Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /2009 18:10

Cette nouvelle est le seul texte qu'il nous reste de Monsieur Labat, dont l'histoire nous fut vendue par Pignouf pour que dalle : cliquer ici pour lire ou relire l'histoire de cet homme.

Ce récit date de fin 2001, d'un temps où les tours aussi se mirent à s'effondrer. Depuis, Monsieur Labat n'est plus.

Voici donc quelles furent ses dernières vingt-quatre heures...



PREMIER MOUVEMENT

        Pour saisir mon intimité la plus fragile, il faudrait commencer par décrire les nuages. Les nuages d'ici ne sont pas comme chez vous, ils ne peuvent traverser votre ciel : ils ne prennent pas toutes les formes que leur donne votre imagination. 

        Vous trouverez les mêmes, cependant, au Musée National d'Art Moderne, à Paris. Sur un seul tableau. Un tableau de Zao Wou-Ki. Cette oeuvre a pour titre Vent et l'artiste a calligraphié le vent à travers le mouvement des nuages, un vol, une vie qui s'effondre, un saut plus étrange que le saut des anges...

        Puisque vous allez serrer dans vos bras mon intimité, la plus fragile, je dois vous présenter ma fille, Isabel. Elle ne tient pas debout, je vous demanderais de la serrer plus fort dans vos bras. Elle ne tient pas debout et ses yeux ne s'ouvrent presque pas. Et sa voix ne s'entend presque pas. Un vent secret lui brise la nuque. Vous êtes cinquante ans après Vent et le tableau continue de représenter ce qu'Isabel exprime à travers quelques souffles.


< Zao Wou-Ki, Vent, 1954.



SECOND SOUFFLE (deux minutes d'effort, un espoir et le vent)

        Isabel a le battement du coeur qui rime avec ça : deux minutes d'efforts, un espoir, et le vent. J'ai moi-même mesuré ce qu'une telle épreuve représentait. Deux minutes d'efforts pour se relever correspond au temps que vous mettrez, en moyenne, à lire cette page. L'espoir de marcher, de connaître la suite, comme si la suite pouvait dépasser toutes les espérances, alors que la science a démontré que c'était plutôt le contraire qui se passait, une dégénérescence musculaire ou osseuse, une vie plus heureuse après la mort, au choix. Et puis vous tournerez la page - le vent - et tout recommence : deux minutes d'efforts, un espoir...
        Si mon épouse avait su, pour le vent qui empêche de marcher, pour les nuages qui empêchent de voir, elle aurait tout de même mise sa petite fille au monde. Moi, peut-être pas.

TROISIÈME TEMPS

        Madame Gaudry, sur la rive gauche de la Loire, une main sur le front en guise de visière : elle scrute l'horizon, elle sera la première. Pour annoncer, ce soir au dîner, l'arrivée de l'anticyclone. Avant même la blonde de la météo formatée, Madame Gaudry évoquera l'anticyclone des Açores.
        Au dîner, son fils André, l'unique invité, les yeux rougis et rivés à l'écran plat du téléviseur, lui rendra bien un sourire. À chaque "anticyclone des Açores", le sourire filial ; à chaque "réchauffement de la planète" ou à chaque "effet de serre", un sourire de fils aîné désormais fils unique. Chez Madame Gaudry, le sourire déferle par les yeux, comme une vague, mais au lieu de réciter son "anticyclone des Açores", elle ferait mieux, Madame Gaudry, de demander "mon fils, serre-moi fort..." Au moins pour se réchauffer, c'est sa cuisine.

        Madame Gaudry me croise régulièrement dans les escaliers, toujours comme un fait exprès, Tiens ! Monsieur Labat, comment allez-vous aujourd'hui ? "Aujourd'hui", un mot de cinq syllabes d'après le Petit Larousse de Madame Gaudry, édition 1954 : aujourd'hui signifie de-main-se-ra-pire... Sinon qu'on était si bien !
        Aujourd'hui, Madame Gaudry m'annonce l'arrivée d'un anticyclone assorti de son précieux effet de serre. J'aurais souhaité qu'elle me rappelle ses folles échappées à Paris, avec Monsieur Gaudry. Ses fugues dans le même parc que celui du tout début. Le même parc mais les baisers différents. Des baisers pour que les lèvres se touchent sans jamais songer qu'elles changent d'âge. Des baisers pour se taire. Des baisers pour sentir que tout autour de soi tout valse plus bas.

        Monsieur et Madame Gaudry s'embrassaient longuement... Ils s'embrassaient toujours très lentement... C'était avant, bien avant aujourd'hui. Bien avant André. Et ce n'était même pas fini... Il fallait encore qu'elle l'entraîne - folle, pensait-il - dans un restaurant - au hasard, pensait-elle. Pour le plaisir de choisir le menu le plus cher. Une fois de temps en temps, le menu le plus cher, dans un restaurant délaissé, dans une rue empruntée par hasard. La viande n'y était pas toujours tendre. Et la cuisson de la viande, elle y prêtait moins d'attention qu'aujourd'hui.
        Pour résumer notre conversation, il fera moins froid demain, grâce aux Açores. Je pourrais vous laisser auprès de Madame Gaudry, aux fourneaux de sa cuisine intime. Plutôt que de cuisiner mon intimité. Madame Gaudry possède plus de charmes, bien que je le concède, Madame Gaudry radote aujourd'hui.
       
        Demain, dans la cage d'escalier, elle ne croisera plus mon sourire... Il faudra bien qu'une personne, en l'absence de son fils, s'en charge et la rassure par le déferlement d'une vague dans les yeux. Alors si l'un d'entre vous pouvait ? Au moins pour écouter sa description de la Loire, et puis la vie passée des pêcheurs, son mari à l'imparfait, la gabarre retournée. Et lui rappeler Turner, lui mettre un tableau sous les yeux pour qu'elle imagine son mari au royaume des Açores.

Turner, scène sur la Loire, vers 1828-1830.

Suite dans le prochain article : "Isabel et les vents doux (2)".
 

Par Dam - Publié dans : Marchand d'histoires
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Des mots entre nos chairs

Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.

De leur écriture.

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