Cher Alex MacLean,
Pour mes élèves, un paysage est un cadre naturel où s'élèveraient des collines verdoyantes, voire des montagnes rocheuses, et où s'écouleraient des
rivières serpentines sous un ciel bleu parsemé de nuages - cotons. Il y aurait des oiseaux, des vaches limousines et peut-être, Adam et Eve main dans la main.
Pour les admirateurs de Yann Arthus-Bertrand, un paysage est encore naturel sans
les hommes ou si les hommes s'y retrouvent petits ; vu de son ciel, le monde habité, exploité, s'abîme. On voudrait y retrouver une harmonie des formes et des couleurs et l'on recherche encore
les traces de ce jardin d'Eden où Adam et Eve ne maîtrisaient guère que les pommes - du Limousin.
Mes élèves occupent leurs paysages de scènes rêvées et réjouissantes où ils épuisent leurs hormones en donnant corps à leur coeur. Les admirateurs de
Yann Arthus-Bertrand occupent leurs demeures tout confort de photos de ces paysages, de calendriers pour tourner des pages, de DVD pour amener dans leurs télévisions urbaines les images d'une
nature qu'ils jouent à regretter - Dieu Lui-même ne sait pourquoi.
Vos paysages, Alex MacLean, je les ai découverts sur votre site d'une beauté métallique qui me donne des sueurs froides. Pendant que
d'autres recherchent les traces de nos civilisations perdues, comme si retrouver l'Atlantide éviterait à la nôtre de disparaître, vous (permets-moi de te vouvoyer), vous inversez les codes et nos
regards en montrant les traces bien réelles de notre civilisation éphémère - mortelle.
De votre avion, vous ne trahissez pas seulement le mépris américain pour la nature, vous dévoilez l'absurdité de nos cultures dont les géométries charmeuses scarifient l'écorce terrestre en
comblant d'artifices les plaies que nous faisons saigner sans aucun regret. Juste pour le bonheur d'une vie qu'on croit possible de prolonger à l'infini sinon dans un au-delà qui, faute d'être
chrétien, serait meilleur. Je ne suis pas croyant, Alex MacLean, ou ne suis-je peut-être croyant qu'à ce que je vois - et que vous nous montrez à votre manière.
Champignons urbains bâtis en plein déserts, golfs verdoyants plaqués sur des collines arides, forêts décimées, parkings sans fins... Vous les survolez depuis plus de trente ans, à 10 000 ou 15
000 pieds de hauteur, lâchant les commandes de votre petit avion pour armer, viser, shooter ces cicatrices indélébiles creusées dans notre planète. Qui êtes-vous, Alex MacLean ? Artiste
photographe ou sociologue militant ? Je vois dans vos photos cette fameuse american way of life - ce gaspillage des ressources, ces dépendances à la voiture, à l'air conditionnée, à la
consommation futile - qui fait vivre les hommes à l'endroit où il y avait...
Où il y avait les paysages verdoyants de mes élèves y rêvant de leurs premières amourettes. Et aujourd'hui, pendant que mes élèves râlent s'ils plantent leurs ordinateurs, vous, Alex MacLean,
vous nous plantez tout le décor ! Merci de votre contribution à cet art qui sert aussi à notre conscience. Quand les élèves me demanderont ce que signifie le label "développement
durable", je leur répondrai : "rien d'autre que ce que l'homme a toujours fait : se développer pour durer un peu, beaucoup, à la folie (pas du tout)." On voudrait se fondre dans
l'environnement, on voudrait s'adapter à notre milieu, mais vos photos, Alex MacLean, nous révèlent plutôt un trait de la nature humaine qui est sa capacité à se passer de nature, quitte à tirer
un trait sur son avenir trop lointain.
Se passer de nature, pour l'admirer en parcs ou en photos...

Le trait, c'est la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Côté mexicain, l'empilement des maisons avec rues en quadrillage ; côté Etats-Unis, un parking de caravanes géantes, dispersées
sur un terrain aride, avec des routes inutilement larges. Voilà deux sociétés face à face pour lesquelles la nature n'a plus de sens (haut / bas / fragile).
Cette photo en dit long sur l'usage que nous faisons de ressources que l'on sait pourtant limitées : combien d'eau est nécessaire pour que ces gens s'amusent au golf dans leurs
collines arides ? Ce luxe extravagant pose aussi la question de la disparité des revenus. La partie de golf est un caprice de nantis, une absurdité qu'on impose à la nature et aux autres humains
n'ayant plus d'eau.
Ces milliers de voitures, fabriquées au Japon, sont entreposées sur ce parking avant d'être acheminées dans tous les Etats-Unis. Cette photo illustre ainsi notre culture de la
voiture aussi vitale que nos cultures de céréales (d'où la forme en épi). Monde moderne de l'éloignement où nous avons pris l'habitude de vivre loin du boulot, loin des commerces, loin des
services. Est-ce le prix de l'essence qui nous forcera à nous rapprocher les uns des autres ?
Qu'est-ce que ces gens fichent dans ce carré planté au milieu de nulle part, en plein désert ? Il s'agirait de retraités qui, dans ce No Man's Land, peuvent devenir propriétaires à
bon marché. Mais leur éloignement de tout (aucun train, aucun bus) oblige les habitants de cette "colonie" à prendre leur voiture pour le moindre déplacement. la première bourgade se trouve
à 8 km et la ville de Phoenix est à plus de 100 kilomètres...
Et ces gens-là feraient n'importe quoi pour être au bord de l'eau. Ces énormes villas sont installées
sur d'anciens marécages brisant l'écosystème de la région. Il s'agit sans doute de résidences secondaires, utilisées quatre à cinq semaines par an... Avec air conditionnée.
Dans le temps, il y avait un marais rempli de vieux cyprès à cet endroit. Il a été complètement ratiboisé. Les arbres ont été tirés par câble vers le centre de la forêt. On distingue
encore les traces, qui rayonnent vers le canal, où ils étaient ensuite embarqués sur des bateaux. Aujourd'hui, il ne reste rien du paysage original. Rien non plus qui indique que l'on ait songé à
replanter. Le développement durable ? Ici, on a préféré tout couper, on a préféré tirer un trait...
Après avoir vu votre site et noté les références de votre livre (1), Je vous prie de recevoir, Alex MacLean, mes sentiments les plus respectueux pour
votre art de nous séduire en nous inquiétant.
P.S. : Pour Pignouf, un paysage se résume à une allée d'antiques pavés où percent des pissenlits sur lesquels le voilà qui s'allonge, mains rejointes sous la nuque, pour perdre ses yeux dans
les nuages. De l'espace, combien de satellites se marrent en l'observant rêver...
(1) Over, coédition La Découverte /
Dominique Carré, 336 pages.

"De grands enfants amnésiques", c'est ainsi que Percival Everett décrit les Américains : rapidement diverti, le public oublie vite.






Vos ricochets