
L'Auzette à mes lèvres
Je me souviens de notre conversation d'hier soir. Manuel avait fini de boire son café et ce qui restait du mien était maintenant froid ; mais je faisais exprès de prolonger ce moment rare où nous nous retrouvions ensemble. Manuel me parlait de sa librairie. Il recourait aux anecdotes pour que je goûte un peu à ce que fut sa première vie, à laquelle je n'avais pas appartenu. Il semblait tourner en rond jusqu'au moment où il se décida enfin à évoquer ce chat.
Manuel dit de lui qu'il était entré dans la
librairie dès le premier matin du premier jour, à peine la porte ouverte. Et donc qu'il avait été le premier client.
J'imaginais la vitrine de cette librairie neuve, vierge même, où Manuel disposait
quelques livres, après les réflexions dans lesquelles il aimait à se perdre. Le choix d'abord, le classement ensuite, le rangement enfin, de toutes ces manoeuvres, Manuel avait l'habitude ; une
seule question devait alors le tracasser, Qui allait franchir cette porte ? Quelqu'un, même, franchirait-il cette porte ? Et si nul n'entrait ? Toute cette
peine pour rien : les livres resteraient des objets inanimés. Pour qu'un souffle de vie les agite, pour qu'ils ne demeurent pas mort-nés, les livres ont besoin de mains qui les prennent, les
feuillettent, les retournent, les réchauffent, les soupèsent, même si c'est pour ensuite les reposer, en attendant que viennent d'autres mains qui, un jour enfin, qui sait, les emporteront et
miracle, les aimeront, les détesteront, les trouveront beaux ou laids, utiles ou superflus, les caresseront ou les rejetteront, bref, les traiteront en êtres vivants...
" Je ne me souviens plus s'il y eut tout de suite des clients. Il aurait pu se faufiler parmi eux. J'ai plutôt l'impression qu'il entra dès que
j'ouvris, pour la première fois, la porte de ma librairie..."
Manuel continuait de me parler. Je portais la tasse à mes lèvres en buvant ses paroles. Le café fit le reste, en produisant en moi des images claires et nettes : les clients de la librairie
entraient le plus naturellement du monde, tournaient, stationnaient, choisissaient longuement, comme s'ils avaient fait ça toute leur vie, comme si la librairie
avait toujours été là, comme si c'était pour eux une vieille habitude. Je ne voyais pas comment Manuel aurait pu le voir tout de suite, trop occupé à servir, conseiller, faire payer
tous ces clients.
Mais après la première semaine, si. Manuel le repéra. Il devait être fatigué, à un moment où l'on ne
s'attache plus, l'habitude se créant, aux choses qui préoccupent quand elles sont nouvelles. Il tomba donc sur ce chat, sous la première table près de l'entrée,
celle des romans policiers. Il se baissa et vit d'abord les yeux : fixes, clairs, immenses. Puis la moustache. Puis le pelage couleur cendre se détachant à peine de l'ombre, le corps assis bien
droit dans la posture classique du chat égyptien, entre deux collections de réserve des oeuvres complètes de Conan Doyle. Et ce qui frappa Manuel, c'est que lui aussi semblait s'être installé là
comme s'il n'avait attendu que ça toute sa vie.
On devine la suite : surprise, réprobation, indignation, à la porte, l'intrus ! Un chat dans une librairie, bonjour les dégâts ! Ces bêtes-là griffent
le papier, déchiquettent les couvertures, sans parler de l'odeur et du reste. Oui, dehors !
"Facile à dire... Je l'ai traîné dehors, crois-moi, et plus vite que ça ! poursuivait Manuel après avoir réglé
la note. Je craignais les feulements, les coups de griffes, mais rien : le chat se laissa prendre par la peau du cou et c'était même drôle à voir, son gros dos, ses moustaches hérissés, ses
oreilles rebattues, sa queue raide, son regard, toujours impavide. J'étais seulement étonné par le poids d'une aussi petite boule de poils. Sur le trottoir, il
resta immobile, accroupi, face à la porte."
Lorsque, quelques minutes plus tard, après avoir tourné la clef dans la serrure, Manuel s'éloigna dans la nuit noire avec le sentiment du devoir
accompli - surtout pas d'attendrissement ! - il se garda bien de se retourner. Mais il sentait derrière lui sa présence comme un reproche.
J'avais terminé mon café et reposais une dernière fois ma tasse dans la coupelle. Il était temps de partir
d'ici pour nous réchauffer ailleurs. Manuel choisit ce moment-là pour me regarder fixement, dans les yeux. Je voulais pour ma part qu'il continue son histoire. À vrai dire, je n'étais
pas entièrement rassurée par la figure sauvage de cet homme. Il ne cherchait pas ses mots mais il cherchait autre chose ; je voulais le connaître un peu plus pour savoir
; je voulais qu'il termine l'histoire de ce chat...
A suivre dans le prochain article : "La caresse du libraire".
Toutes les phrases écrites en italique sont tirées du livre de François MASPERO, Le vol de la mésange,
"L'histoire du chat qui aimait trop les livres", p. 45 et suiv. dont vous pouvez retrouver les références en cliquant ci-dessous :
Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre
nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.
De leur écriture.
Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...


Isabel et les vents doux 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6
Vos ricochets