Le concours Miss Grèce avant Jésus Christ

Trois déesses devant une pomme d'or

C'est le deuxième acte du scénario qui va conduire à la guerre de Troie. À qui revient, avec la pomme, le prix de la beauté divine ? Les dieux ne peuvent trancher. Si Zeus faisait le choix, une seule déesse serait satisfaite aux dépens des deux autres. En tant que souverain impartial, il a déjà fixé les pouvoirs, les domaines, les privilèges relatifs de chacune des trois déesses. Si Zeus donne la préférence à Héra, on incriminera sa partialité en faveur de l'épouse, s'il choisit Athéna, on invoquera la fibre paternelle, et s'il se prononce pour Aphrodite, on y verra la preuve qu'il ne peut résister au désir amoureux. Impossible pour lui de juger. Là encore c'est un simple mortel qui devra s'en charger. Là encore les dieux vont faire glisser vers les hommes la responsabilité de décisions qu'ils se refusent à assumer, comme ils leur ont destiné des malheurs ou des destins funestes dont ils ne veulent pas pour eux-mêmes.

Le personnage qui a été choisi pour trancher la compétition entre les trois déesses s'appelle Pâris. Il a un second nom qui est celui de son premier âge : Alexandre. Pâris est le plus jeune des fils de Priam, il garde les troupeaux royaux de son père sur le mont Ida. Il est donc une espèce de roi-berger ou de berger royal, tout jeune, un kouros, dans la fleur de l'adolescence encore. Il a eu une enfance et une jeunesse extraordinaires, il est le plus jeune fils d'Hécube, épouse du roi Priam, maître de Troie, cette grande cité asiatique sur la côte anatolienne, très riche, très belle, très puissante. Pâris fut exposé à la naissance, voué à la mort, car un rêve avait annoncé à Hécube qu'au lieu d'un être humain, elle enfanterait une torche qui mettrait le feu à la ville de Troie. Pâris échappa à l'épreuve et le fait d'avoir victorieusement traversé les portes de la mort lui confère l'éclat d'un être d'exception, d'un élu. Au cours de jeux et de concours funèbres, le jeune Alexandre concourt avec les autres fils de Priam, contre l'élite de la jeunesse troyenne. Il l'emporte dans tous les concours. Tout le monde est stupéfait et se demande qui est ce jeune berger inconnu, si beau à voir, si fort, si habile. Un des fils de Priam, Déiphobe, est pris de fureur et décide de tuer cet intrus qui l'a emporté sur tous.

Déiphobe poursuit le jeune Alexandre qui se réfugie au temple de Zeus, où se trouve aussi leur sœur, Cassandre, une jeune vierge très belle dont Apollon a été amoureux mais qui l'a repoussé. Pour se venger, le dieu lui a accordé un don infaillible de divination, mais qui ne lui sert à rien. Au contraire, ce don ne fera qu'aggraver son malheur, car personne ne croira jamais à ces prédictions. Dans la situation présente, elle proclame : « Attention, cet inconnu est notre petit Pâris. » Et Pâris-Alexandre exhibe en effet les langes qu'il portait quand on l'a exposé. Il suffit qu'il les fasse voir pour être reconnu. Sa mère, Hécube, est folle de joie, et Priam, qui est un très bon vieux roi, est ravi lui aussi de retrouver son enfant. Voilà donc Pâris réintégré dans la famille royale, mais il a gardé l'habitude, ayant passé toute sa jeunesse en berger, d'aller visiter les troupeaux. Il est un homme du mont Ida.

Pâris voit donc arriver Hermès et les trois déesses, il est un peu surpris et inquiet. Inquiet parce que généralement, lorsqu'une déesse se montre ouvertement à un humain dans sa nudité, son authenticité d'immortelle, cela tourne mal pour les spectateurs : on n'a pas le droit de voir la divinité. C'est à la fois un privilège extraordinaire et un danger dont on ne se remet pas. Ainsi, Tirésias, d'avoir vu Athéna, en perd-il la vue. Sur ce même mont Ida, Aphrodite, descendue du ciel, s'était unie à Anchise, le père de celui qui sera Énée. Après avoir dormi avec elle, comme avec une simple mortelle, au matin Anchise la voit dans toute sa beauté divine. La tête de la déesse touche le faîte de la salle, le corps paré de ces plus beaux atours, les joues « brillantes d'une beauté immortelle (kallos ambroton) ». Il lui suffit de voir « le col et les beaux yeux d'Aphrodite » pour que, pris de terreur, il l'implore en lui disant : « Je sais que je suis perdu, je ne pourrai plus jamais avoir de contact charnel, désormais, avec une créature féminine. Qui s'est uni à une déesse ne va pas ensuite se retrouver dans les bras d'une simple mortelle. Sa vie, ses yeux, en tout cas sa virilité sont anéantis. » Pour commencer, donc, Pâris est épouvanté. Hermès le rassure. Il lui explique que lui incombe de faire le choix, de décerner le prix en disant laquelle est à ses yeux la plus belle.

Pâris se sent fort embarrassé. Les trois déesses, dont la beauté est sans doute équivalente, essaient chacune de le séduire par des promesses alléchantes. Quand Pâris a devant les yeux Aphrodite, Athéna, Héra, c'est en comparant, en confrontant le corps des trois déesses, en repérant leurs différences, que le futur séducteur d'Hélène peut deviner les pouvoirs et les privilèges qui appartiennent à chacune et dont ne manquera pas de le gratifier celle dont il aura su, en lui accordant son suffrage, se gagner les faveurs. Si elle devient l'élue de son choix, chacune d'elles jure de lui rapporter un pouvoir unique et singulier qu'elle seule a le privilège de donner. Que peut lui offrir Athéna ? Elle lui dit : « Si tu me choisis, tu auras la victoire dans les combats à la guerre et la sagesse que tout le monde enviera. » Héra lui déclare : « Si tu me choisis, moi, tu obtiendras la royauté, tu seras le souverain de toute l'Asie, car comme épouse de Zeus, dans mon lit se trouve inscrite la souveraineté. » Quant à Aphrodite, elle lui annonce : « Si tu me préfères, tu seras le séducteur complet, tout ce qu'il y a de plus beau sur le plan féminin te sera acquis et, en particulier, la belle Hélène, celle dont déjà la réputation s'est répandue partout. Celle-là, quand elle te verra, ne te résistera pas. Tu seras l'amant et le mari de la belle Hélène». Pâris choisit Hélène. Voici du coup enclenché, avec à l'arrière-plan le nœud des relations entre les dieux et les hommes, le mécanisme dont la mise en place constitue le deuxième acte de cette histoire.

 

  • Quand Aphrodite, pour sauver Pâris du coup que Ménélas s'apprête à lui porter, le fait disparaître du champ clos où se mesurent les deux hommes et le dépose dans la chambre d'Hélène, personne, Grec ou Troyen, n'y a vu que du feu. Pâris repose déjà au côté de sa belle que les guerriers grecs sont encore à chercher, dans les rangs ennemis, où diable le Troyen a bien pu se cacher... (Iliade, III, 373-382)
  • Si Pâris choisit Aphrodite, pour lui donner la palme, c'est que toute belle est aussi la Beauté, ce par quoi tout individu dans le monde, qu'il soit bête, homme ou dieu, est rendu beau et désirable. Dans son éclat, le corps de la déesse est la puissance même d'Éros, en tant que force universelle.


    Compte-rendu d'après ma lecture assidue de Jean-Pierre Vernant.