Femmes à vendre : quand l'esclavagisme a de l'avenir

Publié le par RanDom

David Yates (qui mit en scène plusieurs épisodes de la saga Harry Potter) fut révélé par le petit écran avec des séries pour la BBC comme Sex Traffic, fiction basée sur des faits réels, dénonçant un phénomène d'ampleur internationale : les réseaux de prostitution d'Europe de l'Est. Deux phrases, sur l'affiche, affirment : "Elles voulaient vivre leur rêve. Elles doivent vendre leur corps..." Je n'en sortis pas indemne, comme me prévenait la jaquette du DVD acheté quelques jours auparavant. Ce film raconte l'histoire de deux jeunes soeurs moldaves, Elena et Vara, qui rêvent de rejoindre Londres. Manipulées par des intermédiaires sans scrupules, elles deviennent les victimes d'un réseau de prostitution. Ballottées à travers l'Europe, elles atterrissent dans les bas-fonds londoniens.

Le film, sorti en Grande-Bretagne en 2004, obtint des récompenses en 2005, et fut publié en DVD (2006). Il fut rediffusé il y a peu sur Arte.

 

Pas d'image pour cet article.
Mais des mots pour comprendre.


Il est facile, dans notre confort économique, dans notre paix européenne, dans notre liberté démocratique, de prétendre que les exclus de notre société n'ont pas fait assez d'efforts pour s'intégrer. M'opposant à toute vision généralisatrice sinon réductrice, je me suis intéressé à ces exclues qui n'avaient que ce rêve en tête, celui de s'intégrer dans notre Europe paisible, confortable et démocratique. Elles que nous abandonnons à leur sort à moins d'assister, impuissants, à leur descente en enfer. Il fallait m'informer. Un numéro du Courrier International (n° 917, 29 mai - 4 juin 2008, pages 38-43) m'en donnait l'occasion. Je m'empressais de faire un résumé détaillé des articles de journaux qui y étaient recueillis. Ce compte-rendu traîne depuis dans mon ordinateur. Je veux ici le mettre en ligne pour vous sensibiliser sur le destin tragique de ces victimes et la lente réactivité de nos sociétés pour combattre leur asservissement. C'est un cri du coeur, de la part d'un homme engagé et convaincu que l'esclavagisme, présent depuis les origines de notre humanité, n'est pas un phénomène aboli et révolu. Lorsque j'enseigne les esclaves grecs et romains, mes élèves sont scandalisés (mais leur scandale est celui de l'enfant qui observe un univers étranger, étrange, exotique voire excitant). Lorsque j'enseigne la Traite des Noirs, les élèves sont scandalisés (mais leur scandale est celui de l'adolescent dont la colère spontanée est également éphémère). Au contraire, la date de 1848 (abolition de l'esclavage en France) les rassure et ils remercient Victor Schoelcher. Est-ce pour autant fini ? Non ! Cette date ne marque certainement pas une fin : l'esclavage existe encore, et même à nos portes. L'année 1848 est comme une prise de conscience : elle nous engage à veiller et combattre toutes les formes d'esclavage qui se développent dans notre monde actuel.


Vous pouvez retrouver le dossier complet paru dans Courrier International ici. Vous pouvez lire ma synthèse détaillée ci-dessous.

Cet article part d'un fait pour introduire les généralités.
Un article prochain détaillera la situation dans les différentes régions du monde.
Un dernier article conclura ce dossier en évoquant la prise de conscience de nos pouvoirs occidentaux pour lutter contre ces trafics humains.

Je commence par l'histoire de Nita

Fin 1996 (l'année où les combats ont éclaté entre les forces serbes et l'Armée de libération du Kosovo), Nita fut arrachée de chez elle, à Pristina, par des miliciens serbes qui la conduisirent dans un camp où ils l'ont violée. Nita avait 18 ans, était mariée et mère d'une fillette de huit mois, et elle vivait à proximité de son père, veuf, et de sa sœur de 7 ans (les miliciens ont également emmené le bébé et la fillette). Le mari et le père furent conduits dans un autre camp. Nita a été violée pendant quatre jours, à plusieurs reprises, avec sept autres femmes. Embarquée dans une voiture et abandonnée près de la frontière albanaise, elle rejoint les milliers de personnes fuyant les Serbes.

À Tirana, elle a été hébergée chez un homme qui la conduisit d'un camp à l'autre pour retrouver la trace de sa famille. Sans succès. Un soir, l'homme - que Nita trouvait gentil - l'invita au restaurant puis l'entraîna au bord de la mer pour faire une promenade en hors-bord. Quand le bateau quitta la rive, Nita vit qu'il était rempli de femmes et de jeunes filles ; elle commença à se débattre. L'homme la frappa et elle perdit connaissance. Quand elle était revenue à elle, elle était en Italie.

Après un périple de sept jours, Nita s'est retrouvée dans un appartement de la banlieue de Turin. Les autres femmes qui y étaient détenues lui ont appris qu'elle avait fait l'objet d'un trafic, vendue comme prostituée à un réseau de proxénètes italiens et albanais. Pendant six ans, d'abord dans un appartement où elle était retenue prisonnière, puis dans la rue, Nita a subi des rapports sexuels chaque nuit, sept jours sur sept, avec au moins une dizaine d'hommes. Parfois, cela se passait dans les ruelles, « comme les animaux ». Ne parlant pas l'italien, sans papiers, ne sachant pas vraiment où elle se trouvait, Nita vivait dans la peur et l'ignorance. Elle dormait toute la journée et apprenait à ne faire confiance à personne. Sur le trottoir où elle travaillait, il y avait aussi des filles russes ; leurs proxénètes et le sien les surveillaient en permanence. Une fois, elle a essayé de s'enfuir, ce qui lui a valu d'être rouée de coups.

Nita a pu s'enfuir avec l'aide d'un homme qui connaissait son mari, Milau, alors parti en Grande-Bretagne. Elle a dû apprendre à faire confiance à cet homme et à son acte de gentillesse comme elle n'en espérait plus. Il lui paya le voyage ; en Angleterre, elle téléphona à Milau qui vint la chercher. Pourtant, ce dernier la rejeta, ne pouvant supporter qu'elle ait fait, pendant six ans, le trottoir. Elle était alors enceinte de trois mois. Les services sociaux l'ont placée dans un foyer de la banlieue londonienne où elle pourrait attendre la naissance de son bébé. Le père de Nita, sa sœur et sa petite fille sont très probablement morts. Si elle est renvoyée chez elle, les rares personnes qui pourraient se souvenir d'elle à Pristina sauront ce qui lui est arrivé. Et les trafiquants albanais et italiens ne l'ont sûrement pas oubliée.

Une thèse : les techniques des trafiquants d'êtres humains ne varient guère : fausses promesses, enlèvements, privation de liberté, sévices... Femmes et enfants, promis à la prostitution ou au travail forcé, sont les principales cibles de cette forme moderne d'esclavage.

Une controverse : un phénomène grossi ?
Face aux reportages toujours plus nombreux, des voix mettent en doute l'ampleur du problème, notamment aux États-Unis. Pour Laura María Agustín (Sex at the Margins and the Rescue Industry, éd. Zed, 2007), "Il est problématique d'appliquer le terme de « trafic » à tout le monde, et à toutes les femmes migrantes qui vendent du sexe."

 « L'essor du trafic d'êtres humains »
Caroline Moorehead, journaliste et écrivain britannique spécialisée dans les droits de l'homme, a enquêté sur cette forme de crime organisé. Caroline Moorehead est notamment l'auteur de l'essai très remarqué Cargaison humaine. La tragédie des réfugiés (Albin Michel, 2006) et de plusieurs biographies, dont celle de Martha Gellhorn, grand reporter de guerre et épouse de l'écrivain Ernest Hemingway.


Personne n'est d'accord sur ce qu'englobe le concept de « trafic d'êtres humains ». Il est en outre impossible de se procurer des chiffres fiables (sur le montant payé à chaque étape du long chemin menant de l'offre alléchante à la prostitution, sur les commissions perçues par chacun et sur la rémunération des hommes et des femmes qui jouent le rôle de chaperons et de passeurs).

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), le trafic d'êtres humains est « la forme la plus menaçante de migration irrégulière en raison de son ampleur et de sa complexité croissante, dues au fait qu'il englobe à la fois les armes, les drogues et la prostitution. » Selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), il s'agit de la forme de crime organisé connaissant l'expansion la plus rapide du monde. Mais les organisations nationales et internationales sont très divisées sur les moyens à mettre en œuvre. Des responsables de l'Organisation internationale du travail (OIT) estiment que 700000 à 2 millions de femmes et d'enfants sont vendus chaque année à l'étranger et que ce trafic alimente une industrie dont les profits oscillent entre 12 et 17 milliards de dollars par an. Selon les Nations unies, on dénombre aujourd'hui 127 pays sources - principalement en Asie et en Europe de l'Est - qui fournissent un grand nombre de prostituées à 137 pays destinataires.

 1) Le trafic de femmes et d'enfants se fait selon les modalités classiques de l'esclavage :
• Enlèvements, fausses promesses ;
• Transport dans un endroit inconnu, perte de liberté ;
• Sévices sexuels, violences et privations.

- Les victimes sont isolées, soumises à des pressions physiques ou psychologiques, rendues dépendantes aux drogues et à l'alcool.

- L'introduction clandestine de migrants, avec laquelle on confond trop souvent le trafic d'êtres humains, est fondamentalement différente : les personnes sont consentantes et, en principe, elles sont libres une fois arrivées à destination. En revanche, même si elles peuvent être consentantes au départ, les victimes de trafic sont exploitées par les trafiquants à l'arrivée.

- Vente successive à plusieurs acquéreurs dans un long cycle de violences.

- Ces femmes font d'excellentes marchandises : les profits qu'elles génèrent sont énormes, les risques de se faire prendre sont limitées et les sanctions dérisoires. Les victimes peuvent aussi être contraintes à rembourser les coûts occasionnés par leur achat et leur transport (cette prétendue dette étant un prétexte supplémentaire pour les maintenir en esclavage). Selon un rapport de la CIA, les trafiquants gagnent en moyenne 250 000 $ par femme.


2) Les victimes, mal protégées par la loi, sont souvent trop effrayées pour témoigner sur les trafiquants. Il n'en existe pas un seul type :

- Au sommet de la pyramide, de grands réseaux criminels extrêmement sophistiqués, qui opèrent habituellement aux côtés des trafiquants de drogues et d'armes, mais forment des cellules distinctes. Ils opèrent dans plusieurs pays, font franchir les frontières à leurs victimes et les font passer de groupe en groupe comme de vulgaires marchandises, profitant de la corruption qui règne au sein de la police.

- Ces réseaux ont souvent recours à des rabatteurs pour amener les femmes à accepter des emplois à l'étranger en les leur présentant comme lucratifs et respectables. Certains rabatteurs sont des petits amis, des tantes ou même des parents qui, pour une commission ou en raison de leur situation financière désespérée sont prêts à trahir celles qu'ils prétendent aimer.

- Bon nombre de trafiquants sont des tenancières de maisons closes, et la plupart des filles originaires de Moldavie seraient dupées, recrutées et préparées par des femmes - parfois d'anciennes prostituées - qui les accompagnent pendant la première étape du voyage pour les rassurer.


3) La mondialisation et l'économie de marché se sont traduites par un accroissement des mouvements de capitaux et de main-d'œuvre. Les frontières se sont ouvertes aux marchandises, aux investisseurs et aux ressortissants des pays riches, mais ceux des pays pauvres ne circulent pas aussi librement.

- De sévères quotas et des lois visant à limiter l'immigration empêchent les demandeurs d'asile et les migrants économiques de passer les frontières.

- C'est dans ce sous-monde d'économies en faillite, de pauvreté, de discriminations, de gouvernements corrompus et de nouvelles technologies que le trafic d'êtres humains prospère : il n'est pas uniquement axé sur le sexe : un grand nombre de personnes - peut-être un tiers du total - sont vendues chaque année pour répondre à la demande de main d'œuvre servile bon marché dans l'agriculture, les services domestiques et l'industrie. Mais la finalité la plus flagrante et la plus pernicieuse reste l'industrie du sexe.

Avec la fusion de la prostitution et de la pornographie opérée par Internet, l'internationalisation de l'industrie du sexe a pris de nouvelles dimensions. Les scènes de pornographie enfantine peuvent être encodées en toute sécurité ou envoyées par « reroutage anonyme » pour que leur origine puisse être gardée secrète.


Fin de la première partie de ce dossier.
Article suivant : la situation dans les différentes régions du monde.
Dernier article : la prise de conscience, comment lutter ?

Publié dans L'autre sexe

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Sidji 11/10/2008 00:08

Prends ton temps!
Je reviendrai quand ce sera prêt! ;-)
Sidji

Sidji 10/10/2008 23:39

Rien que le terme, "traffic d'êtres humains", fait froid dans le dos!!
La femme, nouvelle marchandise.. sacrément rentable!
250.000 $ l'unité, c'est affreusement lucratif, comme commerce!

J'attends la suite, notamment parce que je pensais ce traffic plus "concentré" et suis étonnée des 127 pays sources.

Au delà des femmes, c'est la détresse humaine qui est exploitée, et évidemment, ça donne la nausée!

Sidji

RanDom 10/10/2008 23:58


Moi aussi, je fus frappé par l'ampleur du phénomène. Mais finalement, cela s'explique avec les réseaux développés grâce à la mondialisation. Je vais essayer
de mettre la suite très rapidement : elle détaille les situations dans différentes parties du monde. Quant aux moyens de lutte, tu devines déjà qu'ils sont encore largement
insuffisants.