Le chat qui s'en va tout seul

Publié le par Dam

        Cet article est la suite du précédent : « Le veilleur de tous ces mondes ». Les personnages et les phrases en italique sont extraits du livre de François Maspero, Le vol de la mésange, déjà cité.


        Manuel se taisait, sa main serrant la mienne, il regardait la vitrine d'un cyber-café. La dernière fois que Manuel aperçut le chat, celui-ci était arrivé au fond de la librairie. Il s'était installé dans la partie du rayon d'histoire moderne consacrée à la colonisation. C'était un ensemble très nourri où se côtoyaient le Code du travail forcé dans les colonies françaises, réédité par Présence africaine, La Question d'Henri Alleg et Les Damnés de la terre de Frantz Fanon. Ces jours-là, le chat avait été plus silencieux que jamais.

        Et Manuel était lui aussi, face au cyber-café, plus silencieux que jamais. "Qu'est-ce qui se passe ?" Pas plus qu'il n'avait su vraiment quand le chat était entré pour la première fois, Manuel ignora le moment exact de son départ. La seule chose sûre, c'est qu'il découvrit son absence le soir qui suivit l'attentat. Au petit matin, une charge d'explosif avait fait voler en éclat la vitrine de la librairie. Manuel venait d'y disposer un ensemble de livres consacrés à un sujet dont on discutait beaucoup alors : était-ce la contraception et le droit à l'avortement ? Rappelons qu'en ces temps reculés, procréer était un devoir sacré, la pilule n'avait pas été inventée et l'interruption d'une grossesse était un crime contre l'humanité. Ou étaient-ce des livres dénonçant divers massacres par des armées en campagne, qui précédaient ce qu'on n'avait pas encore dénommé la décolonisation ? Certes, l'engin vengeur qui éventra la vitrine et déchiqueta les livres n'arrêta pas le cours de l'Histoire, mais ceci est une autre histoire.


        "Je n'ai plus vingt ans, marmonna Manuel, comme pour lui-même.
        - Et nous continuons de vivre ! Il est mort ?
        - Qui ?
        - Le chat, il est mort ?
        - Beaucoup sont morts ; alors oui, il est sans doute mort."

        L'explication la plus plausible du départ du chat était qu'il avait fui, pris de panique, affolé par la violence de la déflagration. Mais Manuel ne se contentait pas de ce constat, il le trouvait simpliste. Après tout, il avait appris à bien connaître le caractère du chat. Et son trait le plus marquant, au fil des mois, n'était-il pas un respect infini des livres ? "Jamais je n'ai trouvé le moindre désordre là où il passait : aucune griffure, pas la plus petite écornure. Je pense que l'attentat lui a montré qu'il existe des gens pour qui un bon livre ne pouvait être qu'un livre mort (brûlé, déchiqueté, écrasé, réduit en bouillie, renvoyé au néant de la pensée dont il n'aurait jamais dû sortir). Cela a dû lui causer un choc psychologique...
        - Voire physique, conjecturai-je.
        - Moralement, il était déjà affaibli par sa dernière station dans les arcanes de l'histoire coloniale qui lui fit découvrir des aspects du genre humain dont il ne se doutait pas jusque-là : après tout, guerres, conquêtes, oppressions et répressions ne font pas partie de l'ordinaire des chats. Et là-dessus, voilà qu'on lui balançait une bombe !"

          Toujours est-il que, du jour où le chat disparut, rien ne fut plus comme avant. À force de se raconter que les livres devaient être traités comme des êtres vivants, au même titre que les chats et les hommes, faits pour ajouter du rêve au rêve, à force de se convaincre que les clients étaient des amis, des sortes de messagers de passage, eux-mêmes porteurs de rêves toujours renouvelés, peut-être Manuel avait-il trop oublié que les livres sont aussi des objets marchands qui ont un volume, un poids et un prix, que les clients sont des consommateurs détenteurs de billets, de cartes bancaires et de carnets de chèques. Alors si, à ceux qui se méfient des livres et les considèrent comme des bêtes nuisibles, on ajoute ceux qui considèrent celui qui les leur vend comme un rapace tout aussi nuisible (que dis-je, un charognard réalisant une odieuse plus-value sur un objet qui, par définition même, ne devrait pas avoir d'autre valeur que purement éthérée), on conviendra que la part du rêve se réduit comme peau de chagrin, laquelle, souvenez-vous, servait de reliure à un livre.

       
Manuel m'entraîna dans une autre rue. Son pas était plus léger. Il serrait plus fort ma main, il me sentait là et parfois, emporté par son élan, déporté par le vin de notre dîner, il venait buter contre mon épaule. On commençait à rire. On s'échangeait des paroles pour nous retrouver ensemble, cette nuit-là.
        " Peut-être que le chat avait lu suffisamment de livres pour pouvoir s'en passer...
        - Ou peut-être a-t-il trouvé refuge dans une autre librairie...
        - Il est plutôt aller voir ces paysages, ces continents et ces galaxies auxquels font rêver les livres ! N'avait-il pas raison ? Et toi, Manuel, qu'est-ce que tu as fait ?"

        Il était parti à son tour, un beau matin, fermant derrière lui la librairie, comme on dit : pour toujours. Il s'en allait tout seul parcourir le monde. Il tournait le dos aux livres abandonnés, muets et consternés sur leurs étagères, et qui sait si, au bout du périple, il n'en écrirait pas lui-même un jour ? Et qui sait si sa route ne croiserait pas de nouveau celle du chat ?

        "Manuel, le cyber-café que tu m'as montré tout à l'heure...
        - Elle était là, ma librairie.
        - Et maintenant, tu m'emmènes où ?
        - Je ne sais pas, je ne veux plus m'en aller tout seul."

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Catgirl 20/04/2009 10:56

tu as parfaitement réussi l'exercice d'intégrer dans tes propres mots, tes propres phrases les morceaux du livre qui t'ont plu.bravo, c'est vraiment très chouette ^^:0010:

Dam 21/04/2009 19:58



Cela m'est venu tout naturellement, en fait, sans les morceaux du livre, il n'y aurait pas eu mes mots. Ce ne fut donc pas un exercice, mais une inspiration, ou plutôt une improvisation, comme
lorsque les musiciens de jazz mêlent les sons de leurs instruments pour former, à partir de la même mélodie, une puis deux puis trois et plusieurs histoires...

J'ai passé de bons moments à recopier ces extraits et à improviser, alors je suis content si vous avez pris plaisir à lire ces articles.

Bisous.



rose+bleu 19/04/2009 19:14

un chat qui ta amene dans son monde  ;) biz

Dam 19/04/2009 19:36


C'est exactement ça :D

Et le chat, c'est une façon pour l'auteur de replonger dans ses souvenirs...
Une façon de raconter son histoire tout en la reliant à l'Histoire.
Donc, ce chat m'a bien amené dans son monde, qui est aussi le nôtre !

Bisous Rosa !