
L'Auzette à mes lèvres
En commençant le chapitre concernant la louve romaine, dans le livre de Michel Pastoureau, Les Animaux Célèbres (voir article précédent), je ne pensais pas apprendre grand chose de nouveau. J'enseigne aux 6e les légendes relatives à la fondation de Rome ; à force de répéter, de confronter les mythes aux découvertes archéologiques, le charme disparaît. Il y a, comme ça, des histoires qui touchent plus l'enfant que l'adulte. C'est ainsi. J'étais tout de même curieux de voir comment Michel Pastoureau brossait le portrait et le poil de la louve...

Il y a, comme ça, des histoires qui touchent plus l'enfant que l'adulte.
Comme à chaque chapitre, Michel Pastoureau raconte d'abord l'histoire, qu'elle soit
avérée ou légende transmise, de générations en générations ; c'est la tradition. Comme l'historien ne saurait s'en contenter, il analyse ensuite cette histoire, en tire la
substantifique moelle, dressant un état des lieux de la recherche en la matière. Et de la matière, concernant cette louve romaine, il y en avait ! Mais M. Pastoureau n'a pas besoin de beaucoup de
mots pour faire passer le message : p. 71-76, c'est bien assez. Et encore, il fallait faire rêver. Si la sagesse l'avait emporté, deux ou trois phrases auraient suffi... Mais un professeur
d'histoire sait qu'il faut faire naître le rêve dans les yeux de ses élèves, appâter leurs neurones avides de connaissances en glissant dans leurs imaginations fécondes de bruyantes
rumeurs, avant de les contredire par la réalité brute de notre savoir intraitable.
Imaginez un instant que le tableau noir, immense, vierge encore et sans trace de craie vous entraîne dans le songe : un cours sur Rome, tout de même !
Vous allez pouvoir lever la main parce que vous connaissez Romulus et Rémus, Rémulus et Romus, Romélus et Ramus, ah... comment dit-on déjà ! Vivement que le professeur le dise, lui, vivement
qu'il me conforte dans mon savoir si confortable ! Et là, je suis aux regrets de vous déplaire, de ne pas entrer dans votre jeu de louve et de jumeaux légendaires :
"Les premiers habitants de Rome étaient sans doute des bergers venus des villages latins et sabins (les fameuses Sabines !) des alentours, ils vivaient dans des cabanes de rondins et de roseaux, et faisaient paître leurs troupeaux sur les pentes des sept collines... Et Rome resta longtemps une
bourgade à peine plus importante que ses voisines, contre lesquelles elle dut se défendre..."
Quoi ! Fin de l'histoire ? Mais où étaient passés mes héros, les amours d'Énée fuyant Troie et de Didon à Carthage, le fils Ascagne fondant Albe la
Longue, le petit Iule comme il y aurait d'autres Jules, la jeune et très belle Rhéa Silvia, aimée du dieu Mars, vouée à la virginité et mère, pourtant, de Romulus et Rémus ? Virgile
m'aurait-il menti ! Et la louve, alors ! Que fit-elle de son lait ? Et pour une fois que la date, 753 avant J.-C., je la connaissais...
La
Louve romaine,
bronze étrusque, milieu du Ve siècle av. J.-C., Palais des Conservateurs à Rome.
La critique positiviste et les fouilles archéologiques ont donc, très tôt, rejeté les traditions. Certains érudits ont avancé que la louve romaine était
probablement à l'origine une divinité sabine ou étrusque. D'autres ont affirmé que la célèbre statue de bronze, figurant une louve un peu plus grande que nature, était soit d'origine grecque,
soit d'origine étrusque ; ils ont fait remarquer (à juste titre) que les deux enfants placés sous le ventre de l'animal n'avaient été ajoutés là qu'au XVIe siècle ! D'autres savants ont soulignés
que, dans le bestiaire gréco-romain, la symbolique de la louve n'était pas particulièrement valorisante : cruauté, saleté, lubricité. D'ailleurs, le mot latin, lupa, désignait
fréquemment une prostituée, et celui de lupanar (qu'on a conservé en français) un lieu de débauche. Tout cela est vrai et la louve romaine, elle, n'aurait pas existé.
Oublions, pour un temps, notre imagination féconde. Que certains veuillent faire naître la Rome décadente des mamelles d'une putain, et alors ?
Ce qui me passionne, dans cette affaire, c'est qu'avec ou sans louve romaine, il y eut bien les
bergers, leurs cabanes de rondins et de roseaux, leurs troupeaux sur les pentes de sept collines, les eaux du Tibre. La bourgade s'est alliée avec les villages voisins et, devenue République
romaine, dotée de sa louve, partit à la conquête du monde, jusqu'à s'en rendre Empire.
L'Histoire est vraie, mais les peuples ne se contentent pas de vérités : ils recourent, pour se construire, aux légendes, à l'imaginaire. Se raconter
des histoires, c'est se lier aux autres, comme on échangerait de l'argent, partager les contes. Ces traditions partagées fondent une identité, une communauté d'esprits, un répertoire commun qui
peut se renouveler au contact des critiques et des intelligences. Les jeunes écoutent les histoires de leurs aînés avant de les rajeunir et de les transmettre à leur tour. Et s'ils s'interrogent,
sur leurs origines, une louve les rassure et les aide à se reconnaître, à se fondre dans un même destin...
La louve romaine est d'autant plus exceptionnelle que l'Histoire de Rome est exceptionnelle. Malheureusement pour d'autres louves et d'autres
animaux, les peuples qui les portaient dans leurs esprits, dans leurs coeurs, ne connurent sans doute pas les mêmes réussites dans leur entreprise : tant que tous les chemins menaient à
Rome, sa louve fascina certainement les voisins, comme une statue de la Liberté en fascine d'autres (ce qui ne signifie pas que cette louve-ci et que cette liberté-là ont un jour existé !)
La louve romaine n'aurait donc jamais existé, et même si elle avait existé, pourquoi la retrouverait-on, pendant un millénaire, dans les
temples et les tombeaux, sur les monuments et les monnaies, à envahir même aujourd'hui, par ses répliques, nos parcs et jardins ou nos collections et musées ? Il ne faut pas croire que tout
ce qu'on raconte a réellement existé, il ne faut pas penser que tout ce qui est dessiné, peint, gravé ou sculpté, possède son modèle dans la nature. La véritable louve romaine, il faut sans doute
la chercher dans les mentalités, dans les rêves, dans les peurs, dans les désirs, dans les yeux de nos ancêtres Romains. Ainsi brillait-elle, image sacrée, protectrice et nourricière (comme une
liberté guidant tout un peuple, liberté nourricière qui ne saurait cacher son sein). La louve romaine n'est pas de chair comme les autres : en même temps qu'elle unit les Romains de son
lait, la voilà qui prend corps par nos esprits allaités. La voilà éternelle, tant que courront nos mythes et nos doutes !
♥ Les photos de cet article ne sont pas de moi. Si j'ai bien rencontré la louve à Rome au cours d'un voyage scolaire, j'ai extrait de Flickr.com ces deux clichés. Vous en trouverez d'autres montrant diverses répliques sous divers angles...
N'hésitez pas à cliquer !
Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre
nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.
De leur écriture.
Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...


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