Isabel et les vents doux (5)

Publié le par Dam

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15ème IMAGE (en si peu de secondes) :

        C'est minuit. Je me suis jeté pour imaginer ce que pouvait être la mort et peut-être pour me suicider (je pensais encore pouvoir remonter), mais comme tous ceux qui ont un jour sauté le pas, je réalise mon tort. Il n'y a pas toute une vie qui défile, il n'y a qu'une idée qui s'exprime par les pores du cuir chevelu désormais ouvert : je n'aurais jamais dû. Que cette idée soit juste ou fausse, peu importe. C'est l'unique ou l'ultime pensée qui relie le septième étage de mon immeuble et le sol. Je suis ce fil jusqu'au terme de la chute, avec le tort de mourir ainsi, le tort d'avoir vécu cela, le tort de ce pourquoi je me suis lancé, le désir de chasser la vie qui m'a donné une fille, l'illusion de pouvoir dépasser l'horizon.
        Je croyais pouvoir remonter le temps, je croyais pouvoir remonter le fil. Le sol s'approche de plus en plus vite. Peut-être reverrais-je ma vie défiler dans les dernières secondes précédant l'impact. Plus moyen de la rejouer, l'existence est finie. Je n'aurais jamais dû me lancer du septième étage, je n'aurais jamais dû me lancer dans cette double vie. La deuxième voie n'a pas remplacé la première et tout se brouille à présent dans cette voix qui s'écrit "Isabel" ou "les Açores" !

16ème TABLEAU :

        Un dimanche de mai, j'emmenais Isabel visiter mon atelier. Je souhaitais lui présenter ce qui me faisait vivre maintenant que je vivais seul. Au lieu d'examiner les lieux, Isabel s'arrêtait toutes les deux minutes, pour s'asseoir avec un tableau dans les mains. Il y avait un portrait.
        "Qui est-ce ? demanda Isabel.
        - Un portrait de Martin, répondis-je.
        - Qui est-ce ?
        - Martin est un ami, un navigateur solitaire. Il fait des tours en mer ; quand il revient sur terre, je peins ses voyages.
        - Mais là, ce n'est pas un voyage, c'est son portrait.
        - En effet, j'ai voulu peindre le portrait de celui qui me fait voyager.
        - Et tu n'as jamais peint son voilier ?
       - Il n'a jamais assez de mots pour me le décrire. J'ai bien essayé, mais je tombe toujours dans la caricature.
        - Les nuages sont très réalistes...
        - Les nuages sont ma spécialité.
        - Quelles sont ces îles ?
        - Les Açores, mais c'est une représentation symbolique, à partir de plusieurs textes. Je souhaite intégrer ce panneau dans un triptyque. Quand Martin reviendra des Açores, je peindrai une version plus moderne. Puis je me rendrai sur place pour réaliser le troisième volet.
        - C'est un programme de rêve, admit Isabel."


        Ma fille fit le tour de l'atelier. Elle s'arrêta pour observer une copie de l'Annonciation - l'original étant de Ghirlandaio. Dans mes premiers tableaux, je m'intéressais encore aux thèmes religieux. Ma chute me fait comprendre aujourd'hui que les ailes de Gabriel ne sont pas à la portée de tout le monde.

 - Est-ce que j'étais née quand tu as recopié ce tableau ?
  - Tu étais dans le ventre de ta mère.

  - Alors, tu n'avais pas beaucoup d'imagination. Maman en Marie et toi, es-tu l'archange, es-tu Joseph ? Tout ça est d'un pompeux... Même la colombe n'est pas réussie. Derrière, heureusement, les nuages sont raffinés.

< Ghirlandaio, L'Annonciation, 1486-1490.



17ème ENCRE :

        Isabel s'approcha des tableaux peints durant ma période abstraite. Elle prit un carton de 20×30 cm, intitulé Bouteille à la mer.
        " Je ne reconnais pas la bouteille, où est la clef ?
        - La bouteille à la mer est la dernière chose qui reste à un homme sur le point de mourir.

        - Quel rapport avec ce tableau ?
        - Chaque spectateur peut y retrouver, selon ce qu'il imagine, sa bouteille à la mer.
        - Est-ce que je suis ta bouteille à la mer, papa ?
        - Non.
        - Qu'est-ce que je suis pour toi, alors ?
        - Tu es le bout de papier sur lequel j'écris et que je mettrais à l'intérieur de la bouteille à la mer.
        - Et qu'est-ce que tu écris sur ce bout de papier ?
        - Ce que je ferais si j'étais mort !
        - Quelle idée ! s'écrie Isabel. Ce n'est pas un message à mettre dans une bouteille à la mer ! Sur le bout de papier, il faudrait écrire à l'aide, appeler au secours, inscrire au moins les trois lettres que tout le monde apprend dans les écoles de navigation.
        - Mais ce n'est qu'un tableau abstrait, Isabel ! Une mort de rêve, en quelque sorte... Qui voudrait être sauvé d'une mort de rêve ? Lancer une bouteille à la mer, c'est un acte, ce n'est pas un appel. Quand j'ai peint ce tableau, je ne voulais pas représenter un appel à l'aide, je voulais seulement que le spectateur retrouve de lui-même l'acte qui a conduit le peintre à jeter cette bouteille à la mer.
        - C'est bien compliqué !
        - Tu comprendras vite, et le jour où tu t'affranchiras de certaines règles, Isabel, tout ça ira trop vite.

18ème LETTRE :

        Je ne vois plus le sommet des choses, leurs ombres me recouvrent. Je ne vois plus personne. Les témoins m'entourent. Ceux-ci me considèrent mort, ceux-là ne me considéraient pas vivant. Je rêvais de peindre, Martin rêvait de partir.
        Nous avons rassemblé l'argent pour l'atelier et ce fut l'argent pour le navire. Martin est parti aux Açores et au cinquième étage, l'air est une drogue : l'atelier n'a jamais existé, les autoportraits sont restés lettres mortes, ma peinture ne s'est étalée que sur des façades bourgeoises.
        J'ai rassemblé l'argent pour le navire. Martin est parti aux Açores.

19ème FOIS :

        Je ne vois plus ma femme : mon ombre d'Homo sapiens sapiens me recouvre. Je ne vois plus ma fille. Les juges m'entourent et lisent mes torts, avec la même précision qu'emploie cette femme déshabillée, au quatrième étage, pour dissimuler son corps derrière des rideaux lourds. Martin ne risque pas de faire l'amour à cette femme : la fidélité de Martin est aussi tenace que sa volonté de partir en mer.
        " Quand l'as-tu aimée pour la dernière fois ? me demande Isabel.
        - Qui ?
        - Maman ! Quand l'as tu aimée pour la dernière fois ?
        - Je l'aime à chaque instant, ta maman fait partie de moi, maintenant...
        - C'est ce que tous les hommes disent, mais tu l'as trompée. Il n'y a pas de portrait de maman dans ton atelier. Il y a juste une Annonciation, il n'y a plus rien après... Étais-je née la dernière fois que tu as aimée maman ?
        - Non.
        - Alors, qu'est-ce que je suis pour toi ?

Suite et fin dans le prochain article : Isabel et les vents doux (6)...

Publié dans Marchand d'histoires

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Catgirl 23/04/2009 19:20

je serais tentée de dire que cette partie est violente, peut etre plus que les autres jusqu'ici.j'ai failli être morte, j'ai vécu une relation très étrange avec moi-même à ce moment là.je n'ai pas vu ma vie défiler devant moi, j'ai vécu ce moment de la même manière que je vivais à cette époque, je mourrais en observant chacun des changements qui s'oppéraient en moi.la gorge qui gonfle et qui me donnait l'impressions d'être un tex avery,la tension dans les yeux qui modifiait ma perceptionla suée d'un coup qui me donnait l'impression d'être dans une serre tropicalet tomber lentement très lentementla tête qui tombe lentement sur le solle coup et plus rienle réveil la sensation que tout va mieuxl'euphorie presqueje suis vivanteet puis ... l'envie de vomira genou jusqu'aux toiletteset puis ... l'envie de ... et de nouveau la sensation que je parssursaut de fierté, pas là, pas sur les toilettesarrivée sur le litallongéepoison qui se diffusecomme une morsure de serpentdans les extrémitéset puis la douleur dans la poitrinela couleur qui changerouge violettela peau qui se boursouffleurticaireet la douleur qui oppresse ma poitrinele froid qui m'envahitje n'ai pas pensé que je mourrais, je vivais l'expérience à ma manière intensément, je n'ai rien oublié des sensations, des douleurs, après, plus tard, j'ai demandé à mon médecin, si j'avais été seule, j'aurais été morte ... le poison aurait continué à se diffuser, j'aurais eu de plus en plus mal à la poitrine, et mon coeur aura cessé de battre à cause de l'oppression provoquée par l'urticaire, les contractions ...je savais que j'étais entrain de mourir, mais je n'ai jamais pensé que je l'allais mourirpourquoi ?peut etre parce que j'avais entièrement confiance en la personne qui est avec moi.je te raconte cela parce que, la descriptio que tu fais de la chute, des sensations, cela est très plausible !bisous

Koulou 23/04/2009 11:28

Arf... avec mon tome 2 à finir, je n'ai guère plus le temps de venir mazuretter les lèvres... mia sje n'oublie pas cet endroit singulier... bonne journée