Isabel et les vents doux (2)

Publié le par Dam

Suite de l'article précédent : Isabel et les vents doux (1).

4ème PRISE

        Martin m'amenait souvent sa lunette pour observer l'espace. Nos mains sur la lunette délivraient Andromède. Mon ami Martin est d'un genre humain fumant les pages littéraires qui portent sur le volcan de Pico aux Açores. Une éruption au large et l'anticyclone revenait sur nos terres, à chaque printemps. Nos mains sur sa  lunette et les printemps sur  la Loire façonnaient notre amour...

       
        Martin navigue à la remontée comme à la descente grâce à la voile. Sur sa toue cabanée, nous pêchions l'alose. L'alose remonte le cours à chaque printemps pour pondre. À chaque printemps, comme l'exige un contrat passé avec la nature. L'alose remonte notre intimité et meurt sans s'étonner de notre homosexualité, car il est spécifié, dans une clause de ce contrat, qu'il ne faut pas s'étonner de voir la nature expérimenter plusieurs sortes de combinaisons.
       
        Nous nous soutenions, seuls à la surface du fleuve, au risque de nous noyer ; les aloses surprises par le filet s'épuisaient. Quel vin pouvais-je boire afin d'espérer qu'il n'y ait aucun lien de cause à effet entre ça et le handicap de ma fille, Isabel ? Il n'y a aucun lien, me rassurait Martin. Et il me tendait une bouteille rapportée des Açores. Mes mains sur la bouteille délivraient Andromède.

^ Une toue cabanée sur la Loire (photo de Pignouf).

        Cette année, Martin est restée sur le continent. Je sais qu'il ne reviendra plus. Quand il partait aux Açores, j'étais sûr de le retrouver. Mais cette fois, après deux minutes d'efforts pour me dire adieu, il ne s'est pas retourné - aucun espoir. Les aloses, surprises par le filet, m'épuisent. Je bois, je nous revois et je comprends, malgré le vin, pourquoi les aloses nous ont fait ça. En se servant du vin pour délivrer Persée.

5ème ACTE

"Que ferais-tu, papa, si t'étais mort ?"

        Je vous laisse quelques lignes pour répondre à ma place :
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        Et je reprends ma place pour répondre.

        Isabel me pose de plus en plus souvent cette question. Il faudra bien que j'y réponde, c'est-à-dire que je lui rende une copie personnelle de ma propre réponse, au lieu de recopier tout ce que les autres pères lui répondraient dans la même situation : "Va voir ta mère, Elle, elle te dira..." Et c'est vrai que ma mère savait mieux que moi donner du sens en plus de la vie.
        "Dis, maman, que ferait papa, s'il était mort ?
        - Il te regarderait d'En-Haut pour que tu Lui souris..."

        Isabel revient me voir : "Maman dit que tu me regarderas sourire quand tu seras mort. Faut-il que je m'entraîne à te sourire ?
        - Non, tu n'as pas besoin de me sourire. Il te suffit d'ouvrir les yeux. Et tu verras une ombre. Mon ombre, tu devras la protéger du vent, comme on protège une flamme.
        - Mais je m'en fiche, de ton ombre ! Je m'en fiche, de ta flamme ! Imagine-toi mort, à quoi passerais-tu le temps ?
        - Je... Je ne vois pas...
        - Avec qui tuerais-tu le temps ?
        - Au moins, laisse moi réfléchir ! Et d'ailleurs, pourquoi me demandes-tu ça ?
        - Parce que même dans la vie, pour moi, c'est mon avis, papa, tu ne fais rien. Tu n'aimes rien et pourtant, tu fais comme si tu m'aimais bien... Moi aussi, je fais comme si je t'aimais bien. Mais pour trancher, je voudrais la Vérité : que ferais-tu, papa, si t'étais mort ?"

        Je réfléchis à la Vérité. Et à la Vérité, entre Martin et moi, la maman d'Isabel compte autant qu'elle nous sépare. Si j'écris qu'Isabel compte sept fois plus que ça, c'est parce qu'elle a sept ans, et qu'entre le sol et moi, il y a sept étages. C'est aussi pour le symbole que j'ai choisi sept, avec la pertinence d'un esprit empreint de Moyen Âge et qui préfère le symbole à la quantité. Quantifier la réalité n'est pas la Vérité. Après sept ans de mariage, bien des réflexions recouvrent le septième ciel. Des réflexions. Des nuages.

6ème SENS

"Que ferais-tu, papa, si t'étais mort ?"

Laisse-moi réfléchir, Isabel, et je te répondrai demain. Il me faut la nuit et tu auras ta réponse au réveil, sur le plateau du petit-déjeuner que je t'aurais concocté, pour que ce premier dimanche sans moi soit un délice.

7ème ÉTAGE

Du septième étage, le sol ressemble à (je te laisse deviner) :

A/ Une passoire qui garderait les os ;
B/ Un égouttoir qui sècherait le corps ;
C/ Une écumoire qui sauverait l'âme des eaux ;
D/ Une éponge qui absorberait le sang du mort.

Vaisselle cassée.

8ème CASE

        Peu après vingt-deux heures (à la nuit tombée), comme un personnage de bande dessinée, je reste suspendu, dans les airs. Sans tomber. Le Démon de la perversité m'a poussé et je lègue les éclats de mon crâne aux phrénologistes pour qu'ils y retirent tout ce que j'ai lu dans Edgar A. Poe. C'est maintenant minuit. L'heure de la Vérité. Et chassez tout ce qui vous ferait songer aux faits divers.

À suivre dans le prochain article...

Publié dans Marchand d'histoires

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Catgirl 21/04/2009 19:57

c'est une drôle de question que pose Isabel à son papa.je me demande bien ce que je pourrais répondre si mon enfant venait à me poser une telle question.mais la question est elle plus importante que les réflexions d'Isabel sur l'attitude de son papa, à ne jamais donner son avis, à toujours aimer bien ...le jugement des enfants est terrible, car les enfants ne connaissent pas la vérité qui arrange, ils demandent, ils disent, ils appuient souvent là où ça fait malcette conversation me renvoie à un moment de ma vie où j'assistais à une joute entre ma Lisa et maman, Montréal, nous étions au Nickel's, et la terrible question Mais pourquoi tu n'es pas partie ? Moi j'aurais pris mes enfants et je serais partie. elle avait tout dit ... elle avait aussi mis des mots sur toute la différence entre nous et maman ...nous aurions pris nos enfants et nous serions parties,elle avait choisi de rester ...nos choix font de nous ce que nous sommes ...encore une fois, je suis conquise par ton écriturebisous