Leurs vies en films

Dimanche 14 juin 2009

Le chat, c'est le titre de ce film.

Il n'est pas au coeur de l'histoire mais partout, dans les regards, dans les silences, dans les lenteurs, dans les brusqueries, dans les petites cruautés, dans les grands sentiments, dans les coeurs...

Fidèle à la cruauté poisseuse du roman de Georges Simenon, Pierre Granier-Deferre jette ces fragments de vie comme autant de bris de verre sous les pas du spectateur.

> Voir les références du roman de Georges Simenon, en livre de poche.

Autrefois, Julien (Jean Gabin) était un avenant typographe ; Clémence (Simone Signoret), une jolie trapéziste. Ils forment un couple dont l'amour se dissout dans la gnôle et le vinaigre. Vingt-cinq ans plus tard, les voilà changés en ennemis jurés, usés et amers. Clémence, jalouse du chat bien-aimé de Julien, finit par tuer l'animal. Depuis, le couple ne se parle plus...

La banlieue était jadis riante ; en même temps que ce couple, la maison sombre lentement, navire à la dérive au milieu des ruines et du vacarme agressif des chantiers. Dans ce dérisoire camp retranché, les souvenirs se mêlent au présent avec une fétide lenteur. Gabin et Signoret s'affrontent magistralement : magnifique interprétation de la passion à sa dépouille glacée, au crépuscule d'une vie de couple. Et le petit chat, sur qui reposait tout ça, est mort.


Le Chat, film français de Pierre Granier-Deferre, 1971, 1 h 25, avec Simone Signoret, Jean Gabin et Annie Cordy.

Par Dam
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Vendredi 10 avril 2009

Jamais il ne me viendrait à l'idée d'écrire que Pignouf n'est qu'un "gros con" ! Cela serait indigne d'un honorable blogueur qui tient à son image de citoyen intègre, honnête et poli. Qui plus est, traiter Pignouf de gros con prêterait à confusion et vous entraînerait à me faire dire ce que je n'ai pas dit. En effet, quoi de plus affectueux que cette expression, certes grossière, pour désigner un type qui vient de laisser tomber sur mon pied droit le dictionnaire dans lequel il cherchait la signification du mot "lourd", suite à mon exclamation précédente : "Pignouf, t'es vraiment lourd !" Et cette fois : mais quel gros con !

Non, non, non, ne croyez pas que je vais céder à la vengeance en écrivant sur mon blog, dont il est le coblogataire, que Pignouf est un... Non, je ne l'écrirai pas ! Je ne me permettrais même pas de recourir à la finesse de Molière : "Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils !" (Tartuffe)

En vérité, je vous le dis, je viens de trouver une formule tout aussi adéquate et affectueuse, inspirée par la plume acide de Joe Joseph, chroniqueur au Times. Voici donc la mission de la sonde Kepler, lancée début mars par la NASA :
"Passer les prochaines années à scruter l'espace à la recherche de planètes qui pourraient abriter la vie, même s'il ne s'agit que de formes de vie très simples, comme Pignouf." Joe Joseph évoquait, lui, Sarah Palin, et rien ne vous empêche de remplacer Pignouf par le nom de votre collègue diplomatiquement vénéré.

Mais peut-être préférez-vous le trait d'Audiard : "Je pense que le jour où on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner." (dans Le Pacha, film de G. Lautner, 1968, avec Jean Gabin).

Sauf qu'en matière de boulette, il me semble qu'un seul atteint les mêmes sphères et sommets que Pignouf, et il doit s'agir d'un cousin, vu son nom : Pignon. La vidéo suivante est extraite du film Le Dîner de Cons (1998), de Francis Veber, avec le duo Lhermitte - Villeret.



Pour vous rendre un peu compte de l'atmosphère
parfois surnaturelle qui règne sur ce blog...
Par Dam
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Samedi 28 mars 2009

Cette nuit, à deux heures du matin, il sera trois heures en vérité. Si l'on vous demande : que faisiez-vous à cette heure-là ? Je me demande ce que vous pourriez bien répondre, puisque cette heure-là n'exista que dans vos rêves.

Or cette nuit, au comptoir d'un bar de New York, le détective Franck Keller (la gueule d'Al Pacino) se tournera vers Helen Cruger (la blonde Ellen Barkin) pour lui avouer, de tout son saoul :

"A cette heure-là, voyez-vous, je sens en moi comme un tigre qui tourne dans sa cage ! Oui, vous ne pouvez pas savoir tout ce que j'ai pu faire sur les coups de trois heures..."

Helen lui répond alors, droit dans les yeux :

"Comme être avec moi, en ce moment même ?"

Franck regarde son verre de scotch, que va-t-il faire ? Sans doute jouer sa vie à aimer à mort.

Le titre de ce film américain réalisé par Harold Becker, Sea of Love, est aussi sirupeux que le slow faisant danser les hommes avec la Mort après lui avoir fait l'amour. D'où la traduction française : Mélodie pour un meurtre.  

J'avais 13 ans à la sortie de ce film (1989) que j'ai vu deux fois, à la télévision. La première fois, je voulais découvrir l'intrigue, car j'aime les polars ; un polar à New York a le don de baigner l'enquête d'une athmosphère urbaine très singulière... Surtout à travers mon petit poste de télévision qui captait mal la chaîne... Aujourd'hui, avec les DVD, le câble et satellites, les séries policières américaines envahissent tellement nos petits et grands écrans que ce film paraît désuet mais aussi plus fort. En effet, le côté "nostalgie des années 1980" que l'on ressent à retrouver les téléphones à cadran circulaire et les disques vinyl de l'époque s'accorde parfaitement avec la déprime du détective qui passe mal le cap de la quarantaine et des vingts ans de carrière... Mais je dois avouer que si j'ai voulu revoir ce film une deuxième fois, c'est aussi pour ajouter à mes souvenirs la touche d'érotisme qui électrise la relation entre le brun Al Pacino et la blonde Ellen Barkin. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de ce film un huis clos à la fois torride et angoissant. Même l'humour n'y manque pas.


La mort a-t-elle le goût d'une blonde ? Helen Cruger (Ellen Barkin) et Al Pacino (Dét. Franck Keller) se frottent à la violence des sentiments.
Cliquer sur la photo ou ici pour obtenir la fiche IMDb de ce film.

Il est donc trois heures du matin et Franck Keller rentre chez lui, après une nouvelle enquête fructueuse à son actif. Vingt ans de carrière lui valent sa petite renommée. Mais chez lui, il se retrouve seul. Dans son lit, il n'a plus que son téléphone à qui parler... "Allô ? Denise ? Pourquoi je t'appelle comme ça en pleine nuit ? Mais tu es ma femme... oui, enfin mon ex-femme, c'est ça... Qu'est-ce que je veux te dire ? Eh bien je crois que... J'ai l'appendicite."

Helen Cruger lui demande : Vous avez été marié ?
- Je me suis marié à 37 ans.
- Ah, c'est encore frais, alors !
- En vérité, cela n'a pas duré très longtemps, le plus long, dans notre histoire, ce fut la cérémonie de mariage..."
Helen Cruger aussi est divorcée et garde une petite fille de ce premier mariage. Elle lui recherche un nouveau père, en répondant aux petites annonces les plus poétiques de son journal. Les trois hommes qu'elle a déjà rencontrés ont été ensuite abattus alors qu'ils étaient encore nus dans leur lit, tués par une balle à bout portant, en pleine nuque. Tout se recoupe : Helen Cruger se venge des hommes qui l'ont fait souffrir à cause de leur braguette à la place du coeur. Franck Keller se retrouve avec elle, il ne sait plus trop comment, si c'est pour l'enquête, pour la braguette ou pour le coeur.

Ne dit-on pas, dans certains endroits du monde, que le détective est un renifleur de braguettes, tandis que dans d'autres coins de la planète, on jurerait plutôt que c'est un fouille-merde. C'est bien ce qu'il sent, Franck, qu'on ne le considère que comme un chercheur de merde. Le problème, c'est que Denise l'a quitté pour un autre flic de son propre secteur. Qu'avait-il donc de plus que lui, ce coéquipier ?

C'est le passage de la quarantaine, explique alors Franck à ce coéquipier pour lui demander des excuses après l'avoir cogné sec. Les vingts ans de carrière, ça détruit un homme, à cause de l'alcool. Le verre pour remercier les services rendus, les autres pour oublier les illusions perdues. Quand Al Pacino ouvre grand ses yeux, il nous projette dans l'abîme de sa dépression et nous tient suspendu à ce film. Car ce film est le passage d'une vie à une autre, au rythme languissant d'une mélodie mortelle, Sea of Love ou mourir pour renaître.

Nombreuses sont les célibataires qu'ils croisent pour son enquête, femmes mûres ou coquines, les regards tristes. Parmi elle, blonde et sulfureuse, sensuelle comme le danger, effrayante comme l'aphrodisiaque, secrète comme une tombe, bouillonnante comme le sang rouge de son imper, sexy en diable dans ses jupes moulantes, Hellen tue Franck ! Il en perd sa raison, et pas seulement sa raison de flic. Avec elle, il se sent redevenir l'adolescent qu'il était, il oublie les maux et les mensonges du monde...

... Mais jusqu'à quel point ?

"Toi, tu vois le monde avec tes yeux innocents, dit-il à Hellen. Moi, je vois le monde avec des yeux qui ont vu toutes sortes de crimes..." Franck a peur. Peur de quoi ? Peur qu'Hellen soit effectivement la meurtrière qu'il recherche ? Peur qu'Hellen soit la femme avec qui il partagera sa vie ? Peur de mélanger cette histoire criminelle avec une histoire d'amour sans issue ? Alors plutôt aller jusqu'au bout et mourir dans les bras de cette blonde. Cela résoudra tout.

A côté d'Al Pacino, parfait ténébreux toujours sur les nerfs, Ellen Barkin propose un personnage de femme fatale sur le fil entre la poulette vulgaire et la mère célibataire pleine de grâce. Du coup, le héros lui répète : "Tu veux me tuer, toi !" Et c'est le flic qui meurt, en effet, dans la peau d'un homme qui renaît.

Harold Becker, le réalisateur, sait faire monter la sauce dans un crescendo palpitant, dans un décor urbain et nuiteux qui cristallise les solitudes, où les corps ne résistent plus au désir, à la sueur, à l'attraction des chairs. Ne serait-ce que pour défier cette mort omniprésente, pour le meilleur définitif ou le pire irréversible. La bagarre finale est aussi monstrueuse que la tension reliant les personnages entre eux.

Tu veux me tuer, toi ! s'exclame Franck entre deux étreintes. Mais la scène la plus torride est habillée : parade nuptiale dans un supermarché où Ellen Barkin, nue sous son imper noir comme un café bien serré,  frôle le dos d'Al Pacino, incendié. Entre sexe et coeur, entre devoir et démission, entre lassitude et ardeur, l'acteur fait de son personnage un flic new-yorkais d'une masculinité folle à vouloir s'y frotter ou s'y fondre.

Quant à Pignouf, il s'est retrouvé dans le personnage secondaire mais attachant de John Goodman (Détective Sherman) qui soutient notre anti-héros, par son humanité, dans son passage et son retour des Enfers.

Par Dam
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Mardi 10 mars 2009

        Cher Hong Sangsoo,

Ces quelques mots pour vous avouer combien Pignouf aime votre cinéma. Qu'il prononce votre nom "On a le sang soûl", après avoir vu l'un de vos films, ne serait sans doute pas pour vous déplaire.

        Dans votre film, La femme est l'avenir de l'homme, deux amis de longue date se retrouvent et décident de partir sur les traces d'un souvenir : une jeune fille dont ils étaient amoureux quelques années auparavant. Dans la poursuite de leur passé enfui, enfoui, ils ne trouvent pas le bonheur, mais ils se trouvent. Tout l'avenir s'ouvre alors à eux.


        Vous ne racontez pas seulement une histoire coréenne qui se déroulerait seulement à Séoul. C'est une histoire universelle et les deux amis, souvent, se heurtent ou se soutiennent en se lançant comme excuse : "C'est difficile d'être humain, essayons de ne pas devenir des monstres."

        Cher Hang Songsoo, voilà bien ce que se disent souvent Pignouf et RanDom, lorsqu'ils se heurtent puis se réconcilient : "C'est difficile d'être humain, essayons de ne pas devenir des monstres."

        Dans un autre de vos films, Turning Gate, on retrouve encore deux amis : l'un demande à l'autre comment lui, autrefois si séducteur, coureur de jolies filles, avaient pu tomber enfin amoureux. La réponse : "Tu rencontres une fille qui n'est pas ton genre et, tout à coup, elle t'apparaît comme une femme."


        Pignouf et RanDom voulaient inscrire sur leur blog un peu de cette humanité que l'on trouve dans vos films avec de ce sang saoul qui s'écoule de Séoul à l'Auzette.

        Bien à vous.

Par Dam
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Mardi 30 septembre 2008

Nous ne retiendrons que ça : jeter le couteau qui défend pour le baiser qui délivre.

Le cinéma buissonnier est l’un de mes genres préférés. Parmi les films qui autorisent la véritable évasion, je vous recommande chaleureusement Lundi matin et Mischka. Et je viens de découvrir il y a peu, en DVD, le premier long-métrage de Roman Polanski : Le Couteau dans l’eau.

 

Si vous ne connaissez pas ce film : lire l’article dans Télérama.


Film de Roman Polanski
(Nóz w wodzie, Pologne, 1962).
Scénario : Jerzy Skolimowski, Jakub Goldberg et R. Polanski. Image : Jerzy Lipman. Musique : Krzysztof Komeda. 95 mn. NB. VO. Avec Leon Niemczyk : Andrzej. Jolanta Umecka : Christine. Zygmunt Malanowicz : l'étudiant.
Genre : huis clos initiatique.
Résumé : Pologne, début des années 60. Un couple de bourgeois nantis et blasés invite un jeune auto-stoppeur à passer le week-end sur son yacht. L'ambiguïté s'installe insidieusement à bord...

 
  

La route et la mer sont des espaces de liberté que l’on retrouve dans ce film. Mais on y est enfermé, soit dans une petite voiture, soit dans un petit yacht, fiertés du couple petit-bourgeois qui ouvre et referme l’intrigue. À première vue, on part se libérer : c’est un week-end et l’on quitte une ville industrieuse pour un dimanche à la campagne. À bien y regarder, en vérité, le couple a atteint ses limites. Un œil d’Europe de l’Ouest sait d’avance que nous sommes dans une Pologne sous influence soviétique. Si par le passé le couple a pu se libérer en s’élevant dans la société, il est au bord de l’autodestruction : nous ne sommes qu’en 1962, l’année 1968 approche et Roman Polanski montre déjà que l’alternative capitaliste (notre société de consommation avec ses voitures et ses vacances à la mer) est un autre enfermement. Tout dépend où nous plaçons le curseur de la liberté. À la fin du film, le couple bourgeois se pose bien la question. La police est toute proche. Ou bien rester libre en se dissimulant la vérité et en fuyant une certaine réalité, ou bien libérer sa conscience mais se retrouver en prison… La mort elle-même (le couteau) n'est pas loin.

 

Pourquoi, alors, « ranger » ce huis clos parmi les chefs-d’œuvre du cinéma buissonnier ?

·           La fugue est une manière de s’exclure de toute société quelle qu’elle soit. Le modèle socialiste reste dans le film à l’horizon, mais pas en tant qu'avenir sinon comme modèle révolu qui fit les beaux rêves des protagonistes lorsqu’ils étaient plus jeunes. C’est d’ailleurs le jeune homme, vagabond, qui nous offre l’archétype du héros socialiste : le socialisme n’est pas ce qui organise la société mais l’utopie (comme une liberté absolue, une jeunesse éternelle).

·           La fugue est une manière de se présenter à soi, hors d’une place qui nous est habituellement assignée par notre éducation, notre culture, nos cheminements. Nous voilà sorti du sentier, et sans route à suivre, nous ne pouvons plus que nous sonder. Intérieurement. C’est ce que l’on voit dans le film : le bateau erre sans but prédéfini sur une nappe d’eau toute lisse. Il est apparemment guidé par un homme expérimenté, mais l’homme mûr délaisse sa maturité pour rechercher en lui sa fougue primitive. En face de lui, le jeune homme vagabonde au hasard de ses rencontres. À la barre, il ne parvient pas à maintenir le bateau sur son cap. Téméraire, insolent, il n’en recherche pas moins une expérience qui le poserait pour toujours, une maturité qui en imposerait. Quant à la femme, en créature érotique et soumise au mari, elle garde ses pensées pour elle, s'apprête à toute éventualité, et ne s’extériorise finalement que dans ce baiser qui est le nœud de l’histoire.

·           La fugue est une manière de se civiliser. Par le passage de la civilisation imposée (socialiste ou capitaliste, peu importe) à une sauvage errance (cette « jeunesse » décriée, sauvagerie qui nous hante et rôdera toujours en nous malgré l’âge). Puis par le retour de cette solitude sans issue à la civilisation salutaire, où l’on revient cette fois par sa propre volonté, comme si l’on prenait enfin les rênes. Et l’on refait alors sa place, quelle que soit la société, socialiste ou capitaliste, dans laquelle nous tentons de nous élever. Dans le film de Roman Polanski, le couple bourgeois est prêt à rompre le contrat qui a permis son ascension sociale : l’homme à cause d’une fierté qui lui reste de sa jeunesse, la femme par une infidélité qui la libérerait de son époux. Quant au jeune homme, il est dans cet état de sauvagerie qui fascine le couple. Le couple exploite ce vagabond en souvenir d’une jeunesse passée et bien révolue. Le jeune vagabond essaie de recopier les gestes du couple bourgeois comme pour préparer un retour à la civilisation.

 

Jean-Pierre Vernant a bien expliqué la conception grecque de l'altérité. Le jeune vagabond peut alors être perçu comme un satyre voire un Dionysos qui viendrait troubler la routine du couple. Mais la femme peut-elle même être perçue comme une Pandore moderne. L’érotisme qui se dégage du film (les courbes de la femme en bikini, le poitrail de l’homme viril, l’élan du jeune éphèbe) place le spectateur, tour à tour, à l’extérieur du trio en position de voyeur, ou à l’intérieur de chaque personnage. Oui, j'ai tout ça en moi mais quelle décision prendrais-je à leur place ? La fuite en avant est d’autant plus fascinante qu’il n’y a finalement pas d’enjeu. Le couteau tombe à l’eau. Arrive le baiser. Il était attendu… Mais son effet, lui, est beaucoup plus surprenant. La femme fait partie de ces Pandores : elle ne vous séduit pas pour vous posséder ni pour se laisser posséder. Elle est comme ces nymphes de mythologie antique qui, au cours du rapport amoureux, vous prend votre âme animale pour vous la rendre humaine. Vous avez obtenu, en plus de cette chaleur féminine, des paroles qui vous rendent bien plus lucide qu’un simple être de chair. Certes, vous resterez mortel, malgré le contact divin, mais vous aurez la conscience de ce que sera votre vie et finalement votre mort ; il ne vous restera plus, dès lors, qu’à vous reproduire avec une autre femme. On devine, lorsque le jeune vagabond retrouve sa terre ferme, qu’il s’élance désormais sur une route où l’attend une compagnie avec laquelle il décidera de reproduire le couple petit-bourgeois du yacht. De son côté, l’héroïne du film s’est libérée de ses pulsions et dans le cynisme de ses derniers propos, ne semble plus rien attendre, ni de son lâche époux (socialiste bourgeois !), ni d’un satyre illusoire (socialisme fantasmé). Elle a passé le cap du grand amour et c’est déjà une petite mort (le couteau dans l’eau) qui la prépare à la grande faux (son baiser fatal).

Je cite Jean-Pierre Vernant (qui étudie la pensée grecque) "la présence de Pandora ne va pas seulement insérer dans l'identité humaine un écart (puisqu'elle est humaine mais qu'elle n'est pas un homme), mais cet écart va modifier le statut de l'homme aussi. Entre le même et l'autre, entre l'identique et l'altérité, il va y avoir des liens. L'homme n'est plus ce qu'il était à partir du moment où il a une femme en face de lui. Et quand on dit qu'il n'est plus ce qu'il était, c'est sérieux parce qu'en même temps que la femme est là, l'homme non seulement est séparé des dieux, mais il va avoir une naissance, une jeunesse, un âge adulte, une vieillesse et il va mourir. Il va falloir aussi qu'il renonce à ce feu immortel qu'il avait auparavant, le feu de Zeus, et qu'il ait un feu d'une autre nature, technique, le feu que Prométhée, en le volant, lui amène sous forme d'une semence qu'il va falloir aussi conserver au chaud sous la cendre, sinon comme les hommes, elle va périr. C'est un feu qui, comme les hommes, a besoin d'être alimenté, un feu qui a faim, mortel, périssable, alors qu'il y avait auparavant ce feu immortel et qu'on n'avait pas besoin de nourrir. La foudre de Zeus n'a pas besoin qu'on lui donne à manger. (...) Non seulement il faut enfouir la semence du blé dans la terre et se faire agriculteur, non seulement il faut prendre la semence du feu, avoir un feu secondaire, mais il faut enfouir sa semence dans le ventre de la femme, la labourer comme la terre pour avoir un enfant, c'est-à-dire qu'on n'est plus non mortel, on ne vit plus indéfiniment dans la force de l'âge, les jarrets, les jambes toujours dans le même état, comme dit Hésiode, mais c'est un état nouveau, l'état de créature éphémère et périssable, qui ne laisse pas de trace après lui. On naît, on vit et puis c'est fini, il n'y a plus rien, on disparaît, on s'est évanoui comme une ombre. Et cela va être d'une certaine manière assumé par le fait que, vivant avec des femmes, elles vous rendent malheureux, comme l'explique Hésiode. Le malheur, le mal, le 'kakon' c'est elles qui l'introduisent, mais c'est par elles aussi que nous avons ce substitut d'immortalité qui est le fait que, en mettant notre semence dans le ventre féminin, nous avons des fils semblables aux pères et que, par conséquent, on se prolonge sous forme d'une génération nouvelle. C'est un jeu assez compliqué." Comment pourrais-je expliquer autrement ce sentiment que j'ai ressenti au moment du baiser, cette épreuve que le jeune homme subi, au lieu du plaisir charnel, cette révélation en quête duquel il vagabondait et qu'il résout enfin grâce au baiser.
 

Le film laisse le spectateur pantois à la fin de cette histoire buissonnière : il ne peut y avoir de clef dans un univers qu’on voulait ouvert et qui se révèle en fait hermétiquement clos. On aimerait pourtant, au générique, retrouver les trois protagonistes. Qu’ils se représentent à nous, comme dans bien des films où l’on nous raconte ce que sont devenus les personnages des années plus tard. Des années plus tard, le Mur s’est effondré. La Pologne a fait sa transition vers l’Europe libérale. Mais ne tourne-t-on pas en rond : aujourd’hui comme hier, je suis certain qu’on devrait retrouver le couple bourgeois dans son yacht et le jeune vagabond sur la route puisque, ici, il n’était pas plus question de socialisme ni de capitalisme, de machisme ni de féminisme, que de nature animale et humaine.

 

Le couteau dans l’eau fait ainsi parti des films qui encouragent l’évasion autant qu’ils favorisent l’introspection. Pourquoi c’est un beau film ? Parce qu’il produit en nous l’effet du baiser de cinéma. Il nous libère de notre syndrome (animal et personnel) du lundi matin pour nous rendre à notre conscience (humaine et sociale). Et c’est un baiser charnel : notre rétine est encore imprégnée de la silhouette de Pandore, de sa chaleur, de son humidité.

Nous ne retiendrons que ça : jeter le couteau qui défend pour le baiser qui délivre.

Par RanDom
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Des mots entre nos chairs

Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.

De leur écriture.

Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...

Quelques notes de passage

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