La caresse du libraire

Publié le par Dam

Cet article est la suite du précédent : « Le chat dans la librairie ». Les personnages et les phrases en italique sont extraits du livre de François Maspero, Le vol de la mésange, déjà cité.

 

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Le lendemain matin, le chat était toujours sur le trottoir.

 

Manuel me dit ça, après avoir arrêté la voiture au feu rouge. Je me tournai vers lui, étonnée qu’il reprenne ainsi l’histoire du chat et de sa librairie. Pour y entrer, il avait dû entrebâiller la porte, se glisser avec précaution ; le chat resta dehors. Ce jour-là, comme il y eut dans sa librairie plus de monde que d’habitude, il ne pensa plus à l’intrus. Ce n’est que les deux derniers clients partis, l’un emportant Le Pillage du tiers-monde, et l’autre le Petit Traité du tir à l’arc, que lui vint un vague soupçon. De l’autre côté de la porte vitrée, le trottoir était désert. Comme tous les soirs, Manuel entreprit de remplir les espaces laissés par les livres manquants en puisant dans les réserves. Il trouva le chat derrière le rayon des romans russes, entre Nous autres de Zamiatine et L’Avenir radieux de Zinoviev. Il lui dit vertement son fait et, comme la veille, l’expulsa derechef. En retournant remettre de l’ordre, il constata que Le Maître et Marguerite avait été légèrement déplacé.

 

« Qu’est-ce que c’est ? demandais-je à Manuel.

        Je ne sais pas, un bruit.

        Non, je ne te parlais pas du bruit ! Le Maître et Marguerite, qu’est-ce que c’est ?

        Un roman de Boulgakov, une œuvre majeure de la littérature russe d’avant 40 !

        Tu l’as lue ?

        Non.

        Tu n’as pas voulu savoir pourquoi le chat avait déplacé ce livre ?

        Lise, ce n’est qu’un chat ! s'exclama Manuel, comme si l'animal était dans la voiture.

        Justement, il doit bien y avoir quelques chats dans Le Maître et Marguerite

        Il y en a.

        Comment le sais-tu si tu n’as pas lu le livre ?

        Je me suis renseigné. Et puis tu sais, la scène se répéta. Je n’allais tout de même pas lire tous les livres près desquels m’attendait ce chat ! »

 

La librairie de Manuel était toute en longueur et, dans le fond, elle formait un coude, ce qui, vu de la rue, donnait l’impression qu’elle se prolongeait dans les profondeurs inconnues, sinueux labyrinthe aux parois tapissées de livres. Le chat allait de refuge en refuge, progressant lentement vers l’intérieur. Il stationna ainsi longtemps dans le rayon théâtre, sembla s’intéresser à Virginia Woolf puis s’attarda dans la fréquentation des philosophes. Sa halte parmi les piles des cours de Lacan fut particulièrement interminable. Il en sortit un peu hagard et se requinqua en se reposant, alangui et songeur, sur l’édition intégrale du Manuscrit trouvé à Saragosse.

 

« Au prochain carrefour, tu tourneras à droite… » avais-je averti, mais Manuel continua tout droit ; sans doute était-il embarqué dans ses explications et n’avait-il pas fait attention à ce que je lui avais dit. Ou bien n’avais-je pas parlé assez fort. Ou bien encore avait-il un autre projet en tête. Je préférais l’écouter plutôt que de me faire des idées. Il me dressait la liste de ses tentatives pour expulser le chat de sa librairie, toutes plus infructueuses les unes que les autres. Vint le soir où, quand il découvrit le chat mollement allongé sur un atlas de la Préhistoire, l’animal, plongeant son regard dans le sien, émit un ronronnement satisfait auquel Manuel ne put que répondre par une légère caresse sur le crâne et derrière les oreilles. Cette fois-là, il se dit que le sort en était jeté : un pacte silencieux s’était scellé entre lui, la librairie et le chat. Désormais, aucun des trois ne vivrait plus sans les autres.

 

« Où est-ce que tu m’emmènes ? » demandai-je finalement, parce que je commençais à me faire des idées…

À suivre dans le prochain article : Le veilleur de tous ces mondes.

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Catgirl 18/04/2009 19:09

c'est toujours particulier les chats, on ne comprend pas forcément leur attitude, leur manière d'agir. le mien se mettait toujours en travers de mon livre de maths, mais préférait se coucher sur mon cahier d'histoire plutot que sur le livre ... et je ne parle pas de quand il avait décidé de se coucher sur ma machine à écrire.et sais tu que la première chose qu'a fait ania à la maison, elle a mangé les fils de l'internet ... va comprendre ;)j'aime beaucoup la manière dont tu théâtralises les extraits du livre, c'est superbe !:0010:

Dam 19/04/2009 21:56



Je te souhaite juste une bonne lecture alors...

Plein de gros bisous !