Isabel et les vents doux (4)

Publié le par Dam

Ce texte est la suite de mon article précédent : Isabel et les vents doux (3), ce qui est somme toute logique pour un article intitulé : Isabel et les vents doux (4).

Mais écoutons Pignouf, c'est lui qui raconte, d'après une histoire écrite par Monsieur Labat.

10ème SCÈNE :

        Je pique du nez vers le parking de l'immeuble. Une décapotable grise se range entre deux petites cylindrées. Une femme et un adolescent sortent du véhicule, les portières claquent. Ils rentrent d'une séance de cinéma avec une Mercedes plus élégante que celle du film.
        La beauté de la conductrice consiste, pour le cadre supérieur qui l'a épousée, en deux ou trois heures quotidiennes de soins et autres maquillages. Elle a dépassé la quarantaine et son tailleur noir, impeccable, reporte mes regards sur les racines de sa chevelure blonde. Il y a bien quelques cheveux blancs qui la rassurent, tant qu'ils sont rares, et elle a soin de les arranger en petits brins coquets. L'allure de son dernier fils est plus négligée. Quel siège de la Mercedes occupait-il ? Se tenait-il à côté de la mère, adulte co-pilote ? Se prostrait-il derrière, tout derrière ? S'écartait-il sur les ailes, le regard perdu par-dessus la portière ? La mère se tourne vers l'adolescent : "Les spéculoos se trouvent dans la boîte à gants, n'oublie pas de les y remettre, ils risqueraient de ramollir, explique-t-elle avec sa manière à elle de donner du sens en plus de la vie."

        Je réalise que ma tenue vestimentaire pourrait choquer la Blonde épouse du Cadre supérieur. Ma tenue est aussi négligée que celle de son fils, or je ne suis pas son fils et je pourrais être son amant. Je regrette d'autant plus mon habillement (un pantalon de survêtement, un T-shirt taché) que les pompiers entourant mon corps sur le bitume méritent plus de respect. D'ailleurs, j'ai acheté dernièrement une chemise Lacoste que je n'ai jamais portée. C'était l'occasion rêvée, et même si c'est une fausse Lacoste, le crocodile est maintenant vrai, aussi vrai que des vanités peintes par Véronèse.
        Je cite Véronèse car c'est mon peintre préféré question vanités. Il n'y a pas encore de Mercedes dans Les Noces de Cana mais les crocodiles y sont, déguisés en chiens, autour de ma femme et de ma fille. Dans Les Noces de Cana, je côtoie l'aristocratie, la Blonde épouse du Cadre supérieur ou la famille de Martin. Je ferme les yeux, je cherche qui d'entre eux aurait intérêt à me trahir, qui voudrait me voir seul un week-end sur deux et seul avec ma fille le week-end précédent. Jusqu'au jour où je ne verrai plus du tout ma fille...
Véronèse, Les Noces de Cana, 1562-1563.

        "Que ferais-tu, papa, si t'étais mort ? Rejoue-moi la Cène, papa, pour que je te pardonne et te vénère."

11ème CADRE :

        Lorsque je rouvre les yeux, je constate que le sol s'est enfin rapproché : je suis désormais au sixième étage. Je ne suis plus suspendu au Jugement dernier. La descente est maintenant programmée et les mots dépassés, je fends le r de la mort vers les bras accueillants de la lettre T. Désolé pour la chemise Lacoste qui est restée, soigneusement pliée, dans l'armoire de ma chambre.

        Oublie-moi, Isabel, oublie les nuages qui ont traversé nos vies derrière une lunette... Je ne peux plus exister aujourd'hui que dans ton oubli - et c'est facile d'oublier comme je t'ai oubliée, ma fille, et comme tu sauras remplacer ton père par un cadre autrement supérieur.

12ème COUP DE MINUIT :

        Mon fossoyeur s'appelle Arthur. C'est donc un vieil homme à barbe blanche qui fait son travail pour enfermer ses jours et Vivianne dans un cimetière imaginaire. Le travail fini, il explore le visage de ma femme, ses larmes, comme il vient d'explorer les rides de la terre. Il a les mains sur les hanches et se penche. Depuis qu'il a enterré Ernest Hemingway, il s'estime en droit de partager ses vues d'esprit avec les proches du défunt. Ma femme, au lieu d'écouter, recherche à l'intérieur de mon cercueil les signes d'une vieillesse que nous aurions pu traverser ensemble.

        "Vous souhaitez connaître ma théorie ? Ma théorie est la suivante. Le suicide est une espèce d'IVG, une interruption volontaire de geôle. L'homme n'est pas sorti du ventre de sa mère et l'amour enfle encore... Quand il se forme un abcès, en plein coeur de la vie, il faut le crever. Ce n'est qu'une théorie, je vous l'expose. Vous pouvez me contredire, madame, vous pouvez m'affirmer ce que vous voulez : par exemple, on se suiciderait pour rejoindre le ventre de sa mère... Moi, je pense qu'au contraire, on se suicide pour quitter la mère et naître enfin. Bien sûr, c'est une erreur de point de vue de la part du suicidé... Qui ne commet jamais d'impair ? Il y a bien d'autres manières, en vérité, de quitter le ventre de sa  mère. Se jeter du septième étage n'est pas la plus belle, je vous l'accorde, d'autant que le nouveau-né s'est bien ratatiné !"

13ème CHAÎNON : Manquant.

14ème VER :

        J'aperçois maintenant le sommet de ma stèle et dispose de quelques minutes pour corriger les fautes d'orthographe qui apparaîtraient dans mon épitaphe. Ce n'est pas chose facile de relier le quatrain dispersé aux quatre coins de ma tête et je prie pour rester le plus longtemps possible en suspension dans les airs.

                                                                             VIVANTS
                                                                 PASSEZ VOTRE CHEMIN
                                                                            MORTELS
                                                                      PASSEZ VOTRE VIE

        Arthur affirme qu'oraison n'est pas raison. Ce dernier mot d'esprit lui reste en travers de la fosse parce qu'il voit bien que ma femme n'écoute pas ce qui est dit mais lit encore ce qui est écrit. Le vieil homme se redresse maintenant, ses mains quittent les hanches pour s'enterrer dans les poches :
        " Le suicide, c'est de la valeur ajoutée pour une entreprise comme la nôtre, conclut-il d'un ton goguenard. Il ne vaut mieux pas investir dans les souvenirs, madame, mais dans la construction prochaine, en ces lieux, d'un mémorial de sept étages."

Histoire à suivre dans le prochain article : Isabel et les vents doux (n° 5, si vous avez bien suivi) !

Publié dans Marchand d'histoires

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Catgirl 23/04/2009 06:57

à partir du onzième cadre mon esprit s'échappe, c'est comme un truc que j'ai déjà lu, ça se précise, c'était dans une nouvelle, ça vient, c'était une nouvelle de boris vian, mais quel livre ? je me lèveBlues pour un chat noir ... je te prêterais le livre si tu le souhaites ;)le suicide est une façon de renaître, mais la seule chose à laquelle on renaît dans le suicide c'est à la mortet s'il existe une renaissance plus tard, dans d'autres cieux, dans une autre vie, qui dit qu'elle sera meilleure, c'est autre vie ...il vaut mieux renaître à la vie, même si c'est aussi douloureux que la première fois, quand on est sorti du ventre de sa mèrec'est aussi douloureux, et la douleur on s'en souvient, la première fois, souvent pour certains, la seule, on oublie, la mémoire fait le tri sélectif et elle a bien raisonmais à la deuxième naissance à la vie, on se souvient du chemin, de la douleur, de la tortureet on comprend la valeur de la viemais parfois la douleur est si grande dans cette renaissance à la vie, que certains n'ont pas d'autres solutions pour eux que de choisir de renaitre à la mort.pas de jugementcela fait parti des choses de l'ordre de l'intime ... pas de jugementnous ne sommes pas tous égaux devant la naissance, la renaissance bisous

Julie cuisine aussi 22/04/2009 22:07

j'adore ce tableau, et surtout toutes les polémiques autours, son retour en Italie, la robe d'un personnage changé pendant la restauration...http://juliecuisine.over-blog.net/

Julie cuisine aussi 22/04/2009 22:07

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