Les animaux aussi

Vendredi 12 juin 2009

        Dans le livre de Michel Pastoureau sur Les Animaux Célèbres, révélatrice est l'absence quasi-totale des insectes. Seule l'abeille parvient à tirer son épingle du jeu et sa présence, parmi autant de quadrupèdes, met en lumière différents critères entraînant la "célébrité" d'un animal.

Lire mon article sur Michel Pastoureau, Les Animaux célèbres.
♥ Ce nouvel article reprend le chapitre sur "Les abeilles de Napoléon", p. 245-250.


        Domestiquée depuis la protohistoire, l'abeille est associée dans de très nombreuses cultures à l'idée de labeur, de patience, de courage, d'intelligence et d'organisation. Elles produisent le miel et la cire, deux produits qui jouent un rôle considérable dans les sociétés anciennes. Aux qualités de l'abeille, le miel ajoute une idée de douceur, de pureté et de félicité ; et la cire, celle de mémoire. Voilà donc un animal qui est presque toujours considéré de manière positive. Les auteurs grecs et romains louent sa sobriété, son ardeur au travail, sa propreté, sa discipline, son sens de l'ordre et du bien commun. On l'oppose à la guêpe et au frelon, qui sont voraces, paresseux, inutiles et voleurs.

        Le christianisme reconnaît aux abeilles toutes les vertus. Les Pères de l'Église les proposent comme modèles aux moines : ils comparent la ruche au monastère où doit régner l'ordre, le silence, le travail, la propreté et l'obéissance. Ils mettent également en valeur la chasteté de l'abeille, qui selon eux ne s'accouple pas pour procréer mais recueille dans la rosée les semences qui donneront naissance à ses enfants. Pour saint Ambroise et saint Augustin, l'abeille est ainsi l'image même de la virginité.

        Les images de la Renaissance et de l'art baroque ajoutent à toutes ces idées une dimension nouvelle, en comparant la ruche à un royaume dont les abeilles sont les sujets et dont leur roi est le souverain (aux XVIe et XVIIe siècles, on croit encore que les abeilles ont un roi et non une reine). Cette dimension royale empêche la Révolution française de faire pleinement de la ruche et des abeilles un de ses emblèmes, malgré plusieurs propositions par différents députés.

        Quelques années plus tard, la dimension royale de l'abeille séduit Napoléon...

        Au printemps 1804, Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, songe à instituer un nouveau régime impérial et à doter celui-ci d'emblèmes et de symboles nouveaux. Parmi les différents animaux qui lui sont proposés (éléphant, lion, aigle, coq), les abeilles ont sa faveur particulière : "Elles sont l'image d'une république qui a un chef".

        Au-delà de la métaphore toute symbolique, le choix de Napoléon repose sur des motivations plus scientifiques et idéologiques. Le futur empereur veut rattacher le nouveau régime à une dynastie royale qui avait gouverné la France, avant celle des Capétiens - détrônée par la Révolution. Si l'aigle impérial associe la mémoire de Charlemagne au nouveau régime, les abeilles, remontant plus loin encore, rappellent le souvenir des Mérovingiens, c'est-à-dire de Clovis et de sa lignée.

        Que vient faire la science dans cette affaire ? Si un lien est établi entre Napoléon et les abeilles mérovingiennes, c'est à partir des découvertes archéologiques du XVIIe siècle et de l'érudition des historiens du début du XIXe siècle. Beaucoup d'entre eux, en effet, s'accordaient pour voir dans cet insecte vertueux et bénéfique un des emblèmes royaux mérovigiens. Ils se fondent sur la découverte, en 1653, à Tournai, de la tombe du père de Clovis, Childéric Ier, roi des Francs saliens, mort en 481. Parmi l'abondant matériel funéraire retrouvé dans cette tombe figurait une trentaine de petits joyaux émaillé ayant la forme d'un insecte. Ces joyaux avaient peut-être parsemé le manteau dans lequel le roi défunt avait été enseveli. Les érudits de l'époque avaient vu dans cette figure une abeille, symbole supposé de souveraineté, et depuis lors, personne ne les avaient contredits. L'ensemble du matériel funéraires (armes, bijoux, talismans, etc.) fut offert en 1665 à Louis XIV par l'empereur Léopold en remerciement de son aide militaire dans la lutte contre les Turcs. Ce trésor était encore visible par Napoléon, en 1804, au Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale (anciennement royale). Il fut, malheureusement pour nous, dérobé par des voleurs en 1831.

↑ Deux exemplaires de ces joyaux nous sont tout de même parvenus, mais les spécialistes, aujourd'hui, ne sont plus tout à fait sûrs qu'il s'agisse réellement d'abeilles : mouches, hannetons, cigales (symbole d'immortalité pour les Germains qui l'aurait emprunté aux peuples des steppes d'Asie) ? Peu importe ici : nos érudits de l'époque y voyaient des abeilles et certains proposaient même de voir en elles les ancêtres des fleurs de lis capétiennes. Ces abeilles devinrent alors, avec l'aigle, un des emblèmes du nouveau régime fondé par Napoléon Bonaparte. Dans ce choix, le rôle de Dominique Vivant Denon (1747-1825), alors directeur de la Monnaie et directeur du Museum central des Arts, fut sans doute décisif.

        Même si elles furent plus discrètes que l'aigle, Napoléon porta ses abeilles sur son grand manteau de pourpre le jour de son "sacre" et demanda à ce qu'elles soient présentes, non seulement sur les tentures de ses palais, mais aussi sur celles des tribunaux et des administrations impériales. On pouvait également les voir sur certains drapeaux. Elles étaient toujours d'or et disposées en semé, comme autrefois les fleurs de lis des rois de France. Cela permettait au nouvel empereur d'établir un lien visuel avec l'héraldique des souverains qui l'avaient précédé.

↑ Si l'aigle est au centre, les abeilles parsèment le manteau de pourpre. On retrouve, avec ces symboles de la souveraineté impériale, la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de la Légion d'Honneur.



         ◊ Ce que nous apprend cette histoire d'abeilles, c'est la manière dont un animal, même insecte, peut acquérir une "célébrité" historique et mériter ainsi de figurer dans la liste rédigée par Michel Pastoureau.

1. L'abeille est d'abord un animal utile jouant un rôle nourricier dans nombre de sociétés. Les hommes, l'adoptant ainsi comme animal-outil, lui reconnaissent des mérites.

 

2. Aux animaux sont associés des valeurs, qu'elles soient positives ou négatives. Or l'abeille est surtout associée à des valeurs positives. Celles-ci sont d'autant plus ancrées en notre esprit qu'elles sont exprimées et renforcées par la religion chrétienne.

3. Dans la société des animaux, qu'ils soient considérés comme dieux ou simples symboles, se reflète la société des humains. Des animaux-rois se distinguent, tels que le lion, l'ours, l'aigle... L'abeille est également associée à la souveraineté, et la société des abeilles servait, déjà dans l'Antiquité, de modèle.

4. L'animal peut aussi entrer dans l'histoire dans la mesure où il est révélateur d'une époque. Les abeilles, parce qu'elles furent associées aux rois mérovingiens - même si c'est à tort - furent reprises par Napoléon. Et dès lors, le destin de l'abeille fut d'autant plus glorieux que glorieux fut le destin de Napoléon. Tous les animaux n'ont pas eu cette chance d'avoir ainsi été choisis par un homme devenu culte !

Par Dam
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 6 juin 2009

        En commençant le chapitre concernant la louve romaine, dans le livre de Michel Pastoureau, Les Animaux Célèbres (voir article précédent), je ne pensais pas apprendre grand chose de nouveau. J'enseigne aux 6e les légendes relatives à la fondation de Rome ; à force de répéter, de confronter les mythes aux découvertes archéologiques, le charme disparaît. Il y a, comme ça, des histoires qui touchent plus l'enfant que l'adulte. C'est ainsi. J'étais tout de même curieux de voir comment Michel Pastoureau brossait le portrait et le poil de la louve...

 


Il y a, comme ça, des histoires qui touchent plus l'enfant que l'adulte.

  
        Comme à chaque chapitre, Michel Pastoureau raconte d'abord l'histoire, qu'elle soit avérée ou légende transmise, de générations en générations ; c'est la tradition. Comme l'historien ne saurait s'en contenter, il analyse ensuite cette histoire, en tire la substantifique moelle, dressant un état des lieux de la recherche en la matière. Et de la matière, concernant cette louve romaine, il y en avait ! Mais M. Pastoureau n'a pas besoin de beaucoup de mots pour faire passer le message : p. 71-76, c'est bien assez. Et encore, il fallait faire rêver. Si la sagesse l'avait emporté, deux ou trois phrases auraient suffi... Mais un professeur d'histoire sait qu'il faut faire naître le rêve dans les yeux de ses élèves, appâter leurs neurones avides de connaissances en glissant dans leurs imaginations fécondes de bruyantes rumeurs, avant de les contredire par la réalité brute de notre savoir intraitable.

        Imaginez un instant que le tableau noir, immense, vierge encore et sans trace de craie vous entraîne dans le songe : un cours sur Rome, tout de même ! Vous allez pouvoir lever la main parce que vous connaissez Romulus et Rémus, Rémulus et Romus, Romélus et Ramus, ah... comment dit-on déjà ! Vivement que le professeur le dise, lui, vivement qu'il me conforte dans mon savoir si confortable ! Et là, je suis aux regrets de vous déplaire, de ne pas entrer dans votre jeu de louve et de jumeaux légendaires :
"Les premiers habitants de Rome étaient sans doute des bergers venus des villages latins et sabins (les fameuses Sabines !) des alentours, ils vivaient dans des cabanes de rondins et de roseaux, et faisaient paître leurs troupeaux sur les pentes des sept collines... Et Rome resta longtemps une bourgade à peine plus importante que ses voisines, contre lesquelles elle dut se défendre..."

        Quoi ! Fin de l'histoire ? Mais où étaient passés mes héros, les amours d'Énée fuyant Troie et de Didon à Carthage, le fils Ascagne fondant Albe la Longue, le petit Iule comme il y aurait d'autres Jules, la jeune et très belle Rhéa Silvia, aimée du dieu Mars, vouée à la virginité et mère, pourtant, de Romulus et Rémus ? Virgile m'aurait-il menti ! Et la louve, alors ! Que fit-elle de son lait ? Et pour une fois que la date, 753 avant J.-C., je la connaissais...
La Louve romaine,
bronze étrusque, milieu du Ve siècle av. J.-C., Palais des Conservateurs à Rome.

        La critique positiviste et les fouilles archéologiques ont donc, très tôt, rejeté les traditions. Certains érudits ont avancé que la louve romaine était probablement à l'origine une divinité sabine ou étrusque. D'autres ont affirmé que la célèbre statue de bronze, figurant une louve un peu plus grande que nature, était soit d'origine grecque, soit d'origine étrusque ; ils ont fait remarquer (à juste titre) que les deux enfants placés sous le ventre de l'animal n'avaient été ajoutés là qu'au XVIe siècle ! D'autres savants ont soulignés que, dans le bestiaire gréco-romain, la symbolique de la louve n'était pas particulièrement valorisante : cruauté, saleté, lubricité. D'ailleurs, le mot latin, lupa, désignait fréquemment une prostituée, et celui de lupanar (qu'on a conservé en français) un lieu de débauche. Tout cela est vrai et la louve romaine, elle, n'aurait pas existé.

        Oublions, pour un temps, notre imagination féconde. Que certains veuillent faire naître la Rome décadente des mamelles d'une putain, et alors ?

        Ce qui me passionne, dans cette affaire, c'est qu'avec ou sans louve romaine,  il y eut bien les bergers, leurs cabanes de rondins et de roseaux, leurs troupeaux sur les pentes de sept collines, les eaux du Tibre. La bourgade s'est alliée avec les villages voisins et, devenue République romaine, dotée de sa louve, partit à la conquête du monde, jusqu'à s'en rendre Empire. 

        L'Histoire est vraie, mais les peuples ne se contentent pas de vérités : ils recourent, pour se construire, aux légendes, à l'imaginaire. Se raconter des histoires, c'est se lier aux autres, comme on échangerait de l'argent, partager les contes. Ces traditions partagées fondent une identité, une communauté d'esprits, un répertoire commun qui peut se renouveler au contact des critiques et des intelligences. Les jeunes écoutent les histoires de leurs aînés avant de les rajeunir et de les transmettre à leur tour. Et s'ils s'interrogent, sur leurs origines, une louve les rassure et les aide à se reconnaître, à se fondre dans un même destin...

        La louve romaine est d'autant plus exceptionnelle que l'Histoire de Rome est exceptionnelle. Malheureusement pour d'autres louves et d'autres animaux, les peuples qui les portaient dans leurs esprits, dans leurs coeurs, ne connurent sans doute pas les mêmes réussites dans leur entreprise : tant que tous les chemins menaient à Rome, sa louve fascina certainement les voisins, comme une statue de la Liberté en fascine d'autres (ce qui ne signifie pas que cette louve-ci et que cette liberté-là ont un jour existé !)

        La louve romaine n'aurait donc jamais existé, et même si elle avait existé, pourquoi la retrouverait-on, pendant un millénaire, dans les temples et les tombeaux, sur les monuments et les monnaies, à envahir même aujourd'hui, par ses répliques, nos parcs et jardins ou nos collections et musées ? Il ne faut pas croire que tout ce qu'on raconte a réellement existé, il ne faut pas penser que tout ce qui est dessiné, peint, gravé ou sculpté, possède son modèle dans la nature. La véritable louve romaine, il faut sans doute la chercher dans les mentalités, dans les rêves, dans les peurs, dans les désirs, dans les yeux de nos ancêtres Romains. Ainsi brillait-elle, image sacrée, protectrice et nourricière (comme une liberté guidant tout un peuple, liberté nourricière qui ne saurait cacher son sein). La louve romaine n'est pas de chair comme les autres : en même temps qu'elle unit les Romains de son lait, la voilà qui prend corps par nos esprits allaités. La voilà éternelle, tant que courront nos mythes et nos doutes !

♥ Les photos de cet article ne sont pas de moi. Si j'ai bien rencontré la louve à Rome au cours d'un voyage scolaire, j'ai extrait de Flickr.com ces deux clichés. Vous en trouverez d'autres montrant diverses répliques sous divers angles... N'hésitez pas à cliquer !

Par Dam
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Jeudi 4 juin 2009

        Il y a 40 ans (en juillet 1969), un homme posait un petit pas sur la lune. Conquête pour les uns, fin du rêve pour les autres... Si cet événement mérite bien une belle page dans notre Histoire de l'Humanité, il ne doit pas nous faire oublier le rôle qu'y jouèrent les animaux. C'est en effet une chienne qui fut le premier être vivant à quitter la planète Terre pour tourner dans l'espace intersidéral. Elle s'appelait Laïka et de cet espace où nous scrutons encore les étoiles, elle n'en revint pas. Le 3 novembre 1957, cette chienne, de race spitz, embarqua à bord du satellite Spoutnik II. Logée dans un petit compartiment spécialement aménagé à cet effet, elle pouvait se procurer de la nourriture grâce à une sorte d'appareil distributeur. Au bout de six jours, selon les tests effectués depuis la terre, elle semblait toujours en bonne santé, mais il n'était pas prévu que le satellite fit retour vers notre planète. Les réserves d'oxygène finirent par s'épuiser, et Laïka expira. La décision avait été sans doute largement mûrie par les responsables soviétiques des programmes de conquête spatiale. Bien sûr, les rumeurs allèrent ensuite bon train à propos de la mort de cette chienne. Celle-ci était-elle bien due au manque d'oxygène ou bien la chienne avait-elle avalé, au bout de quelques jours, de la nourriture sciemment empoisonnée à l'avance ? Ou encore avait-elle été tuée accidentellement par l'appareil distributeur ou, plus simplement, brûlée par les rayons du soleil ?

Photo de la Pravda : la chienne Laïka sera envoyée dans l'espace où elle mourut pendant la troisième orbite.

        On ne retrouva jamais le cadavre de Laïka, décomposé dans la capsule : après 162 jours et 2370 rotations autour de la terre, on récupéra les débris de Spoutnik II qui avait explosé au-dessus de la mer des Caraïbes. Il ne restait plus rien de l'animal. Envolé...

        Malgré cet événement marquant de l'histoire canine, Laïka aurait pu rester à jamais anonyme. D'ailleurs, le nom véritable de la chienne fut longtemps ignoré. Elle fut tour à tour appelée, à l'étranger, Damka, Linda puis Locki, avant d'être identifiée et certifiée Laïka. De Moscou (où elle fut statufiée) à Asnières (où une stèle est érigée à sa mémoire dans le célèbre cimetière pour chiens), Laïka acquit cependant une célébrité post mortem : elle fut déclarée martyre de la science. 

→ Les Russes envoyèrent d'autres chiennes (husky) dans l'espace qui, elles, revinrent vivantes. D'autres animaux partirent vers les étoiles, des souris, des rats, des insectes... Si les chiennes furent célébrées de leur vivant - elles avaient survécu - les autres bestioles n'obtinrent pas une telle reconnaissance. De leur côté, les Américains, par amour pour les chiens (?), préféraient envoyer des singes. Encore des femelles : deux guenons, nommées Able et Baker, furent placées sur orbite le 28 mai 1959. Elles étaient bardées d'électrodes, entourées de caméras et d'appareils enregistreurs. Elles s'élevèrent à près de 500 km au-dessus de la Terre avant de la retrouver, saines et sauves (plus âgée, Able mourut huit jours après son retour).

→ Les animaux ayant ouvert la voie aux étoiles, les humains pouvaient à leur tour conquérir l'espace et devenir des stars. Le cosmonaute Youri Gagarine (1934-1968) fut le premier homme à accomplir, le 12 avril 1961, un vol à bord du vaisseau spatial Vostok I.

 Michel Pastoureau, rendant hommage à Laïka dans son ouvrage, Les Animaux célèbres, Arléa, 2008, p. 299-302, conclut que le vol du premier homme dura 108 minutes pendant lesquelles le cosmonaute n'absorba aucune nourriture empoisonnée.

À Helsinki, un groupe de chanteurs de "surf instrumental" (Surf / Punk / Lounge) prit pour nom Laika and the Cosmonauts. Retrouvez ici leur site ou ici sur MySpace.


Par Dam
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 5 avril 2009

Santino est un mâle dominant qui a passé, comme moi, la trentaine. Pensionnaire du zoo de Furuvik (Suède), il a droit à son quart d'heure de célébrité grâce à un comportement fort peu civil. Le matin, quand les premiers visiteurs arrivent devant son enclos, Santino commence à s'agiter avant de leur jeter des pierres. Les gardiens se sont aperçus que le primate stockait des munitions quand le zoo était fermé. Il procédait ainsi, prévoyant de lancer ces pierres, le lendemain, à l'ouverture... Une gardienne l'a observé en train de ramasser des pierres dans le fossé entourant son îlot, puis les empilant méthodiquement. On s'est ensuite aperçu que l'animal passait beaucoup de temps à marteler le sol de son poing. De temps à autres, il frappait plus fort, obtenant ainsi des morceaux de béton qu'il cassait pour obtenir des disques grossiers. Ces piles de munitions, Santino ne les entassait pas n'importe où ; elles se trouvaient toujours sur la partie de l'îlot en face de laquelle se tenaient les visiteurs.

MERCI, COUSIN, DE NOUS JETER LA PIERRE !

Il fallut les prévenir, ces visiteurs, des risques qu'ils prenaient : quand Santino s'agitait, c'était mauvais signe... Le personnel devait ériger une barrière pour contenir les tirs de projectiles ! D'après Mathias Osvath (éthologue à l'Université de Lund en Suède), auteur d'une étude publiée par Current Biology (en date du 10 mars 2009), sa capacité complexe de planification suggère que Santino est capable non seulement d'anticiper les événements à venir (la fermeture et l'ouverture du zoo, le départ et l'arrivée de visiteurs...) mais aussi d'agir en conséquence (préparer les munitions, etc.)

Quoi d'étonnant ?

L'anticipation est censée être une qualité spécifiquement humaine. Elle implique en effet un degré de conscience particulier permettant de visualiser un monde intérieur.

"De nombreux singes lancent des objets mais ce qui est nouveau avec Santino, c'est qu'il stocke ses projectiles alors qu'il est parfaitement calme et qu'il ne les lance que plus tard. Nous ne sommes pas seuls à posséder ce monde intérieur. Il existe d'autres créatures dotées de cette conscience spéciale censée être uniquement humaine." (Mathias Osvath)

Santino stockait des pierres et fabriquait des munitions en béton uniquement le soir et la nuit, quand le zoo était fermé. Il les jetait aux humains le lendemain matin. Ce comportement singulier cessait lors de la fermeture hivernale de l'établissement. Les gardiens du zoo de Furuvik ont décidé que le meilleur moyen de calmer le chimpanzé était de l'opérer. Mathias Osvath conclut : "Ils l'ont castré, le pauvre. Ils espèrent que son taux d'hormones va baisser et qu'il sera moins tenté de lancer des pierres. Il a déjà pris du poids et il est beaucoup plus joueur qu'auparavant. Être agité ne lui réussissait pas !"

Voilà bien un comportement fort humain : vous êtes enfermés, on vous regarde comme une bête de foire, vous exprimez votre révolte, et que font-ils ? Vous libèrent-ils ? Non, ils vous castrent pour vous dominer plus encore. Combien de Santino, révoltés contre des régimes totalitaires, enfermés pour menace à l'ordre public, ont-ils été ainsi castrés ? Combien d'autres le seront-ils ? Merci, cousin, de nous jeter la pierre !

Sources :
L'article de Mathias Osvath paru dans Current Biology
(10 mars 2009, texte en anglais avec photos).

Jean Etienne, "Le chimpanzé qui pense au futur", pour Futura-Sciences
(11 mars 2009, texte en français avec photos et liens).

Cette nouvelle fut reprise dans plusieurs titres de la presse générale, soit pour son aspect scientifique, soit pour son aspect insolite.

Par Dam
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Jeudi 29 janvier 2009


Photo de RanDom, L'ombre et l'esprit du chat, Limoges, automne 2008.
            Merci à Cat pour avoir recadré ma photo et pour ses encouragements.

Je profite de cette photo et de mon article pour indiquer par deux autres liens, des textes fort intéressants (à la découverte de Balthus).
The King of Cats :
http://lespetitsmotsdecat.over-blog.com/article-23470717.html
Le Mystère des Chats :
http://lespetitsmotsdecat.over-blog.com/article-23508474.html

           Le dossier du numéro spécial de L’Histoire (janvier 2009) est consacré aux animaux. Il m’a passionné car il s’agit bien d’Histoire, et donc des rapports entre les hommes et les animaux à travers le temps. Aucun animal ne me tient compagnie, mais j’ai pourtant plein d’animaux à l’esprit ; on pourrait parler de « totems ». Il m’est arrivé d’écrire des nouvelles dans lesquels le personnage principal est un animal ou se prend pour un animal. Le chat fait partie de ces animaux qui m’inspirent des histoires. J’aime les croiser dans la rue et je me suis donc interrogé : pourquoi cet attachement aux chats ? Est-ce un goût personnel, familial, social ou culturel ? Pour y répondre, je n’ai pas hésité à m’acheter le livre de Laurence Bobis, Une Histoire du chat. De l’Antiquité à nos jours, chez Fayard, « Points Histoire », 2000.

 

Voici la présentation de ce livre de poche, dont je recopie la 4e de couverture :

« Avant de devenir l’un de nos animaux domestiques préférés, le chat a eu mauvaise réputation. S’il était, dans l’Égypte ancienne, l’objet d’un véritable culte, en Occident, il suscita longtemps la méfiance. Pendant tout le Moyen Âge, l’Église condamna les hommes qui s’attachaient à un animal créé par Dieu pour chasser les souris. À en juger par les proverbes, les contes et les sermons des prédicateurs, cet animal avait tous les vices : gourmand, paresseux, perfide, il était associé à la femme, à la sexualité, à la folie.

« Sa légende noire, née lors de la lutte contre les hérésies, est inséparable de la sorcellerie.

« Si le chat a suscité tant de croyances au cours des siècles, c’est qu’il est avant tout un support de l’imaginaire humain. Ce sont ces métamorphoses successives que cet ouvrage nous invite à découvrir. »

 

Je note que l’auteur de cette Histoire du Chat est une femme. Ancienne élève de l’École des Chartes, Laurence Bobis est directrice de la bibliothèque de l’Observatoire de Paris. Dans la collection « Découvertes », de chez Gallimard, elle a écrit Les Neufs Vies du chat (1991).

 

Son ouvrage est constitué de cinq parties :

1.       Le chat dans l’Antiquité

« Ces gens dont l’esprit est imbu de superstitions bizarres affronteraient les pires tortures plutôt que de porter une main sacrilège sur un ibis, sur un aspic, sur un chat… » (Cicéron).

 

2.       Les multiples usages du chat au Moyen Âge

« Gardien fidèle protégeant la maison et veillant toute la nuit, je purgerai les cachettes aveugles dans l’obscurité des nuits, sans perdre dans les recoins sombres l’acuité de mon regard. » (Saint Aldhelm, VIIe siècle).

 

3.       Le chat moralisé

« Le chat aime les poissons, mais ne veut pas se mouiller les pattes. » (Proverbe du Xe siècle).

« Tu as menti, comme chat que tu es. » (Proverbe du XVe siècle).

 

4.       Le chat diabolique

« Lucifer peut apparaître à ses adeptes et ses adorateurs sous la forme d’un chat noir ou d’un crapaud et exiger d’eux des baisers l’un abominable (…), l’autre horrifique. » (Guillaume d’Auvergne, Traité de la foi et des lois).

 

5.       Le chat à l’époque moderne

 

Cinquante pages de notes et de références ainsi qu’une bibliographie (sources, ouvrages généraux) enrichissent cette étude fouillée de 276 pages.

 

D’après L’Histoire, n° 338, janvier 2009, p. 86, le palmarès des animaux domestiques en France :

(un foyer sur deux possède un animal domestique)

25 millions de poissons rouges

10 millions de chats

09 millions de chiens

 

Je rendrai compte, dans ma rubrique « Les animaux aussi » ont une Histoire, des informations qui m’auront le plus intéressé.

VOS RICOCHETS :

Catgirl : « Je sais que les adorateurs des chiens dénigrent les chats, mais le chat est indépendant, intuitif, malin, intelligent. Le chien retournera toujours vers son maître, même si son maître le maltraite, car son maître possède la main qui le nourrit. Le chat, si son maître est méchant, il ne le laissera pas s'approcher, il trouvera lui-même sa nourriture dans la nature, dans le sous-sol, en chassant les souris. Le chat n'a pas besoin de l'homme pour vivre, il reste un animal sauvage. Peut-on en dire autant des chiens ? Mais je crois ne pas être objective… »

 

RanDom : Tu n’es certes pas objective, mais je préfère ta subjectivité à celle d’une grand-mère qui autorise son caniche nain à faire sa crotte en plein milieu du chemin sous prétexte que son chien à elle est fort bien éduqué et ne mord jamais plus haut que les mollets. L’auteur du livre reconnaît son propre attachement au chat qui, progressivement réhabilité depuis le XVIIIe siècle, fait partie des animaux préférés des Français.

 

Tu n’es donc pas la première ni la seule à faire ce commentaire, et tu ne seras pas la dernière… ce qui m’intéresse, c’est pourquoi ce couple chat et chien, ou chat et souris, revient toujours sur le tapis. Mon couple à moi est plutôt chat et oiseau depuis que j’ai interrompu l’attaque d’une merlette par un chat. Celui-ci me fixa du regard de manière haineuse, et je compris à quel point certaines luttes de la nature ne sont pas des jeux mais de simples question de vie ou de mort. On retrouva d’ailleurs, sous l’un des buissons du jardin de mon père quelques petits os bien léchés.

 

Tu parles d’animal sauvage, et c’est vrai que le chat a ce statut d’animal domestique « à part ». Peut-être est-ce parce qu’il appartient à la catégorie de félidés qui comptent plusieurs espèces sauvages, alors que le chien est plus facile à distinguer du loup (Jean de La Fontaine utilisa d’ailleurs cette fable, le chien et le loup, pour souligner le caractère servile du chien).

 

Montaigne se demandait si c’était lui qui se jouait de sa chatte ou si c’était sa chatte qui se jouait de lui. Ils jouaient ensemble, mais qui maîtrisait le jeu plus que l’autre ? Il soupçonnait que c’était son animal ! Alors, le chat a-t-il besoin de l’homme ? Autrement dit, pourquoi l’homme a-t-il besoin des chats : la chasse au souris ? Aujourd’hui, on en sourit parce que beaucoup de chats domestiques n’en ont certainement jamais vues, de souris… Il faut, d’après Laurence Bobis, remonter au Moyen Âge pour comprendre ce qui se passe, aujourd’hui, dans notre imaginaire, quand on fréquente les chats. Et c’est donc ce qui m’intéresse : notre regard sur les animaux ne peut être objectif. Tu le reconnais toi-même. Ce regard est influencé par notre culture et notre histoire, par les contes que l’on nous raconte à notre enfance, par nos expériences aussi. Le chat porte donc sur lui notre imaginaire, et peut-être que cela l’embarrasse, quand on l’empêche de vivre comme il le souhaiterait : ainsi s’explique ce regard haineux de ce chat, parce que je l’empêchais de chasser la merlette, tandis que moi, avec mes idées préconçues sur le chat et l’oiseau, deux mignons animaux, je voulais seulement m’amuser avec eux, quand l’un voulait tuer l’autre alors que l’autre parvint à s’échapper.

 

Par RanDom
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Lundi 19 janvier 2009

Pourquoi les chasseurs partent-ils en quête des plus anciennes poésies ? Parce qu’au début, les premiers poètes grecs cherchaient à imiter le chant des oiseaux… Voici un beau spécimen ailé :

 

IL FAUT LIRE À HAUTE VOIX !



 

Epopopoi popoi popopopoi popoi io io ito ito

Mais par ici, volez, mes frères emplumés !

Vous qui picorez les riches semis

De l’agricole gent, mille races à bec,

Invétérés jacasseurs,

Vous qui fusez en trillant vos notes langoureuses

Et qui jaillissez des sillons

Stridulents, lâchant ce gazouillis têtu de

Votre riante voix :

Tiotiotiotiotiotiotiotio…

 


       Heureusement, Aristophane a plus de vocabulaire qu’un oiseau ! Et puis ses onomatopées libèrent l’énergie que vous reteniez en vous, faute de fusil pour chasser ce merle qui vous dérobe toutes vos cerises… (Là, je pense à mon père qui se désole à l’idée de ne pouvoir offrir les premiers fruits de ses cerisiers à ma mère.)

Enfin, je suis certain qu’en relisant ce poème, vous percevrez la voix du capitaine Haddock, mille sabords !

 

       Quand des Grecs ont découvert qu’avec leurs paroles, ils pouvaient chanter et composer de la poésie chorale, ils se sont mis à roucouler ou faire le paon… Alcman est un poète du VIIe s. avant J.-C. ; il se nomme lui-même : « le glouton Alcman ». Il signe ses chants avant de les commencer.

Ainsi a-t-on retrouvé ces trois lignes :

 

Alcman a trouvé ces paroles

Et de sa langue a sifflé

L’air en tressant la chanson des perdrix

 

En vérité, le poète a signalé son nom car il souhaite que sa chanson, transmise oralement, puisse voyager comme la perdrix, tout en rappelant le souvenir de son auteur, en son absence et à sa mort. Malheureusement, les historiens n’ont pas retrouvé la chanson qui venait après ces trois lignes, et de toute manière, vous préférez peut-être Spiderman (et l’araignée) au glouton Alcman (et sa perdrix).

(La traduction est de mon ancien professeur  de  grec  ancien,  Philippe BRUNET, évoqué  déjà  dans un ancien article de mon blog, relatif au Petit Pantagruel, journal des historiens de l'Université de Tours auquel je participais au cours de mes études.)

Par RanDom
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander

Des mots entre nos chairs

Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.

De leur écriture.

Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...

Quelques notes de passage

Un mot plus haut

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus