Les abeilles de Napoléon

Publié le par Dam

        Dans le livre de Michel Pastoureau sur Les Animaux Célèbres, révélatrice est l'absence quasi-totale des insectes. Seule l'abeille parvient à tirer son épingle du jeu et sa présence, parmi autant de quadrupèdes, met en lumière différents critères entraînant la "célébrité" d'un animal.

Lire mon article sur Michel Pastoureau, Les Animaux célèbres.
♥ Ce nouvel article reprend le chapitre sur "Les abeilles de Napoléon", p. 245-250.


        Domestiquée depuis la protohistoire, l'abeille est associée dans de très nombreuses cultures à l'idée de labeur, de patience, de courage, d'intelligence et d'organisation. Elles produisent le miel et la cire, deux produits qui jouent un rôle considérable dans les sociétés anciennes. Aux qualités de l'abeille, le miel ajoute une idée de douceur, de pureté et de félicité ; et la cire, celle de mémoire. Voilà donc un animal qui est presque toujours considéré de manière positive. Les auteurs grecs et romains louent sa sobriété, son ardeur au travail, sa propreté, sa discipline, son sens de l'ordre et du bien commun. On l'oppose à la guêpe et au frelon, qui sont voraces, paresseux, inutiles et voleurs.

        Le christianisme reconnaît aux abeilles toutes les vertus. Les Pères de l'Église les proposent comme modèles aux moines : ils comparent la ruche au monastère où doit régner l'ordre, le silence, le travail, la propreté et l'obéissance. Ils mettent également en valeur la chasteté de l'abeille, qui selon eux ne s'accouple pas pour procréer mais recueille dans la rosée les semences qui donneront naissance à ses enfants. Pour saint Ambroise et saint Augustin, l'abeille est ainsi l'image même de la virginité.

        Les images de la Renaissance et de l'art baroque ajoutent à toutes ces idées une dimension nouvelle, en comparant la ruche à un royaume dont les abeilles sont les sujets et dont leur roi est le souverain (aux XVIe et XVIIe siècles, on croit encore que les abeilles ont un roi et non une reine). Cette dimension royale empêche la Révolution française de faire pleinement de la ruche et des abeilles un de ses emblèmes, malgré plusieurs propositions par différents députés.

        Quelques années plus tard, la dimension royale de l'abeille séduit Napoléon...

        Au printemps 1804, Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, songe à instituer un nouveau régime impérial et à doter celui-ci d'emblèmes et de symboles nouveaux. Parmi les différents animaux qui lui sont proposés (éléphant, lion, aigle, coq), les abeilles ont sa faveur particulière : "Elles sont l'image d'une république qui a un chef".

        Au-delà de la métaphore toute symbolique, le choix de Napoléon repose sur des motivations plus scientifiques et idéologiques. Le futur empereur veut rattacher le nouveau régime à une dynastie royale qui avait gouverné la France, avant celle des Capétiens - détrônée par la Révolution. Si l'aigle impérial associe la mémoire de Charlemagne au nouveau régime, les abeilles, remontant plus loin encore, rappellent le souvenir des Mérovingiens, c'est-à-dire de Clovis et de sa lignée.

        Que vient faire la science dans cette affaire ? Si un lien est établi entre Napoléon et les abeilles mérovingiennes, c'est à partir des découvertes archéologiques du XVIIe siècle et de l'érudition des historiens du début du XIXe siècle. Beaucoup d'entre eux, en effet, s'accordaient pour voir dans cet insecte vertueux et bénéfique un des emblèmes royaux mérovigiens. Ils se fondent sur la découverte, en 1653, à Tournai, de la tombe du père de Clovis, Childéric Ier, roi des Francs saliens, mort en 481. Parmi l'abondant matériel funéraire retrouvé dans cette tombe figurait une trentaine de petits joyaux émaillé ayant la forme d'un insecte. Ces joyaux avaient peut-être parsemé le manteau dans lequel le roi défunt avait été enseveli. Les érudits de l'époque avaient vu dans cette figure une abeille, symbole supposé de souveraineté, et depuis lors, personne ne les avaient contredits. L'ensemble du matériel funéraires (armes, bijoux, talismans, etc.) fut offert en 1665 à Louis XIV par l'empereur Léopold en remerciement de son aide militaire dans la lutte contre les Turcs. Ce trésor était encore visible par Napoléon, en 1804, au Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale (anciennement royale). Il fut, malheureusement pour nous, dérobé par des voleurs en 1831.

↑ Deux exemplaires de ces joyaux nous sont tout de même parvenus, mais les spécialistes, aujourd'hui, ne sont plus tout à fait sûrs qu'il s'agisse réellement d'abeilles : mouches, hannetons, cigales (symbole d'immortalité pour les Germains qui l'aurait emprunté aux peuples des steppes d'Asie) ? Peu importe ici : nos érudits de l'époque y voyaient des abeilles et certains proposaient même de voir en elles les ancêtres des fleurs de lis capétiennes. Ces abeilles devinrent alors, avec l'aigle, un des emblèmes du nouveau régime fondé par Napoléon Bonaparte. Dans ce choix, le rôle de Dominique Vivant Denon (1747-1825), alors directeur de la Monnaie et directeur du Museum central des Arts, fut sans doute décisif.

        Même si elles furent plus discrètes que l'aigle, Napoléon porta ses abeilles sur son grand manteau de pourpre le jour de son "sacre" et demanda à ce qu'elles soient présentes, non seulement sur les tentures de ses palais, mais aussi sur celles des tribunaux et des administrations impériales. On pouvait également les voir sur certains drapeaux. Elles étaient toujours d'or et disposées en semé, comme autrefois les fleurs de lis des rois de France. Cela permettait au nouvel empereur d'établir un lien visuel avec l'héraldique des souverains qui l'avaient précédé.

↑ Si l'aigle est au centre, les abeilles parsèment le manteau de pourpre. On retrouve, avec ces symboles de la souveraineté impériale, la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de la Légion d'Honneur.



         ◊ Ce que nous apprend cette histoire d'abeilles, c'est la manière dont un animal, même insecte, peut acquérir une "célébrité" historique et mériter ainsi de figurer dans la liste rédigée par Michel Pastoureau.

1. L'abeille est d'abord un animal utile jouant un rôle nourricier dans nombre de sociétés. Les hommes, l'adoptant ainsi comme animal-outil, lui reconnaissent des mérites.

 

2. Aux animaux sont associés des valeurs, qu'elles soient positives ou négatives. Or l'abeille est surtout associée à des valeurs positives. Celles-ci sont d'autant plus ancrées en notre esprit qu'elles sont exprimées et renforcées par la religion chrétienne.

3. Dans la société des animaux, qu'ils soient considérés comme dieux ou simples symboles, se reflète la société des humains. Des animaux-rois se distinguent, tels que le lion, l'ours, l'aigle... L'abeille est également associée à la souveraineté, et la société des abeilles servait, déjà dans l'Antiquité, de modèle.

4. L'animal peut aussi entrer dans l'histoire dans la mesure où il est révélateur d'une époque. Les abeilles, parce qu'elles furent associées aux rois mérovingiens - même si c'est à tort - furent reprises par Napoléon. Et dès lors, le destin de l'abeille fut d'autant plus glorieux que glorieux fut le destin de Napoléon. Tous les animaux n'ont pas eu cette chance d'avoir ainsi été choisis par un homme devenu culte !

Publié dans Les animaux aussi

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Catgirl 16/06/2009 19:59

c'est fou, je n'avais jamais fait attention à cela.je regarderais désormais les choses autrement, et maintenant il me rappelle qu'effectivement, ces abeilles sont bien présentesmerci de nous le rappeler !!bisous