Parce que le Danube est le reflet du Nil ?

Publié le par RanDom

     Je recherche le Danube dans l’Enquête d’Hérodote (édition d’Andrée Barguet, disponible en poche, Folio classique). L’historien grec nomme ce fleuve autrement que Danube. C’est l’Istros (ou l’Ister, suivant la traduction). Et j’imagine Johann Strauss nous faisant valser sur un air de bel Ister azuré... J’arrive à ce passage (Livre II, 33-34, j’indique entre crochets quelques précisions pour faciliter la compréhension) :

     
      
« En effet, le Nil vient de la Libye [l’Afrique], qu’il coupe par le milieu ; et, comme je le conjecture en m’aidant du connu pour expliquer l’inconnu, son cours doit avoir un développement égal à celui de l’Istros [le Danube] . L’Istros vient du pays des Celtes et de la ville de Pyréné [la chaîne montagneuse du même nom n'est pas connue par Hérodote], et partage l’Europe en deux. Les Celtes habitent au-delà des Colonnes d’Héraclès et sont les voisins des Cynésiens [Portugais], le plus occidental des peuples de l’Europe. L’Istros traverse donc toute l’Europe et se jette dans le Pont-Euxin [Mer Noire], à l’endroit où les colons de Milet ont fondé Istria. Mais si l’Istros est bien connu, puisqu’il coule à travers des régions habitées, personne ne peut rien dire des sources du Nil ; car la Libye qu’il traverse est un pays désertique et inhabité. Sur son cours, tout ce que l’enquête la plus étendue m’a permis de découvrir se trouve exposé ici. Le Nil se termine en Égypte, et l’Égypte se trouve presque en face des montagnes de la Cilicie. De là jusqu’à Sinope [ville d’Asie Mineure], sur le Pont-Euxin, il y a en ligne droite cinq jours de route pour un bon marcheur. Et Sinope se trouve en face de l’embouchure de l’Istros. Ainsi, le cours du Nil en Libye doit, à mon avis, correspondre à celui de l’Istros. Mais, sur le sujet du Nil, je ne m’étendrai pas davantage. »

    
      Je découvre par ce paragraphe la vision étonnante d’Hérodote : le Nil et le Danube seraient deux fleuves symétriques par rapport à la Mer Méditerranée. Leurs cours, orientés Ouest-Est, dessineraient un angle droit et leurs embouchures se feraient face. Hérodote explique ainsi l’inconnu par le connu ; il dessine le monde pour le rendre cohérent, harmonieux, comme si la nature, avec sa bosse des mathématiques, traçait des figures géométriques et parfaites, avec le Nil et le Danube partageant en deux, l’un l’Afrique, l’autre l’Europe.




     Voici donc, pour mieux se représenter le monde d’Hérodote (Ve siècle avant J.-C.), une carte centrée sur la mer Noire (Pont-Euxin) et l’Asie Mineure (l’actuelle Turquie). Observez l’étonnant tracé du Nil qui coule de l’Ouest vers l’Est avant de bifurquer subitement pour rejoindre, au nord, la Mer intérieure (Méditerranée). Pourquoi ce tracé ? Hérodote le justifie, on se le rappelle : expliquer l’inconnu en s’aidant du connu. Il prend ainsi, en bon géomètre, le tracé de l’Ister qu’il utilise pour créer le tracé symétrique du Nil, comme un reflet africain de notre Danube européen. Or le tracé qui sert de référence à Hérodote, le cours de ce Danube-Ister, est tout aussi surprenant que le tracé du Nil ! Repérez le premier E de Europe et vous trouverez, d’une part la ville de Pyréné citée par l’historien grec, d’autre part la source de l’Ister. Faire débuter le Danube au sud de notre France est une version grecque de la sardine bouchant le port voisin de Massilia ! Voici donc le Danube parti pour un long périple : la traversée des Alpes… Hérodote ne doit pas connaître ces montagnes et cite plutôt un affluent danubien nommé Alpis. Il semble que le plus important pour ce Grec n’est pas de représenter, avec toute la précision géographique que nous permettent les images satellites, les courbes du fleuve. Hérodote préfère chercher comme une logique « naturelle », mettant en relation ces nombreuses connaissances, afin de former une Terre cohérente et harmonieuse : ici, le Danube et le Nil s’accompagnent, ils dialoguent à travers un miroir, le miroir que leur offre la mer Méditerranée (la mer entre deux terres, la mer entre deux fleuves).


     Cependant, le Danube et le Nil n’ont pas les mêmes débits, et cela perturbe Hérodote. Comment expliquer les fortes crues du Nil alors que le cours du Danube est plus régulier ? Comment expliquer que ces deux fleuves soi-disant symétriques ont des régimes si différents ? Ne sont-ils donc pas fleuves jumeaux ? Hérodote échafaude de nouvelles explications, liées à la place du soleil et aux vents, pour retrouver une certaine harmonie que perturbent les faits.


     « Par les affluents énumérés ci-dessus et bien d’autres encore qu’il reçoit aussi, l’Istros devient le plus important de tous les fleuves – car, à ne considérer que l’apport propre de chacun, le Nil l’emporte sur lui en volume puisqu’il n’y a pas d’affluents ou de sources qui viennent grossir son cours [Le Danube est en fait le deuxième fleuve européen après la Volga]. Si l’Istros garde toujours le même débit, été comme hiver [ce qui n’est pas le cas du Nil dont les crues et décrues sont fameuses], en voici, je crois, la raison : l’hiver, il est à son volume normal et son niveau monte peu, car le pays reçoit très peu de pluie en cette saison mais beaucoup de neige ; en été les épaisses couches de la neige hivernale fondent, et l’eau rejoint l’Istros : cet apport le fait grossir, ainsi que les pluies continuelles et violentes, car l’été est la saison pluvieuse. Si le soleil provoque une évaporation beaucoup plus grande en été qu’en hiver, le fleuve reçoit en compensation beaucoup plus d’eau l’été que l’hiver : les deux phénomènes se compensent, d’où l’évidente régularité du cours de l’Istros. (Livre IV, 50) »

     L’énumération des vents et des affluents du Danube montre le savoir encyclopédique d’Hérodote et nous nous prenons à rêver, devant tant d’érudition, à ce monde qui nous est raconté et dans lequel nous aimerions nous situer. Un monde où chacun serait à sa bonne place, logique et rendue harmonieuse par la volonté des dieux et la combinaison des destins.


     Mais voilà, qui oserait aujourd’hui, en observant nos cartes, accepter l’histoire d’Hérodote ? Le Nil est devenu un fleuve africain, certes le plus long du monde, mais à mille lieues de l’Europe. 

     Et quelle relation peut-on établir entre son tracé linéaire, du sud vers le nord, avec le tracé plus courbe du Danube, orienté Ouest-Est ? Le fleuve des Égyptiens fait rêver en rassemblant le peuple des Pyramides, alors que le fleuve des Germains effraie en reliant des nations voisines mais régulièrement belligérantes.


     Hélas, le Danube n’est donc pas le reflet du Nil. Je devais me résoudre à l’échec de cette nouvelle hypothèse… Et justement, alors que je broyais du noir, je me souvins de cette expression : avoir le blues ! Par conséquent, si le Danube se jetait dans la mer Noire, n’était-ce pas à cause de la dépression ?
    
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buchsenschutz 14/01/2010 11:44


la réponse à vos préoccupations se trouve dans R. Dion, annuaire du Collège de France, année 1966 ou 67, p. 465.


Marj 18/11/2008 20:35

Dire que je vais t'envoyer un mail... ça fait plus d'une heure que je tourne sur ton blog et le mien pour répondre aux commentaires!
J'adore trop ta petite histoire à me faire pleurer de plaisir! Ah! les hormones!
Bon! surveille ta boîte mail!
Zubiso

RanDom 18/11/2008 20:44



Ce soir, j'ai pas le temps de passer par ton blog. Je me réserve la fin de semaine pour lire à tête reposée. Là, maintenant, comme je corrige des copies, c'est pas
trop le moment... C'est bien ce que tu fais. Je suis au courant, comme ça. Bon, ben je surveille ma boîte mail. Bizàmasoeurette.



Marj 18/11/2008 20:10

Merci à pignouf pour ses poutous!
Bon si tu es calmé ; - ) je te dis que Zib veut dire Zibou donc bisou!!!! Bon Ok en ce moment j'emploie des termes pas toujours compéhensibles! Et tu sais que j'adore déformer les mots...

RanDom 18/11/2008 20:31



Bah oui Zib veut dire zibeline, je le savais rha la la... C'est joli de déformer les mots.
Bonsoir Marj ! Comment va ? et voici un poutousmile :0010:
Ce soir, ma p'tite barque fait escale. Demain, ça devrait être sympa. Après ma bonne sieste du mercredi après-midi, j'écrirais une nouvelle théorie... mais te la donnerai pas en avant-première,
na !
Bon, puisque mes articles ont l'air de te passionner ;-) je te raconte ci-dessous une histoire que tu pourras découvrir en même pas 30 secondes... Comme ça, tu
perdras pas ton temps en venant ici !

:0076:



Jean-Yves 18/11/2008 18:48

Merci de ta réponse même si je savais ce qu'est l'Auzette. En fait ma question faisait référence au titre de ton site. Et, je me demandais, ce qui dans ton paysage intérieur, était son reflet. Mais tu as peut-être répondu dans ce sens...

RanDom 18/11/2008 19:29



Je n'ai pas vraiment de pied à terre : quand on me demande où j'habite, je dis à l'Auzette mais j'ai plus sûrement l'esprit ailleurs, rêveur et très peu matérialiste. Quand j'ai commencé mon
blog, c'était pour continuer le flot de mes mots qui s'échappaient sur mes carnets. Je me suis dit que mon blog serait un petit cours d'eau se jetant dans l'océan d'informations qu'est le net. Il
aurait sa source propre et se nourrirait d'autres rus... Modestement et sans autre but que de tracer une géographie de mes découvertes culturelles. Je pourrais me contenter de lire, d'écrire,
sans arrêt, comme l'eau coule, mais il arrive un moment où l'on désire contempler l'étendue, prendre conscience du chemin parcouru. Le Danube, c'est un peu le point de départ, le début
de mon émancipation. L'Auzette serait la destination finale, une situation à la fois actuelle et idéale. Claudio Magris, l'auteur de Danube, m'a fait sentir le bienfait de la culture ;
j'ai toujours amené Danube en moi. Une fenêtre sur le monde. Eh bien mon blog, même plus modeste, est une autre fenêtre sur le monde. En l'ouvrant, je voudrais que l'Auzette et le Danube se
rejoignent.

Voilà, j'ai beaucoup de mal à répondre à ta question, car ce reflet, je ne le retrouve pas dans mon paysage intérieur mais dans le regard des autres. En plaçant ce blog sur les rives de
l'Auzette, c'est peut-être un moyen de m'extérioriser et justement de pouvoir observer mon reflet à sa surface, à la surface de l'écran, sans forcément passer par le regard des autres. On
n'échappe que difficilement au narcissisme d'un blog, au stade du miroir.

Ce que j'y vois, c'est beaucoup de méandres. Alors que l'Auzette, je l'envie : elle est plus sereine et franche.



Jean-Yves 18/11/2008 10:28

Quant à l'Auzette, quel reflet lui correspondrait ?

RanDom 18/11/2008 18:08


Bonsoir Jean-Yves !

L'Auzette est l'une de ces nombreuses rivières qui font de Limoges une ville verdoyante. Il y a aussi plusieurs plans d'eau. La soeur de l'Auzette est peut-être l'Aurence. L'Auzette est un affluent
de la Vienne (rive gauche) et l'Aurence est un affluent de la rive droite. Chacune de ces rivières a son parc dans lequel il est agréable de se promener. Quand on me dit j'habite à l'Aurence, je
réponds j'habite à l'Auzette. En vérité, je suis plus proche de la Vienne que de l'Auzette, mais je préfère parfois les petites rivières qui font les grandes ;)

Bonne soirée...