Le chat qui aimait trop les livres

Lundi 15 juin 2009

        Le film présenté dans mon article précédent - Le Chat, - est bien triste, je le reconnais, parfait pour un dimanche soir en noir et gris. Afin de retrouver l'espoir au début de cette nouvelle semaine, voici un poème de Maurice Carême...

Le chat ouvrit les yeux

Le soleil y entra

Le chat ferma les yeux

Le soleil y resta.


Voilà pourquoi le soir

Quand le chat se réveille

J'aperçois dans le noir

Deux morceaux de soleil.


Maurice Carême (1899-1978), "Le Chat et le soleil" dans L'Arlequin (1970).

→ Rencontrez "le chat qui aimait trop les livres".

♥ Lire mon article sur L'Histoire du chat par Laurence Bobis.

Par Dam
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Vendredi 5 juin 2009

        Contrairement à ce que pourrait laisser transparaître mon blog, ces derniers temps, je n'ai aucun amour particulier pour les animaux. Aucune bête de compagnie à déclarer. Tout juste une certaine curiosité pour quelques créatures et une phobie pour quelques autres. Pas de quoi fouetter un chat, juste assez pour respecter le vivant qui partage notre planète, notre environnement naturel.

        Ainsi ne suffit-il pas de dire : "Voilà, je m'intéresse à l'histoire des animaux". La vérité, c'est que je m'intéresse à l'histoire des animaux dans la mesure où cette histoire nous en apprend beaucoup sur la nôtre, d'êtres humains. Je n'envisage pas l'animal pour l'animal, je ne vous retracerai pas l'évolution du chien ou du chat de la préhistoire à nos jours ; je préfère en effet explorer les rapports de ces animaux avec l'homme, avec notre société, notre économie, notre culture, notre vie religieuse, symbolique, scientifique, etc.

        D'ailleurs, puisque l'on fait débuter notre Histoire aux premières écritures du IVe millénaire avant notre ère, existerait-il une Histoire des animaux sans l'écriture de l'homme ? Et puisque cette Histoire des animaux est ainsi écrite par l'homme, à partir de notre point de vue humain, est-il sérieux de s'engager dans une histoire purement scientifique d'un animal qui serait ou bien pour nous sauvage ou bien par nous domestiqué ? Voilà pourquoi je m'intéresse avant tout à une histoire culturelle de l'animal et non à une histoire qui serait strictement zoologique.

        On parlait bien d'animaux, lors de mes études d'Histoire. Plus souvent, il s'agissait des animaux de la ferme. Une camarade pratiquant l'équitation tenta bien des recherches sur le cheval. Ce qui m'intéressait le plus, déjà, c'était la manière dont les hommes intègrent la bête dans son monde, dans son mode de vie, dans ses modes de pensée. Et puis je me demandais, comme aujourd'hui encore, si les humains, au lieu de seulement opposer l'homme à l'animal, n'établissait pas plutôt un "nuancier" du vivant évoluant avec le temps, avec des hommes qui se trouveraient plus près des dieux que d'autres, avec des hommes qui se trouveraient plus près des bêtes : ces discriminations, parfois basées sur un discours scientifique, n'ont-elle pas légitimé, à leur époque, l'exploitation d'esclaves par leurs maîtres ? Inversement, l'anthropomorphisme peut rapprocher des animaux de l'homme et faire qu'on les considère comme nos égaux voire même comme sacrés...

        J'avais toute ces idées en tête ; cependant, n'ayant pas d'animal de compagnie qui aurait pu m'y intéresser de près, il fallut qu'un auteur me transmette sa passion. Il s'agit de Michel Pastoureau. J'ai découvert cet historien médiéviste par les couleurs. Et notamment le BLEU. C'est d'ailleurs son ouvrage sur le NOIR qui eut toute mon attention en ce début d'année 2009.
> Lire mon article du 3 janvier 2009 : au commencement était le noir.
On trouvera dans cet article une photo de l'auteur, avec une petite notice bibliographique. Michel Pastoureau a déjà écrit sur le cochon, le cheval dans l'héraldique et L'Ours, histoire d'un roi déchu, Seuil, 2007.
> Lire le compte-rendu de ce livre sur le site des Clionautes.
Ma passion pour les chats, ne cessant d'augmenter cette année (lire mon article sur "Une histoire du chat de l'Antiquité à nos jours"),  ainsi que le numéro spécial de L'Histoire, consacré à "Des animaux et des hommes" (n° 338, janvier 2009), me persuadèrent finalement de ne pas négliger, dans mes études d'Histoire, cette partie de vie animale qui nous lie à la Terre. Et Cat-la-bien-nommée me résolut de prendre le petit livre sur la couverture duquel le lapin d'Alice nous entraîne vers son pays aux merveilles.


> Cliquer sur la couverture pour obtenir les références sur le site de l'éditeur.
> Cliquer ici pour lire le compte-rendu qu'en font les Clionautes.

        Michel Pastoureau croque, en 36 tableaux, une quarantaine d'animaux parmi lesquels le cochon et l'ours ont une place privilégiée. "Vedettes" de l'auteur et vedettes de l'histoire, ces deux-là sont les "cousins" de l'homme. Les chapitres s'enchaînent dans l'ordre chronologique et se lisent facilement : Michel Pastoureau s'offre ici une "récréation" et son propos s'adresse aussi bien au grand public qu'aux étudiants.

Introduction (p. 9-15) :
Longtemps délaissés par les historiens, les animaux gagnent à être connus depuis que Robert Delors, l'un des pionniers en la matière, écrit en 1984 : Les animaux ont une histoire. Grâce à la collaboration de plus en plus fréquente avec des chercheurs venus d'autres horizons (zoologues, anthropologues, ethnologues, linguistes), l'animal est enfin devenu un objet d'histoire à part entière, présent partout, à toutes les époques, dans tous les documents, et posant à l'historien des questions essentielles, nombreuses et complexes.

Michel Pastoureau se cantonne à ce qu'il connaît le mieux de par sa culture européenne et chrétienne : il interroge les animaux de la Bible, de la mythologie gréco-romaine, du christianisme, de l'histoire médiévale et moderne de notre continent. S'il laisse volontairement de côté les animaux des cultures africaines, asiatiques et amérindiennes, il ouvre son arche de Noé aux créatures littéraires et imaginaires : "L'imaginaire semble avoir dans ma sélection plus de place que la réalité. Mais l'historien ne doit jamais opposer trop fortement l'imaginaire et la réalité. Pour lui, comme du reste pour l'ethnologue, l'anthropologue ou le sociologue, l'imaginaire fait toujours partie de la réalité."

Dans ce bestiaire, les quadrupèdes sont plus et mieux représentés que les oiseaux, les poissons, les serpents et les insectes. Du côté de la Bible, on trouve le serpent du péché originel, les animaux de l'arche, l'ânesse de Balaam et la baleine de Jonas. Pour la mythologie grecque, on retrouve avec plaisir Le Minotaure et le Cheval de Troie. Les Romains ont bien leur louve, les oies du Capitole et affrontent les éléphants d'Hannibal. Pour les chrétiens, le boeuf et l'âne de la crèche sont incontournables... Viennent ensuite les animaux qui marquèrent le Moyen Âge et les Temps Modernes. Ainsi jusqu'aux héros de notre enfance : de l'ours en peluche (Teddy Bear) aux sangliers d'Obélix, en passant par Mickey... La dernière notice, sur Dolly la brebis clonée, nous ramène à des considérations plus citoyennes.

Parmi les absences que Michel Pastoureau regrette le plus, manquent à l'appel la chouette d'Athéna, Bucéphale, la chienne de Montaigne, le perroquet de Flaubert, Baloo, Babar, Jolly Jumper, Félix le Chat, la Panthère rose... Mais un trop grand nombre de chapitres auraient transformé cette invitation récréative en une encyclopédie. D'ailleurs, l'auteur accompagne chaque notice d'une bibliographie sommaire, et achève son ouvrage par une bibliographie assez fournie pour que le lecteur, de nouveau entraîné par le lapin d'Alice, prolonge son séjour au pays des merveilles !

AU MENU :
Je développe en d'autres articles de mon blog les chapitres que j'ai préféré.
Vous trouverez ainsi, en cliquant sur les liens suivants :

La louve romaine (article du 6/06/09).
Laïka, la première chienne cosmonaute (article du 4/06/2009).

♥ Le livre est publié dans une collection qui me plaît bien : "Arléa-Poche".
Je possède déjà, dans ma bibliothèque :

Tzvetan TODOROV, Les Abus de la Mémoire, 1995.
- Pierre VIDAL-NAQUET, Le Choix de l'Histoire, 2004.

Par Dam
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Dimanche 19 avril 2009

        Cet article est la suite du précédent : « Le veilleur de tous ces mondes ». Les personnages et les phrases en italique sont extraits du livre de François Maspero, Le vol de la mésange, déjà cité.


        Manuel se taisait, sa main serrant la mienne, il regardait la vitrine d'un cyber-café. La dernière fois que Manuel aperçut le chat, celui-ci était arrivé au fond de la librairie. Il s'était installé dans la partie du rayon d'histoire moderne consacrée à la colonisation. C'était un ensemble très nourri où se côtoyaient le Code du travail forcé dans les colonies françaises, réédité par Présence africaine, La Question d'Henri Alleg et Les Damnés de la terre de Frantz Fanon. Ces jours-là, le chat avait été plus silencieux que jamais.

        Et Manuel était lui aussi, face au cyber-café, plus silencieux que jamais. "Qu'est-ce qui se passe ?" Pas plus qu'il n'avait su vraiment quand le chat était entré pour la première fois, Manuel ignora le moment exact de son départ. La seule chose sûre, c'est qu'il découvrit son absence le soir qui suivit l'attentat. Au petit matin, une charge d'explosif avait fait voler en éclat la vitrine de la librairie. Manuel venait d'y disposer un ensemble de livres consacrés à un sujet dont on discutait beaucoup alors : était-ce la contraception et le droit à l'avortement ? Rappelons qu'en ces temps reculés, procréer était un devoir sacré, la pilule n'avait pas été inventée et l'interruption d'une grossesse était un crime contre l'humanité. Ou étaient-ce des livres dénonçant divers massacres par des armées en campagne, qui précédaient ce qu'on n'avait pas encore dénommé la décolonisation ? Certes, l'engin vengeur qui éventra la vitrine et déchiqueta les livres n'arrêta pas le cours de l'Histoire, mais ceci est une autre histoire.


        "Je n'ai plus vingt ans, marmonna Manuel, comme pour lui-même.
        - Et nous continuons de vivre ! Il est mort ?
        - Qui ?
        - Le chat, il est mort ?
        - Beaucoup sont morts ; alors oui, il est sans doute mort."

        L'explication la plus plausible du départ du chat était qu'il avait fui, pris de panique, affolé par la violence de la déflagration. Mais Manuel ne se contentait pas de ce constat, il le trouvait simpliste. Après tout, il avait appris à bien connaître le caractère du chat. Et son trait le plus marquant, au fil des mois, n'était-il pas un respect infini des livres ? "Jamais je n'ai trouvé le moindre désordre là où il passait : aucune griffure, pas la plus petite écornure. Je pense que l'attentat lui a montré qu'il existe des gens pour qui un bon livre ne pouvait être qu'un livre mort (brûlé, déchiqueté, écrasé, réduit en bouillie, renvoyé au néant de la pensée dont il n'aurait jamais dû sortir). Cela a dû lui causer un choc psychologique...
        - Voire physique, conjecturai-je.
        - Moralement, il était déjà affaibli par sa dernière station dans les arcanes de l'histoire coloniale qui lui fit découvrir des aspects du genre humain dont il ne se doutait pas jusque-là : après tout, guerres, conquêtes, oppressions et répressions ne font pas partie de l'ordinaire des chats. Et là-dessus, voilà qu'on lui balançait une bombe !"

          Toujours est-il que, du jour où le chat disparut, rien ne fut plus comme avant. À force de se raconter que les livres devaient être traités comme des êtres vivants, au même titre que les chats et les hommes, faits pour ajouter du rêve au rêve, à force de se convaincre que les clients étaient des amis, des sortes de messagers de passage, eux-mêmes porteurs de rêves toujours renouvelés, peut-être Manuel avait-il trop oublié que les livres sont aussi des objets marchands qui ont un volume, un poids et un prix, que les clients sont des consommateurs détenteurs de billets, de cartes bancaires et de carnets de chèques. Alors si, à ceux qui se méfient des livres et les considèrent comme des bêtes nuisibles, on ajoute ceux qui considèrent celui qui les leur vend comme un rapace tout aussi nuisible (que dis-je, un charognard réalisant une odieuse plus-value sur un objet qui, par définition même, ne devrait pas avoir d'autre valeur que purement éthérée), on conviendra que la part du rêve se réduit comme peau de chagrin, laquelle, souvenez-vous, servait de reliure à un livre.

       
Manuel m'entraîna dans une autre rue. Son pas était plus léger. Il serrait plus fort ma main, il me sentait là et parfois, emporté par son élan, déporté par le vin de notre dîner, il venait buter contre mon épaule. On commençait à rire. On s'échangeait des paroles pour nous retrouver ensemble, cette nuit-là.
        " Peut-être que le chat avait lu suffisamment de livres pour pouvoir s'en passer...
        - Ou peut-être a-t-il trouvé refuge dans une autre librairie...
        - Il est plutôt aller voir ces paysages, ces continents et ces galaxies auxquels font rêver les livres ! N'avait-il pas raison ? Et toi, Manuel, qu'est-ce que tu as fait ?"

        Il était parti à son tour, un beau matin, fermant derrière lui la librairie, comme on dit : pour toujours. Il s'en allait tout seul parcourir le monde. Il tournait le dos aux livres abandonnés, muets et consternés sur leurs étagères, et qui sait si, au bout du périple, il n'en écrirait pas lui-même un jour ? Et qui sait si sa route ne croiserait pas de nouveau celle du chat ?

        "Manuel, le cyber-café que tu m'as montré tout à l'heure...
        - Elle était là, ma librairie.
        - Et maintenant, tu m'emmènes où ?
        - Je ne sais pas, je ne veux plus m'en aller tout seul."

Par Dam
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Samedi 18 avril 2009

L'histoire reprend un chapitre du livre de François Maspero, cité dans un article précédent : "Le chat dans la librairie". Les personnages et les phrases en italique en sont issus. 

Cet article fait suite au précédent : "
La caresse du libraire".

                                                                          ********

        La voiture filait vers un quartier de la ville que je ne connaissais pas. Manuel me racontait son histoire, et je craignais le couplet sur l'attachement du maître à son chat, surveillant avec inquiétude l'entrée des violons sur les ronrons d'une créature qui serait, selon les dires de mon ami, dotée de pouvoirs que je ne soupçonnais même pas. Voilà déjà qu'il angoissait à l'idée que le chat pût disparaître aussi subrepticement qu'il était apparu.

        Il avait fini par disposer de quoi manger dans une soucoupe près de la dernière cachette connue. Le chat la nettoyait fort proprement. Sobre, il semblait d'ailleurs préférer les choses de l'esprit aux nourritures terrestres. Lui aussi, pensai-je...
        Pourtant, son poil était luisant et sa queue fournie. Manuel décida même que c'était un très beau chat. Presque aussi beau que sa librairie. Là, je souriai... Quand un peu de silence se faisait dans les va-et-vient de la journée, il était rassuré d'entendre le léger tintement de la soucoupe, quelque part du côté de chez Anne Philipe et de chez Proust.

        "Comment s'appelait-il ?" demandai-je.
Il ne lui donna jamais de nom. Lui et les quelques initiés au courant de la présence secrète disaient simplement "Le Chat". Leur entente reposait sur une forme de respect mutuel qu'excluait toute familiarité domestique. Les mots "chat" et "domestique" sont d'ailleurs incompatibles, nul besoin d'avoir lu les Histoires comme ça pour le savoir. Pas question, donc de l'affubler d'un de ces petits noms qui singent ceux des humains. Si l'homme est un animal éminemment perfectible (à supposer que ce pari pascalien-là, au moins, ne soit pas tout à fait perdu), le chat, lui, est un animal souverainement digne. Et Manuel en venait à imaginer que quelque chose de cette dignité rejaillissait sur la librairie. Et par ricochet sur lui-même. Et pourquoi pas, on peut toujours rêver, sur l'espèce humaine en général ?

        Manuel s'était arrêté de parler en même temps qu'il stoppait la voiture. Je sursautai, non pas de nous voir arrêtés ici, mais de ne plus entendre sa voix. Il me regardait à nouveau, droit dans les yeux. Je dus rougir, parce qu'il reposa sa question, avec le ton de celui qui se veut rassurant : "Tu as déjà eu un chat ?" J'allais répondre bêtement : "Oui, mais dans une autre vie." Comme si cela n'avait pas d'importance, parce qu'après tout, Gilles n'avait été qu'un ami, ni un chat, ni un amant. Alors que Manuel, lui, se trouvait à côté de moi... "Manuel ?" Ma voix se perdit dans la rue. Manuel marchait vite devant moi, il ne m'attendait pas, il n'entendit pas mon appel ; je décidais de le suivre. Je ne connaissais pas le quartier. Manuel se perdait quant à lui dans des pensées auxquelles je n'avais plus accès. 

        Ce temps fut un des plus heureux de la vie de Manuel. Et de celle de la librairie, avec laquelle il vivait alors dans une sorte de fusion physique. Et peut-être aussi de celle du chat, mais ça, nul n'en saura jamais rien. Le fait est qu'il y avait toujours plus de clients : ils achetaient toujours plus de livres intéressants qu'ils faisaient ainsi souvent découvrir à Manuel, et avec ces livres nouveaux s'ouvraient à lui des paysages, des continents, des galaxies. Avec ses centaines de clients et ses milliers de livres, Manuel avait l'impression d'être au carrefour de mille mondes. Et quand il quittait la librairie à la nuit tombée pour rejoindre des amours compliquées ou participer à des activités militantes destinées à changer l'humanité qui, croyait-il alors (et ça, il le pense toujours), en avait bien besoin, il savait que derrière lui le chat continuait de monter la garde. Le chat était le veilleur de la librairie et, du coup, à lui seul le veilleur de tous ces mondes. Tapi derrière Michaux, Desnos et Nicolas Bouvier. 

        "Dis-donc, le chat qui s'en va tout seul !"
J'avais crié et je regrettais maintenant de ne pas avoir simplement utilisé le ton du reproche. À mon appel, Manuel s'était retourné comme si on l'agressait (ce qui n'était pas dans mes intentions).
"Tu connais cette histoire ? me lança-t-il.
- Je n'ai certainement pas ta culture, Manuel, je n'ai bien sûr pas lu tous les livres que tu proposais dans ta librairie ; mais oui, je connais ce conte de Rudyard Kipling, Le chat qui s'en va tout seul, une des Histoires comme ça.
- Tu sais pourquoi le chat s'en va tout seul ?
- Parce que tous les endroits se valent, le chat va son chemin seul, quand tous les autres animaux, préférant s'attacher à un lieu, sont progressivement domestiqués.
- Oui, et c'est pour ça que mon bonheur, partagé dans ma librairie, avec ce chat, n'était sans doute qu'un rêve. "

        L'allusion au conte de Kipling avait arrêté Manuel dans sa course et je pus le rejoindre. Je me tenais à ses côtés sans même savoir où ses pas nous menaient. Je l'écoutais, et lui continuait d'errer à travers ses souvenirs : "J'avais oublié ce fait, pourtant avéré : il existe des gens qui, simplement, n'aime pas les livres. Ou s'en méfient. Comme ils se méfient des chats. Parce que pour ces gens-là les livres sont comme des bêtes sournoises, lesquelles, sous leur aspect anodin, recèlent trop de choses, trop d'idées, trop de pensées secrètes qui leur font peur : derrière les titres se cachent souvent des pages qui, dès qu'on a le malheur de les libérer, peuvent répandre au sein d'âmes innocentes des maux pires que la gangrène, le cancer ou la peste bubonique. Pour ces gens-là, il en est des livres comme, pour certains, des chats : il les considèrent comme des animaux sataniques, et mieux vaut renvoyer les uns et les autres là d'où ils viennent : en enfer."

        Manuel avait saisi ma main et cela m'amusait de croire qu'il me tenait ainsi sans s'en rendre compte.

Cliquer sur la couverture du livre pour obtenir les références sur le site de l'éditeur.

À suivre dans le prochain article : "Le chat qui s'en va tout seul".

Par Dam
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Vendredi 17 avril 2009

Cet article est la suite du précédent : « Le chat dans la librairie ». Les personnages et les phrases en italique sont extraits du livre de François Maspero, Le vol de la mésange, déjà cité.

 

********

 

Le lendemain matin, le chat était toujours sur le trottoir.

 

Manuel me dit ça, après avoir arrêté la voiture au feu rouge. Je me tournai vers lui, étonnée qu’il reprenne ainsi l’histoire du chat et de sa librairie. Pour y entrer, il avait dû entrebâiller la porte, se glisser avec précaution ; le chat resta dehors. Ce jour-là, comme il y eut dans sa librairie plus de monde que d’habitude, il ne pensa plus à l’intrus. Ce n’est que les deux derniers clients partis, l’un emportant Le Pillage du tiers-monde, et l’autre le Petit Traité du tir à l’arc, que lui vint un vague soupçon. De l’autre côté de la porte vitrée, le trottoir était désert. Comme tous les soirs, Manuel entreprit de remplir les espaces laissés par les livres manquants en puisant dans les réserves. Il trouva le chat derrière le rayon des romans russes, entre Nous autres de Zamiatine et L’Avenir radieux de Zinoviev. Il lui dit vertement son fait et, comme la veille, l’expulsa derechef. En retournant remettre de l’ordre, il constata que Le Maître et Marguerite avait été légèrement déplacé.

 

« Qu’est-ce que c’est ? demandais-je à Manuel.

        Je ne sais pas, un bruit.

        Non, je ne te parlais pas du bruit ! Le Maître et Marguerite, qu’est-ce que c’est ?

        Un roman de Boulgakov, une œuvre majeure de la littérature russe d’avant 40 !

        Tu l’as lue ?

        Non.

        Tu n’as pas voulu savoir pourquoi le chat avait déplacé ce livre ?

        Lise, ce n’est qu’un chat ! s'exclama Manuel, comme si l'animal était dans la voiture.

        Justement, il doit bien y avoir quelques chats dans Le Maître et Marguerite

        Il y en a.

        Comment le sais-tu si tu n’as pas lu le livre ?

        Je me suis renseigné. Et puis tu sais, la scène se répéta. Je n’allais tout de même pas lire tous les livres près desquels m’attendait ce chat ! »

 

La librairie de Manuel était toute en longueur et, dans le fond, elle formait un coude, ce qui, vu de la rue, donnait l’impression qu’elle se prolongeait dans les profondeurs inconnues, sinueux labyrinthe aux parois tapissées de livres. Le chat allait de refuge en refuge, progressant lentement vers l’intérieur. Il stationna ainsi longtemps dans le rayon théâtre, sembla s’intéresser à Virginia Woolf puis s’attarda dans la fréquentation des philosophes. Sa halte parmi les piles des cours de Lacan fut particulièrement interminable. Il en sortit un peu hagard et se requinqua en se reposant, alangui et songeur, sur l’édition intégrale du Manuscrit trouvé à Saragosse.

 

« Au prochain carrefour, tu tourneras à droite… » avais-je averti, mais Manuel continua tout droit ; sans doute était-il embarqué dans ses explications et n’avait-il pas fait attention à ce que je lui avais dit. Ou bien n’avais-je pas parlé assez fort. Ou bien encore avait-il un autre projet en tête. Je préférais l’écouter plutôt que de me faire des idées. Il me dressait la liste de ses tentatives pour expulser le chat de sa librairie, toutes plus infructueuses les unes que les autres. Vint le soir où, quand il découvrit le chat mollement allongé sur un atlas de la Préhistoire, l’animal, plongeant son regard dans le sien, émit un ronronnement satisfait auquel Manuel ne put que répondre par une légère caresse sur le crâne et derrière les oreilles. Cette fois-là, il se dit que le sort en était jeté : un pacte silencieux s’était scellé entre lui, la librairie et le chat. Désormais, aucun des trois ne vivrait plus sans les autres.

 

« Où est-ce que tu m’emmènes ? » demandai-je finalement, parce que je commençais à me faire des idées…

À suivre dans le prochain article : Le veilleur de tous ces mondes.

Par Dam
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Vendredi 17 avril 2009

        Je me souviens de notre conversation d'hier soir. Manuel avait fini de boire son café et ce qui restait du mien était maintenant froid ; mais je faisais exprès de prolonger ce moment rare où nous nous retrouvions ensemble. Manuel me parlait de sa librairie. Il recourait aux anecdotes pour que je goûte un peu à ce que fut sa première vie, à laquelle je n'avais pas appartenu. Il semblait tourner en rond jusqu'au moment où il se décida enfin à évoquer ce chat.


        Manuel dit de lui qu'il était entré dans la librairie dès le premier matin du premier jour, à peine la porte ouverte. Et donc qu'il avait été le premier client.

        J'imaginais la vitrine de cette librairie neuve, vierge même, où Manuel disposait quelques livres, après les réflexions dans lesquelles il aimait à se perdre. Le choix d'abord, le classement ensuite, le rangement enfin, de toutes ces manoeuvres, Manuel avait l'habitude ; une seule question devait alors le tracasser, Qui allait franchir cette porte ? Quelqu'un, même, franchirait-il cette porte ? Et si nul n'entrait ? Toute cette peine pour rien : les livres resteraient des objets inanimés. Pour qu'un souffle de vie les agite, pour qu'ils ne demeurent pas mort-nés, les livres ont besoin de mains qui les prennent, les feuillettent, les retournent, les réchauffent, les soupèsent, même si c'est pour ensuite les reposer, en attendant que viennent d'autres mains qui, un jour enfin, qui sait, les emporteront et miracle, les aimeront, les détesteront, les trouveront beaux ou laids, utiles ou superflus, les caresseront ou les rejetteront, bref, les traiteront en êtres vivants...

       
" Je ne me souviens plus s'il y eut tout de suite des clients. Il aurait pu se faufiler parmi eux. J'ai plutôt l'impression qu'il entra dès que j'ouvris, pour la première fois, la porte de ma librairie..."
Manuel continuait de me parler. Je portais la tasse à mes lèvres en buvant ses paroles. Le café fit le reste, en produisant en moi des images claires et nettes : les clients de la librairie entraient le plus naturellement du monde, tournaient, stationnaient, choisissaient longuement, comme s'ils avaient fait ça toute leur vie, comme si la librairie avait toujours été là, comme si c'était pour eux une vieille habitude. Je ne voyais pas comment Manuel aurait pu le voir tout de suite, trop occupé à servir, conseiller, faire payer tous ces clients.

        Mais après la première semaine, si. Manuel le repéra. Il devait être fatigué, à un moment où l'on ne s'attache plus, l'habitude se créant, aux choses qui préoccupent quand elles sont nouvelles. Il tomba donc sur ce chat, sous la première table près de l'entrée, celle des romans policiers. Il se baissa et vit d'abord les yeux : fixes, clairs, immenses. Puis la moustache. Puis le pelage couleur cendre se détachant à peine de l'ombre, le corps assis bien droit dans la posture classique du chat égyptien, entre deux collections de réserve des oeuvres complètes de Conan Doyle. Et ce qui frappa Manuel, c'est que lui aussi semblait s'être installé là comme s'il n'avait attendu que ça toute sa vie.
        On devine la suite : surprise, réprobation, indignation, à la porte, l'intrus ! Un chat dans une librairie, bonjour les dégâts ! Ces bêtes-là griffent le papier, déchiquettent les couvertures, sans parler de l'odeur et du reste. Oui, dehors !

        "Facile à dire...
Je l'ai traîné dehors, crois-moi, et plus vite que ça ! poursuivait Manuel après avoir réglé la note. Je craignais les feulements, les coups de griffes, mais rien : le chat se laissa prendre par la peau du cou et c'était même drôle à voir, son gros dos, ses moustaches hérissés, ses oreilles rebattues, sa queue raide, son regard, toujours impavide. J'étais seulement étonné par le poids d'une aussi petite boule de poils. Sur le trottoir, il resta immobile, accroupi, face à la porte."
        Lorsque, quelques minutes plus tard, après avoir tourné la clef dans la serrure, Manuel s'éloigna dans la nuit noire avec le sentiment du devoir accompli - surtout pas d'attendrissement ! - il se garda bien de se retourner. Mais il sentait derrière lui sa présence comme un reproche.


        J'avais terminé mon café et reposais une dernière fois ma tasse dans la coupelle. Il était temps de partir d'ici pour nous réchauffer ailleurs. Manuel choisit ce moment-là pour me regarder fixement, dans les yeux. Je voulais pour ma part qu'il continue son histoire. À vrai dire, je n'étais pas entièrement rassurée par la figure sauvage de cet homme. Il ne cherchait pas ses mots mais il cherchait autre chose ; je voulais le connaître un peu plus pour savoir ; je voulais qu'il termine l'histoire de ce chat...

A suivre dans le prochain article : "La caresse du libraire".

Toutes les phrases écrites en italique sont tirées du livre de François MASPERO, Le vol de la mésange, "L'histoire du chat qui aimait trop les livres", p. 45 et suiv. dont vous pouvez retrouver les références en cliquant ci-dessous :

Par Dam
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Mardi 14 avril 2009

"Il était à peu près onze heures du matin, on arrivait à la mi-octobre et, sous le soleil voilé, l'horizon limpide des collines semblait prêt à accueillir une averse carabinée. Je portais mon complet bleu poudre, une chemise bleu foncé, une cravate et une pochette assorties, des souliers noirs et des chaussettes de laine noire à baguettes bleu foncé. J'étais correct, propre, rasé, à jeun et je m'en souciais comme d'une guigne. J'étais, des pieds à la tête, le détective privé bien habillé. J'avais rendez-vous avec quatre millions de dollars."

C'est Boris Vian qui traduit, en 1948, The Big Sleep (Le Grand Sommeil), le premier roman policier de Raymond Chandler, écrit en 1939, où apparaît Philip Marlowe. Le détective, bien habillé, est devenu à l'écran, sous les traits d'Humphrey Bogart, un des premiers grands héros mythiques  du roman noir.

Raymond Chandler commence une carrière d'écrivain professionnel à 45 ans, en 1933 : fini la comptabilité et la poésie, il tente sa chance dans le polar. Dans son premier texte, Les maîtres chanteurs ne tirent pas, on y trouve gangsters, enlèvement, chantage ; la psychologie est inexistante ; les dialogues sont nombreux. Le lecteur sait tout sur les costumes, les lumières, les mouvements ; il n'y pas de temps morts, pas de pause pour entendre les voix intérieures des personnages.

Un volume (Les ennuis, c'est mon problème, éd. Omnibus, 1216 pages), paru en mars 2009, reprend vingt-cinq de ses premières nouvelles, dans lesquelles l'auteur du Grand Sommeil modèle son détective. Plusieurs privés, avant Marlowe, essuient les plâtres, sous les noms de Mallory, Dalmas ou Carmady... Les intrigues sont plus stéréotypées et cinématographiques que littéraires mais on y trouve le terreau d'une oeuvre qui s'épanouit de 1939 à la mort de l'écrivain, le 26 mars 1959, il y a tout juste 50 ans.


L'intrigue de The Big Sleep :
Le vieux général Sternwood, à demi paralysé, est affligé de deux filles, Vivian et Carmen, qui sont absolument dépourvues de sens moral et se livrent à leurs vices avec une fureur maladive. Vivian se saoule et joue à la roulette. Carmen se drogue, a des crises d'épilepsie et d'érotomanie. Des gangsters chevronnés s'en mêlent aussi, mais le sympathique Marlowe fonce dans le tas et ne va pas tarder à remettre un peu d'ordre dans cette maison de fous !

Dans la collection Folio Policier, j'ai également lu : Adieu, ma jolie (1940), La Dame du Lac (traduit par Boris et Michèle Vian, 1943) et Fais pas ta rosière (The Little Sister).

Liens noirs :
The Raymond Chandler Web Site

The Long good-bye, roman de Raymond Chandler (Folio Policier)
Présenté sur le site www.polar.org.

Par Dam
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Des mots entre nos chairs

Notre plaisir tient à ce baiser mêlant aux mots des autres nos propres mots pour composer des chairs, des chairs qui, entre nous, pourraient nous rendre légèrement sensibles. Alors bienvenue sur ces rives où Dam & son coblogataire Pignouf vous accompagnent.

De leur écriture.

Et n'oubliez pas de balancer votre petit caillou pour en compter les ricochets. On ne sait jamais, peut-être bien que l'Auzette...

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