
L'Auzette à mes lèvres
L'histoire reprend un chapitre du livre de François Maspero, cité dans un article précédent :
"Le chat dans la librairie". Les personnages et les phrases en italique en sont issus.
Cet article fait suite au précédent : "La caresse du libraire".
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La voiture filait vers un quartier de la ville que je ne connaissais pas. Manuel me racontait son histoire, et je craignais le couplet sur l'attachement
du maître à son chat, surveillant avec inquiétude l'entrée des violons sur les ronrons d'une créature qui serait, selon les dires de mon ami, dotée de pouvoirs que je ne soupçonnais même
pas. Voilà déjà qu'il angoissait à l'idée que le chat pût disparaître aussi subrepticement qu'il était apparu.
Il avait fini par disposer de quoi manger dans une soucoupe près de la dernière cachette connue. Le chat la nettoyait
fort proprement. Sobre, il semblait d'ailleurs préférer les choses de l'esprit aux nourritures terrestres. Lui aussi, pensai-je...
Pourtant, son poil était luisant et sa queue fournie. Manuel décida même que c'était un très beau chat. Presque aussi
beau que sa librairie. Là, je souriai... Quand un peu de silence se faisait dans les va-et-vient de la journée, il était rassuré d'entendre le léger
tintement de la soucoupe, quelque part du côté de chez Anne Philipe et de chez Proust.
"Comment s'appelait-il ?" demandai-je.
Il ne lui donna jamais de nom. Lui et les quelques initiés au courant de la présence secrète disaient simplement "Le Chat". Leur entente reposait sur une forme
de respect mutuel qu'excluait toute familiarité domestique. Les mots "chat" et "domestique" sont d'ailleurs incompatibles, nul besoin d'avoir lu les Histoires comme ça
pour le savoir. Pas question, donc de l'affubler d'un de ces petits noms qui singent ceux des humains. Si l'homme est un animal éminemment perfectible (à
supposer que ce pari pascalien-là, au moins, ne soit pas tout à fait perdu), le chat, lui, est un animal souverainement digne. Et Manuel en venait à imaginer que quelque chose de cette dignité
rejaillissait sur la librairie. Et par ricochet sur lui-même. Et pourquoi pas, on peut toujours rêver, sur l'espèce humaine en général
?
Manuel s'était arrêté de parler en même temps qu'il stoppait la voiture. Je sursautai, non pas de nous voir arrêtés ici,
mais de ne plus entendre sa voix. Il me regardait à nouveau, droit dans les yeux. Je dus rougir, parce qu'il reposa sa question, avec le ton de celui qui se veut rassurant : "Tu as déjà eu un
chat ?" J'allais répondre bêtement : "Oui, mais dans une autre vie." Comme si cela n'avait pas d'importance, parce qu'après tout, Gilles n'avait été qu'un ami, ni un chat, ni un
amant. Alors que Manuel, lui, se trouvait à côté de moi... "Manuel ?" Ma voix se perdit dans la rue. Manuel marchait vite devant moi, il ne m'attendait pas, il n'entendit pas mon appel ; je
décidais de le suivre. Je ne connaissais pas le quartier. Manuel se perdait quant à lui dans des pensées auxquelles je n'avais plus accès.
Ce temps fut un des plus heureux de la vie de Manuel. Et de celle de la
librairie, avec laquelle il vivait alors dans une sorte de fusion physique. Et peut-être aussi de celle du chat, mais ça, nul n'en saura jamais rien. Le fait est qu'il y avait toujours plus de
clients : ils achetaient toujours plus de livres intéressants qu'ils faisaient ainsi souvent découvrir à Manuel, et avec ces livres nouveaux s'ouvraient à lui des paysages, des continents,
des galaxies. Avec ses centaines de clients et ses milliers de livres, Manuel avait l'impression d'être au carrefour de mille mondes. Et quand il quittait la librairie à la nuit tombée pour
rejoindre des amours compliquées ou participer à des activités militantes destinées à changer l'humanité qui, croyait-il alors (et ça, il le pense toujours), en avait bien besoin, il savait que
derrière lui le chat continuait de monter la garde. Le chat était le veilleur de la librairie et, du coup, à lui seul le veilleur de tous ces mondes. Tapi derrière Michaux, Desnos et Nicolas
Bouvier.
"Dis-donc, le chat qui s'en va tout seul !"
J'avais crié et je regrettais maintenant de ne pas avoir simplement utilisé le ton du reproche. À mon appel, Manuel s'était retourné comme si on l'agressait (ce qui
n'était pas dans mes intentions).
"Tu connais cette histoire ? me lança-t-il.
- Je n'ai certainement pas ta culture, Manuel, je n'ai bien sûr pas lu tous les livres que tu proposais dans ta librairie ; mais oui, je connais ce conte de Rudyard
Kipling, Le chat qui s'en va tout seul, une des Histoires comme ça.
- Tu sais pourquoi le chat s'en va tout seul ?
- Parce que tous les endroits se valent, le chat va son chemin seul, quand tous les autres animaux, préférant s'attacher à un lieu, sont progressivement domestiqués.
- Oui, et c'est pour ça que mon bonheur, partagé dans ma librairie, avec ce chat, n'était sans doute qu'un rêve. "
L'allusion au conte de Kipling avait arrêté Manuel dans sa course et je pus le rejoindre. Je me tenais à ses côtés sans même savoir où ses pas nous
menaient. Je l'écoutais, et lui continuait d'errer à travers ses souvenirs : "J'avais oublié ce fait, pourtant avéré : il existe des gens qui, simplement, n'aime
pas les livres. Ou s'en méfient. Comme ils se méfient des chats. Parce que pour ces gens-là les livres sont comme des bêtes sournoises, lesquelles, sous leur aspect anodin, recèlent trop de
choses, trop d'idées, trop de pensées secrètes qui leur font peur : derrière les titres se cachent souvent des pages qui, dès qu'on a le malheur de les libérer, peuvent répandre au sein d'âmes
innocentes des maux pires que la gangrène, le cancer ou la peste bubonique. Pour ces gens-là, il en est des livres comme, pour certains, des chats : il les considèrent comme des animaux
sataniques, et mieux vaut renvoyer les uns et les autres là d'où ils viennent : en enfer."
Manuel avait saisi ma main et cela m'amusait de croire qu'il me tenait ainsi sans s'en rendre compte.
Cliquer sur la couverture du livre pour obtenir les références sur le site de l'éditeur.
À suivre dans le prochain article : "Le chat qui s'en va tout seul".
Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre
nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.
De leur écriture.
Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...


Isabel et les vents doux 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6
Vos ricochets