette vulgaire et la mère célibataire pleine de grâce. Du coup, le héros lui répète : "Tu veux me tuer, toi !" Et c'est le flic qui meurt, en effet, dans la peau d'un homme qui renaît.

Harold Becker, le réalisateur, sait faire monter la sauce dans un crescendo palpitant, dans un décor urbain et nuiteux qui cristallise les solitudes, où les corps ne résistent plus au désir, à la sueur, à l'attraction des chairs. Ne serait-ce que pour défier cette mort omniprésente, pour le meilleur définitif ou le pire irréversible. La bagarre finale est aussi monstrueuse que la tension reliant les personnages entre eux.

Tu veux me tuer, toi ! s'exclame Franck entre deux étreintes. Mais la scène la plus torride est habillée : parade nuptiale dans un supermarché où Ellen Barkin, nue sous son imper noir comme un café bien serré,  frôle le dos d'Al Pacino, incendié. Entre sexe et coeur, entre devoir et démission, entre lassitude et ardeur, l'acteur fait de son personnage un flic new-yorkais d'une masculinité folle à vouloir s'y frotter ou s'y fondre.

Quant à Pignouf, il s'est retrouvé dans le personnage secondaire mais attachant de John Goodman (Détective Sherman) qui soutient notre anti-héros, par son humanité, dans son passage et son retour des Enfers.

Publié dans Leurs vies en films

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Louly cot cot cot !!! :0091: :0075: 01/04/2009 19:15

cotcotcot !!!

Catgirl 28/03/2009 20:12

j'aime la façon dont tu nous racontes ce film, ton regard différent du mien.j'aime que tu nous parles du désir, de cette animalité qui nous réveille, et qui nous fait aller vers l'autre, vers le danger, vers oser prendre ce risque, pour naitre enfin, renaitre toujours ... quelqu'en soit les conséquences.Al Pacino est et restera un excellent acteur, son jeu est incroyable.bisous

Dam 28/03/2009 20:37



Cette animalité, le risque et le danger d'aller vers l'autre, quelles qu'en soient les conséquences, c'est la blonde qui fait comprendre ça au brun. Le fait
de risquer sa vie avec cette blonde l'amène à être toujours sur le qui-vive. Il n'arrête pas de penser à elle. Il met sa peau en danger avec elle. Il se laisserait tuer par elle,
qui est une vraie femme fatale et dominante.

Le duo Al Pacino / Barkin est explosif.

C'est un vrai film noir comme je les aime, avec tous les ingrédients du bon film noir : l'intrigue, l'ambiance, les décors, la musique, les personnages sordides, les dialogues... Je préfère
incarner ces personnages qu'incarner des personnages de mélos hollywoodiens. Je me sens mieux dans la peau du détective qui rend service à la société mais qui est sur le point de rater sa
propre vie...



lorange violette 28/03/2009 17:17

Tiens, c'est marrant, dire qu'on a dû le voir ensemble mais par récepteurs interposés et si lointains, à un moment où je ne me doutais pas encore que pignouf existait...Rien que le souvenir de ce film me donne encore la chair de poule. Je le reverrais bien avec plaisir...

Dam 28/03/2009 17:26



Bonjour Lorange Violette :D

Dans la masse de films que me propose mon fournisseur internet, ce même fournisseur qui me permet de tenir ce blog, je m'y perds tellement que je n'ose plus regarder de films ! Heureusement, il y
a dans l'océan quelques phares qui résistent aux vagues de la modernité, pour nous rappeler à notre humanité, à nos sentiments, à nos existences faites de chair et de sang. Alors je vais
préserver cette petite portion de ta chair de poule que tu as bien voulu glisser ici : je vais l'entretenir pour nous rappeler pourquoi il est si bon, à nos heures perdues, de regarder ces
films.

Bisous.